lundi 31 janvier 2011

Quelques minutes dans la vie d'Oblomov


Dix-septième jour (après B.A.)
Mon propriétaire est un Oblomov tunisien.
L'homme a décidé d'ignorer totalement ce monde insensé et stupide qui vient de naître en restant, comme Oblomov ou Jonas, tranquillement installé sur son divan ou dans le ventre de la baleine. Pourtant, au contraire de ses deux doubles, il a choisi de vivre intensément dans son jardin.
Je lui donne 65 ans, ses cheveux et sa barbe sont plus "sel" que "poivre" et on peut dire qu'il ne se soucie guère de son apparence vestimentaire.
Son univers ressemble à un vrai décor hollywoodien. On ne peut compter les variétés de plantes grasses tant elles sont nombreuses. On ne peut sentir toutes les fleurs de peur de s'évanouir.
Le jardin qui entoure notre grande  maison  de quatre étages est  symétriquement quadrillé de sentiers carrelés, aux couleurs vertes et bleues. Il y a aussi une grande volière avec des oiseaux dont j'ai renoncé à apprendre le nom, de drôles de poules avec un duvet blanc sur le haut de la tête et quelques faisans.
Tradition du peuple tunisien, on trouve aussi les cages pour chardonnerets, accrochées juste au-dessous de ma fenêtre de cuisine, face à l'autre volière, celle des mésanges et tourterelles.
Comme dans un film célèbre, dès que le premier rayon du soleil vient éclairer les cages, le concert  en chardonnerets majeur débute.
Son premier travail, dès l'aube, est de nourrir les poules (les autres, les travailleuses). Puis, vient le moment de l'élagage, du nettoyage, pour finir avec l'arrosage, indispensable pour la survie de tout ce joli monde.
Sa circumnavigation s'achève souvent  devant la porte de son royaume où il observe, les mains sur les hanches, les passants qui empruntent sa rue. A chacun d'entre eux, il distribue un petit message bref, lancé avec une voix rocailleuse. Un "bonjour" ou un "ça va?" qui n'attend pas de réponse, la journée est beaucoup trop courte pour la tâche qu'il s'est fixé. Dans le village, tous les habitants sont de sa famille, proche ou éloignée. Une grande famille dont beaucoup de membres ne se sont pas réfugiés dans un pays ami pour sauver leur capital mais sont allés travailler en Europe pour se nourrir.
C'est donc devant la porte que je le retrouve pour lui donner notre loyer.
Son sourire est plus un plissement de paupières qu'un réel sourire. Il attrape les billets et les salit instantanément de terre et de feuilles avant de les fourrer dans la poche de son pantalon.
Je veux savoir son sentiment sur ce qu'on appelle la révolution.
Il plisse encore des paupières et secoue la tête.
Il pourrait me tenir un discours sur la situation économique, sur les hôtels totalement vides et les traites de fin de mois qui viennent à terme. Si lui est maintenant à la retraite, après avoir travaillé 30 ans en Allemagne, d'autres dans le pays, ceux qui voudraient bien travailler, voient venir ce moment avec anxiété.
Il serait aussi totalement capable de me parler des expropriations arbitraires dont des membres de sa famille ont étés victimes, des magouilles de son percepteur, des pots de vins des policiers etc..
Lui, choisit de me montrer les huit panneaux solaires  achetés avant la révolution.
Car, il faut dire que le bougre est un écolo convaincu. Il récupère l'eau de notre consommation journalière pour la répartir sur ses petites chéries depuis pas mal d'années, en tout cas, bien avant que le Prince Charles n'en parle à la télévision!
Bon, les panneaux solaires. C'est un programme lancé par le précédent gouvernement qui finançait jusqu'à 75%  l'opération. Les panneaux sont bien là, devant nous, mais le type chargé de les installer, lui, est en fuite.
Sera-t-il de retour un jour? Dieu seul le sait.
Bon, il doit maintenant me quitter, le travail l'appelle.
Je lui dis au revoir mais, comme à son habitude, il ne m'entends pas.
J'avais oublié de vous le préciser, mon Oblomov est aussi totalement sourd.
Julius Marx
"Oblomov" Ivan Gontcharov-1859
Parmi les nombreuses adaptations de ce classique Russe, signalons "Quelques jours de la vie d'Oblomov", le très beau film de  Nikita Mikhalkov (1979)

samedi 29 janvier 2011

Dictionnaire des idées reçues


Seizième jour (après B.A.)
Il est grand temps de faire un petit bilan et, à la manière de Flaubert, voici un certain nombres d'idées reçues sur la petite Tunisie  qui sont, au moins je l'espère, dégringolées depuis le 14 janvier.

A - Avocat (parle trop et trop souvent pour ne rien dire- ne pense qu'à lui)
      Anonymous ( idem)
      Ambassadeur (porte parole)
      Ane (ambassadeur anonyme)

B- Ben (tous les Arabes s'appellent Ben, ou alors Ali )
     Bâton (souvent associé à Carotte- unique façon de diriger le peuple)

C- Collaboration ( situation et position obligatoires et inévitables- exemple : cinéastes collaborateurs)
     Chômage (n'existe pas ou peu- un chômeur  est toujours un feignant)
     Censure  (n'existe pas ou peu- est indispensable pour certaines choses)

D- Djerba (moins joli qu'Hammamet l'année dernière- "Djerba, ce n'est plus ce que c'était!")
     Diplomates (observateurs vigilants d'une société)

E- Economie PNB-PIB (seul baromètre fiable pour mesurer le développement d'un pays)
     Economiste (expert qui prévoit tout sans se tromper)

F- Femmes (ont les mêmes droits que les hommes)
     Femmes de présidents  (ont plus de droits que les hommes)
  
G-Grève ( phénomène impossible et inadmissible en Tunisie)

H-Hammamet (moins joli que Djerba l'année dernière- "Hammamet , ce n'est plus ce que c'était!")

I- Insurrection (période passagère ou de transition)
    Internet ( phénomène de mode d'une utilité non démontrée)

J- Jeunes ( tous des écervelés- pas de réelle conscience politique)
    Journalistes ( responsables- citoyens pleinement conscients de leur rôle)

K- Kleptocratie ( pratique inévitable dans les pays du tiers-monde)

L- Lutte ( action inutile, ne sert à rien, toujours vouée à l'échec- "Il y aura toujours les possédants et les
               possédés")

M- Mitterrand-Neveu ("la Tunisie n'est pas vraiment une dictature")
      Ministre (éternel)
      MAM - abréviation ( stupide, parle sans réfléchir)
  
N- Nature (bonne nature- expression qualifiant le bon peuple. )
      Neveux ( ont les mêmes aptitudes que leur parents)

O-oligarchie  (forme de gouvernement fondée sur des critères complexes)

P- Pain ( la cause de toutes les révoltes-il faudrait le supprimer)
     Peuple (toujours heureux et souriant)
     Paresseux (chômeur heureux et souriant)

Q- Question (ne jamais en poser/ on se porte mieux)

R- Révolte (devant une révolte, toujours faire preuve de retenue)
     Rumeur (à pratiquer sans aucune retenue)

S- Solidarité ( notion abstraite- terme littéraire)
     Subvention ( aide extérieure- permet de subvenir à ses gros besoins)

T- Tyran ( ne se maintient jamais bien longtemps)
     Téléphone portable (gadget- d'un usage complexe- superflu)

U-Utopie ( se dit d'un régime qui n'affiche pas clairement sa fermeté)

V-Vol ( politique qui a fait ses preuves- Affaires intérieures de l'Etat -no comment)
     Voleur/ Voleuse (acteurs d'une politique juste)

X- (404 Not FOUND)

Z- Zut ! ( expression de dépit- souvent employée dans un avion lorsque le pays ami, censé vous recevoir,  
            décide finalement de vous refuser l'accès de son territoire.)

vendredi 28 janvier 2011

Reportage


Quinzième jour (après B.A.)
L'homme du pays développé regarde la télévision. Il voit le reportage de l'émission "Envoyé spécial".
Les "envoyés spéciaux" sont en Tunisie. "Pays ami, cher à nos coeurs, trop proche de nous" a dit le président de l'homme du pays développé.
En sirotant lentement son cognac trois étoiles (acheté grâce à un ami qui travaille dans un super-marché) il voit des groupes de jeunes, sans arme, attaquer la prison de Kasserine.
L'homme du pays développé ne regrette pas d'avoir choisi ce magasine d'investigation. Le spectacle est palpitant. Il grimace lorsqu'un jeune reçoit une balle dans la jambe. Il se redresse, arrange les deux  coussins qu'il maintient derrière son dos (ordre du médecin).
Sur l'écran, deux jeunes ont attrapé celui qui a reçu la balle. Ils le soutiennent.Le jeune ne peut plus marcher. Il s'écroule. L'homme du pays développé voit clairement la tâche de sang à la hauteur de son thorax. Le sang coule lentement sur le macadam. L'homme du pays développé se rappelle avoir déjà vu ce plan dans un film, mais lequel?
L'homme du pays développé répond "Chut!" à sa femme  qui vient lui demander de réparer le lavabo de la salle de bains. La réponse est si ferme que la femme retourne dans sa cuisine immédiatement.
Les policiers sont retranchés à l'intérieur de la prison. Ils tirent sur la foule des manifestants. Les jeunes s'enfuient en courant. C'est la panique. Il y a des cris et encore des coups de fusils.
L'homme du pays développé lampe la dernière goutte de son cognac.
Sur l'écran, c'est une autre séquence. Les journalistes parlent d'internet et d'un groupe nommé "Anonymous".
Il aime moins cette partie du reportage. Il en profite pour aller se resservir un autre cognac.
Il soupire, s'impatiente.
Heureusement, la séquence qui suit est plus musclée. L'homme du pays développé était prêt à changer de chaîne. Les mêmes jeunes font tomber le portrait du dictateur BA. Ils le piétinent.
L'homme du pays développé se rappelle l'année dernière, dans cet hôtel d'Hammamet, avec son beau-frère, lorsque les deux quadragénaires s'étaient fait draguer par une gamine de l 'âge de celle qui est sur l'écran et qui répond aux journalistes.
L'autre parlait mieux le français. Et puis, quelle paire de lolos!
Bon, le reportage s'achève.
Le réalisateur est interrogé par deux femmes. L'homme du pays développé n'apprend rien de plus. Le réalisateur a l'air fatigué. Les deux femmes empilent les banalités.
L'homme du pays développé se lève, baille et se dirige vers la chambre.
Au passage, il demande à sa femme si elle a  bien pensé à fermer toutes les serrures de la porte blindée.
Il est déjà au pied de son lit quand la réponse lui parvient. Il ôte ses pantoufles.
Il se dit qu'il va regarder l'émission, la semaine prochaine, qu'il faut absolument se tenir informé des évènements qui agitent le monde.
Il ferme les yeux en pensant à la paire de lolos de la fille d'Hammamet.
Julius Marx

jeudi 27 janvier 2011

A night in Tunisia





Quatorzième jour (après B.A.)
"A Night in Tunisia" est déjà une série culte. En effet, cette série écrite par des talentueux scénaristes n'en finit pas de nous surprendre.
Pour mieux comprendre ce phénomène, voici le résumé des saisons précédentes.

Saison 1 : A l'indépendance du pays, en 1956, H.B prend le pouvoir. Avocat de formation, il instaure des lois dont il attend une modernisation rapide de la société tunisienne. Il multiplie les postes de fonctionnaires en divisant les salaires et donne une place plus grande à la femme dans le pays. Il fait construire de grands hôtels et fait venir des hommes en shorts pour assurer les revenus du pays. Cette politique a favorisé  une meilleure équité entre les hommes et les femmes mais n'a pas changé les mentalités. Les hommes se baignent en short et les femmes gardent leurs vêtements. La saison s'achève avec ce constat, dans la bouche du personnage principal : "Bon sang, les lois ne changent pas les moeurs !"

Saison 2 : Son premier ministre BA prend le pouvoir en "déposant" HB. Dans ce milieu, on emploie généralement ce doux euphémisme pour ne pas utiliser le terme "il l'a mis dehors". Nous sommes dans le monde de la politique et chaque mot doit être bien pesé.
BA est un héros national qui a défendu son pays contre l'invasion des forces libyennes lorsqu'il était en poste dans le désert. Habilement, les scénaristes présentent BA comme un militaire doué et spécialiste des renseignements. BA poursuit les réformes.

Saison 3: BA perd totalement  la boule. Il décrète que tout le monde doit aimer le violet , fait afficher à chaque carrefour des photos-montage datant de la période des Soviets où on le voit, la main sur le coeur et les cheveux teints.
Dans ses discours, il répète sans cesse qu'il aime le peuple et qu'il travaille pour lui sans aucune compensation.
Entre chaque discours de l'élu, la télévision nationale diffuse de la musique folklorique.
Bref, son régime ressemble à une pub pour Aréva.
Devenu totalement mégalomane, il épouse même une ancienne coiffeuse et accueille des nains et des vedettes de la chanson en visite officielle.
Dans le dernier épisode, il s'enfuit en Airbus sans se préoccuper de ses neveux restés au pays.

Aujourd'hui , la saison 4 vient de débuter. Après une révolution, le peuple a pris le pouvoir dans le pays. Les anciens ministres de BA veulent garder leur Mercedes et pourquoi pas, épouser une coiffeuse?
Mais, le peuple dit non. Les manifestants écrivent des petits mots doux à leurs dirigeants. Après avoir vérifié la définition du verbe "Dégager" sur Wikipédia, le premier ministre annonce un nouveau gouvernement. A suivre.

Comédiens convaincants, intrigues bien pensés, décors merveilleux, nombreux figurants, cette série  novatrice venant d'un petit pays mérite vraiment les éloges que l'on fait d'elle. D'ailleurs, l'Amérique, elle même, s'intéresse beaucoup, dit-on, aux nouveaux épisodes à venir.
Signalons enfin, que, comme toutes les réussites, la série a déjà ses  copies en Egypte, en Jordanie et même en Algérie !
Ce  succès éclatant vient une fois de plus démontrer qu'une bonne fiction ne rejoindra jamais la réalité.
Julius Marx

mercredi 26 janvier 2011

Un petit tour en ville


Douzième jour (après B.A.)
Ce matin, nous décidons de quitter notre paisible bourgade pour la ville voisine. Juste un petit tour  pour acheter du pain frais et du thon, si la chance nous sourit.
Vitres baissées, nous laissons le ronronnement de notre moteur nous bercer. Je me redresse, car j'ai cru apercevoir un nuage, là-bas, derrière ce palmier.. Fausse alerte.
Nous engageons notre puissante berline sur ce qu'on appelle ici, la voie rapide. C'est notre périphérique à nous; une double voie qui ceinture la ville en prenant soin de ne pas trop la serrer, les restrictions, c'était avant. Point de service de  voirie, juste des vieilles femmes enveloppées dans de grands morceaux d'étoffe à bandes rouges. Le corps cassé en deux, elle doivent justifier leur salaire d'à peine  5 euros par jour.
Notre route est d'une modernité rare. Terre-plein central, deux larges bandes d'asphalte minutieusement balisées et, oh, merveille de la technologie , un radar! Même si avant d'être éblouis par le premier flash de cet appareil du diable nous avons dû attendre deux années, il faut admettre qu'aujourd'hui, il fonctionne le bougre!
Le bruit courrait que les services de police rechignaient à rendre leur  nouveau joujou opérationnel car ils avaient une peur bleue de photographier un officiel en agréable compagnie. Mais, tant de bruits courraient..C'était il y a si longtemps..Un temps lointain où les vitres teintées étaient interdites.
Notre périphérique serpente dans la campagne  et permet de faire le tour de la ville en une petite demi-heure, ou en trois-quarts d'heure si vous respectez les limitations et autres interdictions.
C'est pour cette raison que nous nous étonnâmes de remarquer un grand embouteillage, à une centaine de mètres  seulement devant nous.
Enfoncer la pédale de frein est un exercice périlleux chez nous. Personne ne comprend ce geste insensé.
On évite, on frôle, mais jamais on ne s'arrête.
Pourtant, c'est bien ce que nous avons fait. La raison de cet arrêt forcé : une manifestation de lycéens.
Quelques centaines de jeunes avec des pancartes. On crie, on chante, on rie beaucoup. Les banderoles  sont rédigées en français et en arabe, il en faut pour tous le monde. Incontestablement, c'est le verbe "dégager"qui tient la tête dans le programme de ces jeunes et plus précisément la forme impérative.
Une bonne partie de leurs profs en grève  les accompagne. Il est rassurant et réconfortant de constater qu'ils ont très vite intégré les rouages de la démocratie.Peut-être un jour verrons- nous les jeunes de Sidi-Bouzid manifester dans la rue pour leur retraite à 62 ans?
Plus tard, dans le centre ville, nous sommes surpris de voir le nombre de personnes qui, au bord de la route, vendent des fruits, des légumes, du pain . Nous avions l 'habitude de voir quelques marchands, pas plus.
Ce matin,  ces marchés improvisés font plusieurs centaines de mètres et c'est bien leur longueur qui intrigue. Les paysans, jusque là regroupés en coopératives d'Etat, ont-ils pris leur indépendance? Les particuliers cherchent-ils à rendre leurs fins de mois moins difficiles?
Au rond-point, un écervelé vend même des petits coffres-forts....
Derrière nous, l'homme dans la  voiture bleue, celui qui gesticule et qui  fait de grands moulinets avec les bras,  se pose une seule question : qu'est-ce qu'on peut bien fabriquer ?
On avance.
Chez nous, on cuisine le thon avec de l'ail, de la tomate et de l'huile d'olive. Ensuite, on le mélange avec des spaghettis.
Hier soir, quelqu'un au téléphone nous a demandé si nous étions privés de quelque chose.
Nous avons répondu que non.
Il a quand même promis de nous ramener un saucisson.
Julius Marx

mardi 25 janvier 2011

Surveillance négative


Onzième jour (après B.A.)
"L'agence de notation Moody's a annoncé, hier, avoir abaissé d'un cran la note de la Tunisie pour ce qui est de l'évaluation du risque souverain du pays, en raison des incertitudes économiques et politiques qui pèsent sur le pays. Moody's a dégradé de "Baa2" à "Baa3", la note de la dette souveraine de la Tunisie avec perspective négative. De leur côté, Fitch , Standard et Poor's ont, pour leur part, maintenu la notation des émissions en devises de la Tunisie à "BBB" en la mettant sous surveillance négative pour une période de trois à six mois.
Parallèlement, l'agence  de notation japonaise R.I a abaissé la notation de la Tunisie de "A-" à "BBB", en la plaçant également sous surveillance négative."
Agent de notation est un beau métier. Ces messieurs doivent savoir que passer de "B.A" à "BBB" ,voir même "BAA" ne nous fait pas peur. Il en faudrait beaucoup plus que ça! Et puis, pour ce qui est de la surveillance négative, on a l'habitude.
Dans notre village, nous avons trois distributeurs automatiques de billets. Les lecteurs qui suivent assidûment ce blog savent déjà qu'un des trois, celui qui se trouve à côté du commissariat, est hors d'usage.Avec son écran qui pend hors de l'habitacle et ses dégradés de gris et de noir il est aujourd'hui  plus proche d'une oeuvre d'art contemporaine que d'un simple et banal distributeur.
Le deuxième ne fonctionne jamais et, par ces temps de troubles, il n'y a aucune raison pour que quelque chose ait changé.
Le troisième est à côté de la Poste. Lorsque j'arrive  près du distributeur, un vieil homme en burnous , chaussettes et savate, serviette éponge enroulée autour de la tête, est en pleine tentative de retrait de cash.
Appuyé sur un vieux morceau de bois aussi noueux que son bras, il entre sa carte. Ses doigts (on dirait des brindilles sèches) hésitent, puis, finissent par taper les chiffres providentiels.
Nous attendons. Il tourne la tête, me voit, me sourit.
Je hoche la tête. Je souris à mon tour. J'espère de tout coeur que l'opération va marcher. Dans le cas contraire, il va me prendre le bras, me murmurer des tas de choses incompréhensibles, me demander pourquoi il ne peut pas avoir cet argent, car c'est moi, bien entendu, qui ai installé ce fichu distributeur!
La carte ressort, pas l'argent !
Je grimace.. C'est un coup monté de ces salauds de l'agence de notation! Nous rétrograder de Baa2 à Baa3!
Ca y est, il m'a pris le bras, me donne sa carte. Comment veut-il que je lui prenne son argent ? Il me parle.
Probablement les chiffres de son code, ah! malheur!
Mon sauveur arrive. C'est un jeune homme qui échange quelques mots avec le vieux, regarde sa carte puis le distributeur, de nouveau la carte, de nouveau le distributeur, et décide qu'il ne peut rien faire.
Hé! Reviens.. Le traître, il a filé... Elle est belle la jeunesse!
A mon tour de prendre le vieux par le bras. Je le fais entrer dans la banque (l'opération pend une dizaine de minutes). A l'intérieur, un cravaté, très occupé, ne lève pas la tête de sa tasse de café. Un autre, avec une belle chemise fantaisie à rayures horizontales et verticales, me demande ce qui se passe. Je lui raconte, lui abandonne le vieux. Avant de sortir, j'ai le temps d'entendre le vieux geindre d'une voix aiguë et chemise fantaisie évoquer Dieu.
De retour devant le distributeur. L'écran est étoilé mais il a tenu le choc.Dans cette voie lactée miniature, on peut tout de même distinguer les chiffres et c'est le principal. Je tape, je touche, je soupire.
Surveillance négative.... laissez-moi rire.
Julius Marx

lundi 24 janvier 2011

Un dimanche de campagne


Dixième jour (après B.A.)
Dans le pays: on affirme, on démissionne, on choisit, on doute, on exige, on se prononce, on reprend du service, on marche, on manifeste encore, mais, on n'oublie pas.

Mon absence dominicale est justifiée. Convié à une réunion très importante et pour tout dire capitale, sur l'avenir de la Tunisie, j'ai répondu présent.
Voici comment se sont déroulés les débats. Tout d'abord, il me faut vous énumérer les forces en présence.
Ces experts (regroupés dans un premier temps autour d'une table basse) formaient un véritable panel représentatif de  notre communauté. Il y avait là : des chefs d'entreprise spécialisés dans le tee-shirts et le maillot de bain deux pièces, des cadres dirigeants malaxeurs de matière plastique, des détenteurs du savoir (instituteurs et professeurs), une idéaliste estampillée ONG et enfin, une courageuse et téméraire femme, née dans le pays hôte. Notons aussi la présence de deux adolescentes, très vite "saoulées" par la force et le volume des paroles échangées, et qui décidèrent de se replier devant leur ordinateur pour suivre l'évolution de la situation sur un site bien connu de relations sociales.
Dans un premier temps, l'ordre du jour ne fut pas, ou très peu, abordé,  les membres du panel  préférant se concentrer sur le plat d'houmous et les filets de rougets accompagnés de vins locaux ou importés.
C'est autour de la grande table que débuta vraiment le débat. Après un bilan rapide de la situation, magnifiquement dressé par notre doyen (en années de présence dans le pays), qui affirma haut et fort que les membres de la communauté  repartis en France au début de la révolte possédaient des organes génitaux  plus petits que la moyenne. Les participants,  subitement fédérés par ce discours, laissèrent parler leur coeur.
On affirma que l'aéroport BA de Enfidha  récemment inauguré devait immédiatement changer de nom pour s'appeler M.Bouazizi. On décréta que le peuple de la Tunisie (petit Poucet du Maghreb) avait bel et bien nargué ses voisins (ceux-la même qui n'avaient cessé de les traiter de "serviteurs" ou de "femmes").
On apprécia cette photo symbole des avocats en robe, au beau milieu des manifestants.
On  afficha nos espoirs lorsque qu'un des débatteurs parla, la larme à l'oeil, de ces grands halls d' hôtels si vides, si glacials maintenant. On s'embrassa, quand une autre, gagnée par la fièvre du renouveau, laissa jaillir ses souvenirs comme un flot. On décréta sur le champ la lecture de Marx obligatoire. On chanta "Commandante Ché Guévara "!
Seul l'apparition d'un magnifique gâteau au chocolat apaisa les passions.
Plus tard, lorsque la nuit tomba et que les membres de chaque délégation s'engouffrèrent dans leur 4X4, leur voiture banalisée, ou leur taxi local, pour être de retour avant le couvre-feu, je levai la tête, là-haut  vers les étoiles, qui, on le sait, ne regardent jamais en bas.
Julius Marx

Hommage

Au seuil de ces trois jours de deuil  national, ma modeste contribution.
Pour toutes les victimes de cette révolte/révolution , après tout, qu'importe.

Présidenvie

Présidenvie se couche avec méfiance,
Il rêve de la révolte et il crie au secours
car il se sent déjà minable et sans-tête
pour avoir arnaqué le peuple de Tunisie

S'il peut dormir, s'étant rempli les poches
en tant que Présidenvie à grosse ration
peut-il être tranquille avec, au-dessus de sa tête
le pronostic des impatients qui se tiennent droit.

Vieux, jeunes, femmes et enfants demandent du pain
Chanceux et enrôlés forcés, bossent pour une poignée de dattes
Présidenvie continue de dormir.

C'est pitoyable, je t'écoute à 74 berges,
user encore de ce langage périmé,
Et tant pis pour ta smala, tu aurais dû clamser.

D'après "Maréchal Ducono" de Robert Desnos
l'original sur le site : d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/desnos.htm

samedi 22 janvier 2011

Et maintenant, passons à quelque chose de tout à fait différent



Huitième jour (après B.A.)
Le  policier nouveau est arrivé !
Oui, les citoyens se sentent à nouveau protégés, nos ronds-points ne sont plus orphelins de ces gardiens de l'ordre. Mais, prudence, pour le moment, les nouveaux fonctionnaires de l'Etat, campent conjointement  avec les militaires et partagent café et cigarettes, appuyés aux sacs de sable habilement empilés.
C'est plus sage. Il  ne serait pas raisonnable d'accélérer ce come-back, sous peine de voir se rouvrir les plaies.
Il paraît que leur tenues aussi sont nouvelles ; un ami m'apprend qu'ils portent maintenant un plastron blanc.
Je lui rétorque que les poulets ont toujours un plastron blanc. Il admet volontiers que j'ai raison.
Nos rapports avec leurs prédécesseurs (les méchants, les vils, les corrompus) ont étés plutôt brefs mais, nous ne les avons pas oubliés.
Dès notre arrivée au village, en signant le contrat de location de notre appartement avec notre propriétaire
 (il faut signaler que la clause numéro 27 qui stipule que je dois gérer mon foyer en bon père de famille respectueux des lois et de la tradition m'a  tout de suite posé un gros problème de conscience : devrai-je donc battre ma femme?).Celui-ci m'a immédiatement informé qu'après les habituelles tracasseries administratives à la mairie, nous étions tenus de nous rendre également au commissariat.
Le poulailler se révéla à la hauteur de mes attentes. Trois pièces avec vue sur cellule, exposées au Nord.
Un mobilier de ces belles années cinquante qui fleurait bon la nostalgie des films " Gabin/Maigret" avec le cliquetis si mélodieux de l'antique machine à écrire. Sur le bureau du commissaire, il ne manquait que l'indispensable cadre avec la photo des enfants et de la femme du maître des lieux. Derrière le chef, on pouvait découvrir le plan du village barbouillé d'un savant quadrillage. A chaque instant, je m'attendais à  entendre le commissaire crier, comme Gabin, son double : "va nous chercher des sandwichs, la nuit risque d'être longue".
Puis, se tournant vers moi, les deux mains solidement posées sur son bureau : "fais-moi confiance mon petit vieux , tu vas parler!".
Par miracle, nous sommes ressortis sains et saufs.


Notre deuxième rendez-vous  avec les forces de l'ordre  se déroula au beau milieu d'un des quartiers réputés "chauds" de la ville voisine. Cette réputation n'était pas usurpée. Au moment d'abandonner notre véhicule, à une centaine de mètres seulement du commissariat, nous nous  demandâmes si nous n'étions pas en train de commettre une de ces grosses bêtises  qui ferait de nous la risée de la communauté pour un bon nombre d'années. La question était simple et nous nous la posâmes aussi simplement : pourquoi risquer de se faire voler sa voiture dans le seul but d'aller porter plainte pour le vol de notre autoradio?
Nous décidâmes de tenter le coup.
L'intérieur du deuxième commissariat était beaucoup moins pittoresque  que le premier. Le mobilier n'était pas plus moderne, loin de là, mais, on nous fit attendre dans une pièce surchargée de dossiers jusqu'au plafond, juste à côté d'un gosse d'une quinzaine d'années menottés à une chaise.
En me remémorant son regard, alors que j'écris aujourd'hui ces lignes, un frisson me parcourt le dos.
Quelle situation ! Nous deux, face à ce gamin, pour un putain d'autoradio!
On ressortit une heure plus tard avec la déclaration de vol en trois exemplaires. Nous venions de prendre une de nos premières leçons. L'adolescent nous avait donné, sans en avoir conscience,  un de ces coups de pieds au cul si bénéfiques pour notre avenir dans le pays.
La troisième confrontation se déroula dans la rue. Un de nos anciens propriétaires s'estimant lésé par un jeune homme se disant agent immobilier, décida d'appeler la police. Un peu plus tard, une voiture banalisée s'arrêta devant la maison. Entre les deux protagonistes, les choses avaient empirées, le verbe était haut, l 'intimidation avait laissé la place à des échanges plus "musclés". Deux molosses en vestes de cuir descendirent de la voiture; deux trentenaires aux crânes rasés, aux mines pas sympathiques du tout.
Après une courte explication du propriétaire et une réponse encore plus courte de l'agent immobilier, les deux flics en civil empoignèrent sans ménagement le jeune  et le balancèrent dans la voiture.
Le propriétaire nous regarda en souriant et ajouta : "Il va passer une mauvaise nuit".
Je me souviens avoir pensé que la mienne ne serait pas meilleure.
Cette police "veste de cuir" sillonnait constamment la ville. Elle était principalement chargée de réprimer le moindre petit incident  et de collecter les infos nécessaires au bon fonctionnement du système B.A.
Il est juste de préciser aussi qu'elle n'aurait jamais pu faire aussi bien son job sans l'aide précieuse des nombreux indicateurs. Nous avions sans cesse l'impression d'être observés, épiés, jugés. Mais, notre position à nous, les étrangers, était tout de même enviable...
Heureusement, aujourd'hui, tout cela, c'est du passé, même si, tout le monde sait ça, une bonne veste en cuir, c'est fait  pour durer...
Julius Marx

vendredi 21 janvier 2011

Insécurité


Vendredi (une semaine après B.A.)
-Allo !
-Oui...
-Tu dormais ?
-Non, ça va ..Qu'est-ce qui se passe?
-Ecoute celle la...Elle va te plaire. C'est l'histoire de deux types complètement bourrés qui décident de faire une bonne blague à leur cousin. T'es là?
-Oui... continue..
-Le cousin, il habite dans une maison , près de la mer, bien isolée.. Tu vois le style ?
-Oui.
-Bon, les deux arrivent près de la maison, c'est la nuit. Ils enfilent des cagoules et, ils se mettent à tambouriner sur la porte d'entrée, à pousser des cris. Le cousin, retranché dans sa baraque, sort son fusil et tire à travers la porte. Les deux types sont morts. C'est dingue !
-Comme tu dis..
C'est un fait, par ces temps perturbés,  la sécurité reste la préoccupation numéro un des habitants.
Ensuite, c'est probablement de se demander comment ils vont pouvoir survivre dans les mois qui viennent.
Les hôtels (principale source de revenus dans cette ville) sont tous fermés. Les employés sont rentrés chez eux, renvoyés par les patrons. C'est une habitude. Ici, pas de sécurité de l'emploi. Les contrats, quand ils existent, sont régulièrement cassés lorsqu'une triste période de "non-remplissage" s'annonce. Celle qui arrive risque d'être particulièrement difficile.
Le grand hall de l'hôtel S. Pas de débardeurs, de ventres débordants  du short, ni de vêtements aux couleurs si particulières qui me font souvent me demander : mais pourquoi faut-il s'habiller ainsi pour les vacances?
Non, rien ni personne. Je regrettai presque les hommes  qui reviennent de la médina avec un kefieh sur la tête pour jouer les Bédoins, les septuagénaires femelles qui défilent  avec une pénible imitation d'un  tee-shirt de marque de deux tailles trop petit pour elles,  et les bons pères de famille qui se promènent torse nu, même au restaurant.
Je n'aurai jamais pensé qu'ils me manquerait un jour.
J'arrive près de la petite piscine. C'est le plus bel endroit de l'hôtel. Les oliviers s'occupent des indispensables zones d'ombre. En été, c'est ici que l'on vient se cacher. La mer est beaucoup trop chaude. Dans ma petite piscine, elle reste fraîche. Et puis, les deux  autres piscines sont  victimes de la sempiternelle musique d'ambiance et de l'animation. Le touriste en vacances ne doit jamais s'ennuyer , sinon, il finira par choisir la Croatie.
Je sors de l'établissement par le bord de mer. Là aussi, à la place des chaises-longues, des restes de barricades. Le ciel est gris, le vent soutenu.
Je rentre. J'espère que je ne vais pas me faire attaquer en chemin.
Julius Marx

jeudi 20 janvier 2011

Bienvenue aux opposants!




Septième jour (après B.A.)
Traditionnellement, c'est l'appel du muezzin qui nous réveille le matin, vers 5h 30. Ensuite, c'est  le train, avec ses puissants coups de sirène qui ressusciteraient  un mort.Il faut admettre que les passages à niveau sont "perméables"....Il est 7h.
Puis, enfin, ce sont les cris et les jeux des enfants de la garderie scolaire qui jouxte notre maison...8h, c'est une heure acceptable pour se lever.
Depuis la chute de B.A, seul l'appel à la prière a perduré. Je ne cherche aucunement à y voir le moindre signe.
De train, il n'y a plus, mais les enfants sont revenus ce matin même dans la cour de leur établissement.
Curieux d'ailleurs d'écouter les chants enseignés par les éducatrices. Il y a bien entendu les traditionnelles sourates, récitées à l'unisson par la troupe dès l'entrée à l'école. Mais, au cours de la journée il n'est pas rare d'entendre, glissés entre les chansons populaires, "La danse des canards" et même," le Zizi "de Pierre Perret!
Laissons  les jeux et intéressons nous aux affaires internes beaucoup plus sérieuses. Les opposants reviennent  du monde entier sur leur terre natale. Qu'il est doux d'entendre leur accent canadien ou de Belleville.
Dans notre village, notre opposant s'appelle "M". L'homme tient une quincaillerie face au magasin  de fruits et légumes, "les 5 saisons" que vous connaissez bien. Nous l'appelons l'opposant parce que chez lui, il était impossible d'aller acheter la moindre ampoule sans recevoir une leçon d'économie mixte. Le cours pouvait durer jusqu'à une demie-heure. Vous comprenez maintenant pourquoi nous préférons  ne pas remplacer toutes les ampoules sur le champ.
M est un homme d'une grande mansuétude  qui ne ménage pas ses efforts. C'est dans son magasin, au milieu   des tuyaux  de zinc et des pommeaux de douche que nous avons appris les rouages du système  B.A.
Même chuchotées, ses révélations avaient du poids et nous laissaient souvent perplexes.
Aujourd'hui, sa modeste échoppe ressemble à l'assemblée nationale. Chacun vient y confronter sa vision de l'avenir avec celle du voisin. Les ampoules attendront, la révolution d'abord!
Ne voulant pas m'immiscer dans la politique d'un pays frère, j'opte pour la librairie.
Sur le chemin, je croise un bon nombre d'hommes avec un mètre pliant ou dérouleur en mains. C'est l'objet indispensable du moment. Il faut mesurer largeur et longueur des vitrines pour remplacer les vitres.
La marchande de journaux m'apprend que mon journal télé favori n'est pas encore arrivé.  Demain, inch' Allah. En souriant, elle me pose sur le comptoir le dernier numéro du "Canard Enchaîné ".
-Et ça, tu le veux? demande-t-elle fièrement.
Signe des temps, même les opposants étrangers sont de retour.
Je ne suis pas un lecteur du Canard. Je le prend quand même, pour lui faire plaisir, pour soutenir la révolution.
Julius Marx

Petit retour en arrière


Voici quelques uns des commentaires publiés dans le blog combatif de Serge Quadruppani "Les contrées magnifiques".
Mardi 11 Janvier  (3 ème jour avant la chute de B.A.)
Impossible d'ouvrir le moindre lien. Tout est bouclé à triple tour. Sur l'écran, le sempiternel "4O4 NOT FOUND". C'est frustrant et très... très, énervant. Ici, nous appelons cela le "404 Bâchée".
Donc, on  regarde les infos sur les chaînes françaises.
Nous sommes à l'écoute du moindre bruit,de la plus petite sirène de police. Bref, une attente mêlée d'angoisse.
Que faut-il faire?
Je regarde une journaliste demander à Mitterrand/neveu  ce qu'il pense de la situation en Tunisie , lui qui a, on le sait, "des liens charnels avec ce pays". Qu'est-ce qu'elle veut dire par la? La réponse est navrante. "La Tunisie, pas vraiment une dictature..." Malheur!
 Et ça continue .Ah ! Ces journalistes. Ils sont déconcertants. Il y en a qui deviennent subitement courageux et claironne" sus au tyran!" et d'autres, plus tempérés, qui annonce en dodelinant de la tête : "tout de même, le PIB, la place de la femme dans la société" bla , bla, bla.
Quand va-ton cesser de considérer les hommes via le PIB?

Mercredi 12 janvier (2ème jour av la chute de B.A.)
Je pense que le mouvement est  avant tout populaire, c'est la lutte de ceux qui n'ont plus rien(et ce n'est pas une image).L'enjeu, c'est de savoir si les membres de la classe dite" moyenne ", à qui le pouvoir a concédé quelques privilèges, vont se solidariser avec le peuple d'en bas , comme l'appelait London , et de fait, radicaliser la révolte.
Pour l'instant, manifs dans le centre de Tunis. Ecoles, magasins et administrations fermés et la liste des morts qui s'allonge encore. Cette info est de loin la plus préoccupante.

Jeudi 13 Janvier (1er jour av la chute de B.A.)
Hier soir à la télévision nationale un grand film comique avec les Marx Brothers.
Groucho (en grande tenue d'apparat ) annonce à son peuple qu'il va changer les choses, prendre des mesures radicales, bref, devenir un autre homme, un homme bon et conciliant.
Aussitôt, c'est la liesse générale. Le ministre de l'intérieur (Chico) organise une grande manifestation populaire spontanée. Les acteurs défilent sur la grande avenue B.A en scandant le nom de B.A.
Les passants remarquent les plaques minéralogiques des voitures (elles sont bleues, donc de location).
Au matin, le peuple redescend dans la rue. Mais cette fois-ci, il réclame le départ de B.A.
Groucho ne comprend pas. Il nomme un nouveau ministre de l'intérieur (Harpo) et le charge de rétablir l'ordre.
Vendredi 14 Janvier 
Groucho est en fuite !


mercredi 19 janvier 2011

Grand nettoyage



Sixième jour (après B.A.)
La chasse est ouverte! Les maisons "familiales" brûlent. A la télévision, nous avons vu l'arrestation de l'ancien chef de la police privée de BA. Ce n'était pas sans rappeler une triste période de l'histoire de France..
Peut-être que nous pourrions, là aussi, donner quelques conseils  aux insurgés. Ce genre de situation produit toujours de magnifiques images à conserver pour la postérité. Et puis, elles on l'avantage d'être déjà en couleur, inutile donc de les re-colorier comme l'a fait le couple Costelle/Clarke , avec, en supplément, ce petit son si particulier travaillé en studio de la tondeuse en action, sur le crâne d'une accusée de collaboration horizontale.
Dans le village,  les habitants ont décroché et piétiné le portrait du guide suprême. Mais, ce n'est pas fini, les collabos courent toujours. Je sais que la blanchisseuse a lavé et repassé les chemises brodées d'un des membres de la famille ( je l'ai même écris). Je sais aussi que la marchande de journaux a vendu pendant de nombreuses années les quotidiens de l'Etat, avec tous les jours, un portrait du président à la une. Ils étaient même exposés sur le trottoir! Et puis, encore plus grave, il y a le marchand de fruits et légumes qui a eut l'audace de faire fabriquer (mais oui, il a osé) un sac plastique appuyant la campagne du maître pour  2009.
Et  que dire  des nombreux cafés, restaurants et boulangeries"du 7 novembre" (jour de l'investiture de B.A) ?
A ce propos, un récent décret interdisait aux boucheries l'honneur de cette enseigne. Le législateur avait vu juste!
Il faut aussi s'occuper, dès que possible, de certains cinéastes qui ne produisaient que des oeuvres  ayant pour sujets principaux la condition des femmes en 1960 ou les différentes batailles pour la libération du pays, sans se soucier le moins du monde de la vie sociale.
Retournons chez nous. Dans notre petit super-marché, c'est bien plus chaleureux.
Ce matin, une vieille femme aux yeux  si clairs qu'ils font chavirer, se présente à la caisse devant nous.
Elle dépose ses achats. Le caissier  les enregistre et lui tend la monnaie en riant . Ma compagne qui comprend maintenant un peu la langue, saisit le mot "chat". Elle demande pourquoi le caissier lui parle de son chat en rigolant.
La vieille  femme nous regarde, puis, baisse la tête, affichant un petit air de culpabilité.
Le caissier, toujours souriant, explique qu'elle a acheté une boite de pâté pour chats. Ceci peut paraître anodin mais, dans ce pays, les chats sont habitués à se nourrir seuls et vivent généralement près des poubelles.D'ailleurs lorsque vous jetez vote sac dans la poubelle, il y a souvent trois ou quatre matous qui  jaillissent en poussant des cris. L'effet de surprise est assuré.
Revenons à notre vieille femme aux yeux clairs.
Elle explique que son chat est gros et qu'il demande toujours plus à manger. Le caissier (rejoint par un autre)
rigole de plus belle. Nous apprenons aussi que ces derniers jours, il ne mangeait pas, mais aujourd'hui , Dieu merci, il se rattrape. Pour le caissier, l'explication est simple: le chat a été stressé par la révolution !
La femme sourit à son tour et lui fait signe de se taire, gentiment.
L'autre caissier ajoute : "c'est de la faute de BA !"
La  vieille femme dodeline de la tête et sort.
Nous la suivons des yeux un moment . Elle passe devant le poste de police incendié. Des peintres s'occupent de la façade. Elle disparaît.
Nous espérons que son chat sera satisfait.
Julius Marx

Coup de fil (suite)







Sixième jour (après B.A.)
Les amis ou parents qui nous téléphonent sont tous différents. Ils se divisent en plusieurs groupes.
Tout d'abord, il y a les anxieux . Ils nous parlent de bombes et de châtiment suprême. Il nous faut les calmer, avoir des paroles apaisantes, et leur prouver qu'on ne leur raconte pas de blagues. Enfin, après une longue palabre, ils  finissent par admettre en maugréant  qu'ils ont étés les victimes d'un léger vent de panique. Puis, ils nous parlent de leurs dernières vacances et  nous comprenons qu'ils sont rassurés.
Viennent les exaltés, les camarades, ceux qui  crient que la révolution tunisienne sonne enfin le glas des dictateurs africains et de leurs sbires, sans se soucier des voisins (les membres de cette catégorie  habitent souvent en dessous de belliqueux voisins qui supportent très difficilement  leurs agapes.)

Suivent les analystes, ceux qui posent et mettent en relation les différents problèmes rencontrés dans la présente situation. Ceux la ont un avis tranché (c'est logique, ils l'ont analysé la situation alors..) et nous renonçons à les démentir sur des sujets aussi complexes que la faillite des tours-opérateurs ou la dégringolade du dinar tunisien.
Il y a encore les pragmatiques, qui demandent si on a besoin de quelque chose, d'un peu de nourriture ou d'eau potable, si l'électricité à été coupée ou si l'on peut quand même se laver  les dents avec l'eau du robinet?
Ils finissent toujours la conversation par " la prochaine fois qu'on vient, on vous amène un bon camembert et un saucisson". Car, ils sont persuadés que l'on ne peut pas vivre sans.
Enfin, ceux qui ont partagé un temps notre vie au sein de cette communauté. Ceux la sont partis avec la totalité de leurs meubles mais ont  empoté aussi une petite part de mélancolie pernicieuse avec eux. Ils nous parlent bien sûr de la révolution mais demande aussi si la boulangerie au coin de leur ancienne rue existe toujours? Nous les rassurons.

Il sont différents mais nous les aimons tous de la même façon.
Julius Marx

mardi 18 janvier 2011

Rumeurs



Cinquième jour (Après B.A.)
Chaque matin c'est la même chose! Encore ce fichu téléphone!
-Allo, t'es au courant ? Ils ont brûlé le commissariat de ..
-Ah, Bon, t'es sûr?
-C'est X qui me l'a dit .
-Alors...
Puis, au fur et à mesure que la journée s'écoule, d'autres informations tout aussi invérifiables arrivent.
Au début de l'insurrection, une main assassine avait versé un poison dans l'eau. Bon, de toutes façons, parmi nous, il y a un pourcentage non-négligeable de personnes pour qui, l'eau n'est définitivement pas un choix.
Ces jours-ci, un autre pourcentage affirmait que les hommes de la puissante milice de B.A poursuivaient tous le monde, même les femmes et les enfants, jusqu'à l'intérieur des maisons, le poignard entre les dents.
Une autre ritournelle berce aussi nos journées : qui est parti , qui est resté?
-Machin  est parti hier matin, avec sa voiture.Comme ça, il sauve au moins la bagnole.
-C'est pitoyable..
-Quoi, qu'est-ce que tu dis?
-Non, rien.
Ou alors.
-X est parti avec sa famille
-Je l'ai vu hier soir!
-Alors, il faut l'annoncer à tous, tu t'en occupes?
C'est épuisant. S'il est parti, après tout, tant pis pour lui. La Tunisie, aimez-la, ou quittez la!
J'espère que le nouveau gouvernement mettra enfin sur pied un programme d'immigration choisie.
Pour clore le chapitre téléphonie mobile, il faut savoir que le principal opérateur du pays a crédité tous ses abonnés de plusieurs dinars en accompagnant le don d'une simple phrase : "pour vous permettre de rester en contact avec vos proches." Elégant.
La vie pré-couvre feu reprend ses droits. Chez le marchand de fruits et  légumes "aux 5 saisons" les étalages sont beaucoup moins garnis que d'habitude. Et alors? Personne n'a faim, et c'est bien ça l'essentiel. Suivant  la magnifique phrase de Nicolas Bouvier nous faisons  "l'apprentissage du moins" en sachant que; un pas vers le moins est un pas vers le mieux. Il y a longtemps que nous avons laissé tomber la plupart des choses inutiles. Non, je ne vais pas les énumérer, trop long..
Il est tôt. Je passe dans une petite rue que j'appelle la rue Propre. Dans cette venelle de 4o mètres, le promeneur n'a aucune chance de trouver le moindre papier gras ni la plus petite boite de conserve.
La femme a encore le balai en mains. Elle arrange son voile et trottine jusqu'à l'intérieur.
L'homme (un retraité qui a passé plus de 20 ans en France) se tient sur le pas de sa porte. Il  s'efface pour la laisser entrer .Il porte toujours le même costume élimé, probablement celui qu'il portait, le dimanche dans les rues de St Denis ou d'Aubervilliers. Il me fait un signe de tête.
Je m'approche, lui demande ce qu'il pense des évènements.
-Un voleur finit toujours par être rattrapé un jour ou l'autre, me dit-il en souriant.
Soit, avant de partir, je le complimente encore pour la propreté se SA rue. Sa réponse me laisse songeur.
-C'est comme ça. Dans la vie, il y a ceux qui jettent et ceux qui ramassent.
Nuit.
Julius Marx

lundi 17 janvier 2011

Une journée bien faite



Lundi. Quatrième jour (après B.A.)
Nuit calme. Juste quelques tirs épars.
Tout le monde a relativement bien dormi, même si dormir, en ce moment, devient presque une incongruité.
 En dessous, ou au-dessus de nos têtes, la radio de notre propriétaire et la télévision de sa fille sont allumées en permanence. Pas de musique, seulement des paroles.Et puis, la fille du propriétaire porte des mules à talons!
J'ai acheté trois dorades, deux mulets (ceux qui portent des petits points jaunes de chaque côté de leur tête) et une  tranche d'espadon. Je cuisine l'espadon à la vapeur avec du citron, de l'huile  d'olive et de l'origan comme indiqué dans la recette du livre La cuisine de Yasmina. Le bouquin est resté à Jérusalem, dans une de nos malles confisquée par l'armée israélienne. J'aime à penser qu'un soldat sachant lire le français appréciera l'histoire du règne de Roger 1er, en Sicile , placé  sous le signe de la plus grande tolérance. Enfin, ça, c'est une autre histoire...
Des nouvelles de notre super-marché. Toujours pas de militaires en vue. Une dizaine d'hommes armés de bâtons montent  encore la garde devant la porte. Les bénévoles du quartier semblent prendre leur rôle  très au sérieux. L'un d'eux a placé une affiche de B.A. devant la porte du magasin et invite les clients à s'essuyer les pieds dessus avant d'entrer. Une femme ne se fait pas prier. Elle exagère son geste. Tous rigolent de bon coeur avant que le directeur du magasin ne mette fin à la rigolade. Il froisse le papier et le jette dans une poubelle.
Il y a cinq jours, pour ce simple moment de détente, l'addition aurait été très lourde.
Dans les rues adjacentes, des gamins jouent aux "gardiens de la révolution" avec un morceau de tissus blanc enroulé autour du bras et un bâton à la main. Dans quelques heures, les  barricades seront reconstituées et la réalité remplacera le jeu.
Je me sens un peu plus en sécurité, l'Ambassade de France nous a envoyé un SMS en nous recommandant de nous adresser, en cas de problème, à l'un de nos 4O chefs d'îlots. Pour l'instant, nous n'avons ni leurs noms, ni leur contact..
18 h. L'heure du couvre-feu a été retardée d'une heure. Nous rentrons en nous demandant encore ce que sera l'avenir. Mais, sous nos contrées, nous savons qu'il ne dépasse jamais la longueur d'une journée bien faite.
Julius Marx

Ravitaillement



Dimanche . Troisième jour (après-B.A)
La nuit. Fraîche et étoilée. Une nuit de couvre-feu plus agitée encore qu'une nuit d'hiver ordinaire. Cris, chants,explosions. Et puis, le matin, enfin.
Première préoccupation, aller au ravitaillement.
Dehors, le quartier s'organise. Les habitants ont monté la garde toute la nuit devant notre unique super-marché. Les mines sont fatiguées  mais les gardiens nous accueillent pourtant avec un sourire. Nous apprenons que les différents groupes  de volontaires se sont relayés devant le magasin.
Face au super-marché, ce qui reste du poste de police. Le drapeau à moitié calciné flotte au-dessus de ce symbole de l'oppression.  A côté, une banque , brûlée elle aussi. le guichet réservé aux cartes de crédit est en piteux état.L'écran crevé pend ridiculement hors de son habitacle et le clavier est dégringolé sur le trottoir.
Pendant que les employés du super-marché s'activent à monter un petit mur de briques devant la vitrine, le gérant du magasin nous apprend qu'il attend les militaires avant de se décider à ré-ouvrir.
Demi tour. Le ravitaillement ,ça sera pour plus tard. En chemin, la jeune femme de la blanchisserie nous fait signe de nous arrêter. Elle pleure, nous demande si out cela va finir un jour et surtout  si elle doit décrocher le portrait de Ben Ali? Aux deux questions, nous répondons oui. Rassérénée, elle nous raconte l'histoire d'un membre de la "famille"qui a quitté la Tunisie si vite qu'il a abandonné une pile de chemise chez elle.
Bon, nous quittons le monde d'en bas pour celui d'en haut ; celui des maisons individuelles et des "nantis".
Même ici, le quartier s'organise . Dans chaque rue, un barrage et des hommes pour la plupart armés de simples bâtons. Chez nos amis, c'est l'heure des discutions autour d'un  couscous avec des fèves et des artichauts.La plupart des personnes présentes (cadres du textile, professeurs ou patron de petites PME) approuvent la révolution tunisienne.
17h. il faut rentrer.La tension monte de nouveau. Nous passons les barrages en roulant au pas.
Devant notre porte, nous ne reconnaissons pas les jeunes hommes que nous avons l'habitude de croiser dans le quartier. Les visages sont fermés, les gestes saccadés. La nuit est tombée.
A l'intérieur, j'explique à ma fille subjuguée  par les évènements, pourquoi il ne faut pas que le pays sombre dans l'anarchie.
Ce n'est pas facile.
Julius Marx

Changement de programme

A partir d'aujourd'hui , ce blog va prendre une forme plus épistolaire et racontera notre quotidien en Tunisie, au sein de ce qu'il faut bien appeler  une révolution.
Ma priorité sera les êtres humains et non les diverses manipulations politiques.
Julius

samedi 15 janvier 2011

Espoir


Ce matin, on descend dans la rue, pour se rendre compte. Il y a peut-être un soupçon de voyeurisme mais, il y a surtout une étrange sensation. La sensation de vivre quelque chose d'unique qui ne se reproduira peut-être pas au cours de notre existence... Une révolution..
Dans un premier temps, on ne voit que les dégâts ; vitrines cassées (principalement celles des magasins appartenant à la "famille"), véhicules calcinés et même l'agence centrale de Tunisair  dont il ne reste plus que les murs noircis de fumée.
Puis, on s'aperçoit que des groupes d'hommes se sont formés devant les cafés ou à côté des magasins dévastés.
Ce qui peut paraître anodin est ici une vraie évolution, la parole est enfin libérée.
Le boulevard qui longe la mer. La mer...sa couleur est magnifique ce matin ; on jurerait qu'elle a délaissé le violet (couleur du parti ) pour  adopter celle du drapeau tunisien.
Nous passons devant le Magasin Général (le magasin d'Etat, seul habilité à dealer de l'alcool), une épaisse fumée s'échappe des fenêtres. L'enseigne est calcinée. Soit, elle devra changer de toute façon.
Nous aussi nous allons changer de régime... A l'eau minérale ! Ca ne peut pas nous faire de mal!
Plus loin, un signe à l'un des militaires en faction  (ils ont pris position devant les bâtiments administratifs et à chaque carrefour de la ville.) Ce jeune ne doit pas avoir beaucoup plus de  dix-huit ans. Il nous répond et esquisse un sourire.
Demi-tour, silence.. Nous restons tous les deux pensifs, sans qu'une larme ne vienne dans nos yeux ni un tremblement dans nos voix, mais, nous sommes forts, nous les Occidentaux...
Dans notre rue, le muezzin chante son éternelle chanson et nous rentrons nous enfermer dans notre logis.
A l'abri, je pense ; il n'y a que les choses les plus notoirement folles qui viennent à bonne fin, qu'il  y a une chance pour les fous, un Dieu pour les téméraires.
Julius Marx 
15 janvier  2011
Une fois n'est pas coutume... un texte d'actualité dans ce blog mais, les circonstances l'exige.

vendredi 14 janvier 2011

King-Kong


Je me rendis à une réception et corrigeai une prononciation. L'homme dont j'avais rectifié l'accent se réfugia dans la cuisine. Je fis l'éloge d'un Bonnard. Ce n'était pas un Bonnard. Mes nouvelles lunettes,expliquai-je, et je suis terriblement désolé mais des différences significatives m'échappent, la vodka m'épuise, je ne suis plus très jeune, les services essentiels sont maintenus. Dehors, tambours, tambours, tambours. J'ai pensé que si je pouvais te persuader de dire "non", ma propre responsabilité serait alors limitée ou transformée, un autre genre de vie serait alors possible, différent de celui que nous avions précédemment, un peu sceptiquement, vécu ensemble.
Mais tu t'étais éloigné dans une autre pièce pour vérifier l'effet sur l'assistance de ta blouse à ruchés et de ta longue jupe cramoisie. Des mains géantes, noires, couvertes d'une épaisse fourrure, s'avançant à travers les fenêtres. Oui, c'était King Kong , de retour, et tous les invités poussèrent de grands cris de fatigue et de dégoût, examinant la situation à la lumière de leurs besoins et émotions propres, souhaitant que le singe fût réel ou de papier mâché selon leur tempérament ou bien se demandant si d'autres choses excitantes pouvaient se produire dehors dans la nuit blanche et fraîche.
"L'avez-vous vu?"
"Prions."
Les tâches importantes d'une société sont souvent confiées à des gens qui souffrent de défauts fatals. Nous fîmes de grands efforts, naturellement, c'était l'intelligence que d'en faire, d'extraordinaires efforts étaient monnaie courante. Ton enthousiasme  était et demeure remarquable. Mais ce n'est peut-être pas une bonne idée que de transposer dans la vie privée des attitudes qui n'ont pas eu de succès dans le domaine administratif. L'enthousiasme n'est pas drôle pour tout le monde. Je me rends bien compte que les rôles changent . Kong lui-même est maintenant un professeur-adjoint d'histoire de l'art à Rutgers et coauteur  d'un texte sur la sculpture tombale; s'il choisit de se rendre à une réception  en passant par la fenêtre, c'est tout bonnement  pour essayer de se rendre intéressant.
Donald Barthelme
La réception  in "La ville est triste"
L'imaginaire / Gallimard
On dit souvent (mais on dit tant de choses, peut-être trop?) que la lecture de Barthelme est déroutante.
Oui, mais toute lecture ne se doit-elle pas d'être déroutante?
J'attends vos impressions (oui, vos impressions, c'est inscris, là-haut, juste à côté du nom du blog.)

jeudi 13 janvier 2011

Hammam


Une douce chaleur qui vous enveloppe, vous prend dans ses bras et vous glisse à l'oreille : "Ne fais rien, respire.."
Dans un hammam, on a le temps de penser, de réfléchir. Il arrive aussi qu'on glisse quelques mots à son voisin. Des mots sans importance qui tourbillonnent et se dissipent dans les vapeurs.
La vapeur justement. C'est elle qui est chargé de nous débarrasser de nos peaux mortes. Elle s'active la vapeur. Des peaux, il y en a beaucoup. Et nous, on la laisse travailler la vapeur. On reste assis ou couchés et on l'écoute.
Oui mais, il y a aussi nos sombres pensées, nos mauvaises actions et lâchetés quotidiennes.
C'est pas son travail à la vapeur! Dommage..
Le sol tremble, j'ouvre les yeux.
Trois femmes sont entrées. Elles sont énormes, leurs corps massifs totalement confisquées par la graisse. Elles sont tartinées d'une infâme boue verdâtre qui dégage une odeur infâme de boue verdâtre. Seul le contour de leurs yeux est resté vierge. Toutes les trois ont l'air de porter une drôle de paire de lunettes avec, au centre, des yeux.
Des yeux aussi éteints qu'on peut les avoir dans un bain de vapeur avec trois kilos de boue sur tout le corps.
Elles se laissent tomber sur le marbre, face à moi. Le sol tremble une nouvelle fois. Mon voisin prend la fuite.
Les trois ne bougent pas, ne disent pas un mot, ne soupirent même pas.
A quoi pensent-elles ?
Celle-ci, qui se tient avec ses deux grosses mains posées sur ses genoux a été la petite  fille sage, la préférée de sa maîtresse qui aimait beaucoup ses nattes et sa jolie robe aux motifs imprimés. Elle chantait sur le chemin de l'école et ne pensait jamais aux garçons. Sa voisine, qui halète maintenant en exhibant une petite langue pointue, se souvient du jour de son mariage , de son mari si doux, si prévenant, de ses parents si bien habillés. C'était la première fois qu'elle voyait son père avec une cravate. La dernière dont le corps emporté par le poids glisse lentement vers le sol, se demande  ce que sont devenus ses deux fils dont elle n'a plus aucune nouvelle depuis dix ans. Sont-ils mariés, ont-ils des enfants?
Un filet d'eau coloré de vert s'écoule lentement vers le trou d'évacuation.
La vapeur ne prend jamais de repos, elle poursuit son travail.
Oui, mais, pas de rédemption. Pas aujourd'hui, il y a vraiment trop de boue.
Alexandre Outis
(Choses vues)

mercredi 12 janvier 2011

Crépuscule


"Mon fils, ne va jamais faire confiance à quelqu'un qui ne boit pas. C'est probablement aussi quelqu'un qui se croit meilleur que les autres, quelqu'un qui croit tout savoir. Parmi ces gens-là, tu trouveras peut-être des hommes de bien, mais songe que c'est précisément au nom de ce bien qu'ils attirent bien des calamités sur ce pauvre monde.Car, ils se posent en juges et se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas. Méfie-toi particulièrement de ceux qui boivent en faisant attention de ne jamais se saouler; la plupart du temps, ils agissent ainsi parce qu'ils redoutent de libérer ce qu'ils gardent dans leurs coeurs. Ce peut être la lâcheté, la bêtise la méchanceté ou la violence. Quoi qu'il en soit, il n'est pas bon d'accorder sa confiance à un homme qui se craint lui-même.
Mais parfois, fils, parfois, tu pourras faire confiance à celui qui s'agenouille devant une cuvette de WC. Il y a une chance pour qu'il prenne là une bonne leçon d'humilité, une chance qu'il comprenne la vanité de sa condition et qu'il apprenne à vivre en se supportant. Car, vois-tu, il n'est as facile de se prendre au sérieux quand on est en train de cracher tripes et boyaux dans une vieille cuvette de WC toute sale."
Quand je levais les yeux, je le vis qui souriait d'un sourire étrange, celui de l'homme qui vient d'entrevoir son avenir, et qui sait l'accepter sans se plaindre.
Une unique traînée de nuages prenait le ciel en travers, tel un long panache de fumée dont le bout, très loin à l'horizon, brillait d'un rouge violent, comme s'il avait été trempé dans le sang. Mais, à moindre distance, les nuages n'étaient plus que teintés de rose, et au-dessus de nos têtes, ils se dissolvaient en fils de vapeur cendreuse.
-Jolie vue, pas vrai, fils?
-Oh! oui, père.
-Et pourtant, ça ne suffit pas, dit-il dans un sourire, avant de retourner dans le bar en riant, pour y boire à l'alcool , à l'amour et au rire, en me laissant suspendu dans l'immensité.
James Crumley
Fausse piste
10/18 n° 2133
Chez Crumley (tout du moins dans ce roman )  on trouve tous les ingrédients du genre ; Privé désabusé, alcool , femme fatale et surtout le style.
Il faut lire Crumley, parce que rêver, ça ne suffit pas.

mardi 11 janvier 2011

Brautigan mode d'emploi


J'ai essayé de te décrire à quelqu'un, il y a quelques jours. Tu ne ressembles à aucune autre fille.
Je ne pouvais pas dire:-Eh bien, elle ressemble à Jane Fonda, sauf qu'elle a les cheveux roux, qu'elle n'a pas la même bouche, et que bien sur ce n'est pas une vedette de cinéma.
Je ne pouvais pas dire cela parce que tu ne ressembles pas du tout à Jane Fonda.
J'ai fini par te décrire en te comparant à un film que j'ai vu quand j'étais enfant à Tacoma. Dans le Washington.
Je crois que c'était en 1941 ou 1942, quelque chose comme ça. Je devais avoir sept ou huit ans, ou peut-être six. C'était un film sur l'électrification à la campagne, le type même du film moral des années trente, au temps du New-Deal, parfait pour les enfants.
Le film montrait la vie de fermiers à la campagne sans électricité. Il leur fallait des lanternes pour s'éclairer la nuit, pour coudre et lire, et ils n'avaient aucun de ces appareils ménagers que sont les grille-pain ou les machines à laver, et ne pouvaient pas écouter la radio.
Puis ils construisirent un barrage, avec de grandes génératrices d'électricité; ils plantèrent des poteaux dans toute la campagne et tendirent des fils à travers champs et prés.
Il y avait quelque chose d'incroyablement héroïque qui émanait du simple fait de planter des poteaux pour soutenir les fils.Ils avaient l'air anciens et modernes en même temps.
Puis le film montra l'électricité, comme un jeune dieu grec venu vers la fermier pour l'arracher aux ténèbres de sa vie.
Soudain, le fermier avec ferveur tournait un bouton et il avait de la lumière électrique pour traire ses vaches, à l'aube, dans les petits matins sombres de l'hiver.
Les familles des fermiers purent alors écouter la radio et avoir des grille-pain et des tas de lumières vives près desquelles ou pouvait coudre des robes et lire le journal.
C'était vraiment un film extraordinaire, qui m'emplissait d'enthousiasme comme quand j'écoutais la bannière étoilée ou que je voyais des photos du président Roosevelt ou que je l'entendais à la radio.
"....Le président des Etats-Unis....."
Je voulais que l'électricité aille partout dans le monde. Je voulais que tous les fermiers du monde puissent écouter le président Roosevelt à la radio.
C'est à cela que tu ressembles, pour moi.
Richard Brautigan
"J'ai essayé de te décrire à quelqu'un "-in " La vengeance de la pelouse"
10/18 n° 1893
Parler de Richard Brautigan est aussi facile que de vivre avec le mépris des armes ou de l'argent aux EU.
Comment cerner de façon efficace et en prenant soin de ne pas adopter la prose des attachés de presse;  un poète qui n'écrivait pas vraiment de poésie, un écrivain du Montana qui préférait vivre entre San-Francisco et Tokyo, un trublion dépourvu de style qui s'est payé le luxe d'inventer un nouveau genre narratif, et enfin, un amoureux de la vie, des femmes et des petits plaisirs (les deux ne sont pas forcément liés) qui s'est fait sauter le caisson à quarante ans ?
Comment faire?
Eviter le problème en conseillant aux internautes de filer sur le site de son grand copain Harrison pour lire la page spéciale que lui a consacré Big Jim?
Se mettre à recopier des nouvelles comme "La plus petite tempête de neige jamais recensée " ou
" L'irrévocable  tristesse de son merci beaucoup"  ? Pourquoi pas...
Il est possible aussi de se lancer dans une tirade du style "depuis que j'ai lu Brautigan, je ne suis plus le même.." ou bien encore " Brautigan , le plus grand auteur américain ..etc"
Non, impossible, déjà vu, déjà entendu..
Il y a aussi la méthode "préface" dans laquelle on  souligne les grandes étapes de la vie de l'auteur, en prenant bien soin de raconter aussi quelques anecdotes croustillantes comme l'a si joliment fait le professeur truc-machin en énumérant dans l'ordre: les penchants pour l'alcool  et les substances illicites de l 'individu, son amour des femmes de bonne et mauvaise compagnie, du Japon et de ses grosses moustaches (éléments indispensables à qui veut comprendre l'oeuvre.)
La dernière méthode en date (du moins, celle que j'ai lu il n'y a pas longtemps  sur son blog)  étant celle de l'écrivain Philippe Djian qui propose tout bêtement de ne pas parler de Richard coeur de lion,  ceci dans le but clairement avoué de le garder simplement pour nous, voila, c'est tout.
Bon, de fait, c'est vrai, il ne s'agit que de nouvelles, un genre si mineur!
Et puis, même les romans comme " L'avortement" , " Un général sudiste de Big Sur" ou" Un privé à Babylone" ne sont même pas des vrais romans, alors...
Non, rien à faire, je renonce..
Ah, ça, oui... Il  doit bien se marrer.

lundi 10 janvier 2011

Eternité


Quand quelqu'un que j'aime est touché par un évènement horrible, ou quand je le suis moi-même, des choses familières -les pins le long de la route qui traverse les bois, la lune accrochée à la dernière neige- prennent soudain un aspect menaçant et deviennent même le présage de nouveaux désastres. Le chuchotement de la marée montante, qui auparavant était un rappel confortable de l'éternité, se transforme en sifflement pour m'avertir que rien, absolument rien, ne dure.
Je vois une mauvaise intention cachée dans le plus franc des sourires.
Thomas Savage
La reine de l'Idaho
10/18
Très court extrait de la saga de la reine de l'Idaho  surnommée "la reine des moutons".
A lire absolument avant son roman le plus connu "Le pouvoir du chien".

vendredi 7 janvier 2011

Scénario


-J'irais bien voir un film étranger, a-t-elle dit .
Avec une jeune Italienne qui serait enceinte et non mariée. Ca se passerait dans une ville d'eaux; Marcello Mastroianni fumerait plein de cigarettes sans s'inquiéter de leur effet sur le bébé. On trouverait dans cette ville d'eaux des pâtisseries très compliquées qui ressembleraient à des bretzels. Il y aurait une sage-femme bilingue,
et toutes les voitures seraient basses sur pattes. L'héroïne se promènerait parfois en voiture avec Mastroianni.
Ils joueraient parfois aux échecs, qu'ils appelleraient  "les étchecs". La fille saurait seulement jouer aux dames, qu'ils appelleraient "les dèmes". Quand elle dirait " je suis étchecs et mat", il riraient et Mastroianni lui offrirait une limonade, une bague, des babioles. Finalement, le bébé naît, tout rose et ravissant. Ils font venir une nourrice du village, mais le bébé ne veut pas entendre parler de cette inconnue. Et le bébé retourne auprès de sa mère... Par succion.
-C'est impossible, Iris. Un bébé, ça ne vole pas à travers les airs par succion.
-C'est un film, maman.
-Et Marcello Mastroianni ? Est-ce qu'il arrive aussi par succion? Quand ton père me faisait la cour, j'avais l'impression de vivre dans un film en vrai. Il habitait une pension. La femme qui s'occupait de l'endroit élevait d'énormes lièvres belges. Lorsque cette dame dormait les lièvres belges montaient la garde en bas de l'escalier. Ils avaient deux grandes incisives, et dès qu'on ne montait pas l'escalier d'un pas lent et digne, l'un de ces gros lapins te plantait ses crocs dans la jambe!
-Que faisais-tu donc en haut de l'escalier de la pension de papa?
-Certainement pas ce que vous croyez, ma chère.
-Je n'en doute pas.
Un silence, puis Betty a dit:
-Je ne veux pas laisser passer ce que tu viens de me dire.
-Alors, ne le laisse pas passer.
-C'est affreux, mais je crains que tu n'aies confondu ta morale avec la mienne.
-Quelle remarque agréable, a dit Iris d'une voix brisée.
-Il n'y a que la vérité qui blesse.
-Espèce de salope.
Les deux femmes s'étaient redressées, leurs têtes munies de réflecteurs l'une en face de l'autre, tels deux tournesols malheureux qui opineraient doucement.
-Tu n'entendras jamais cet enfant te traiter de ce que tu viens de me traiter, a dit Betty. Tu ne l'entendras pas te dire quoi que ce soit.
Thomas Mc Guane 
"Le Millionnaire" in "Comment plumer un pigeon"
(Christian Bourgois)
"Tel deux tournesols malheureux qui opineraient doucement" L'image est belle, bien plus qu'une véritable métaphore. On se permet de donner une âme à sa création.
Ceci me fait penser à deux phrases de John Fante dans "Le vin de la jeunesse" (10/18 n° 1998)
-Il a caressé mes cheveux; malgré leur épaisseur j'ai senti la sécheresse et la tristesse de sa main.
-Mais Mike reculait de terreur devant les mains mélancoliques de son oncle.

jeudi 6 janvier 2011

Go !


Une nouvelle année, c'est l'occasion de faire un peu le point sur tout ceux qui ont réussi (je l'espère) à adoucir un peu le cours de notre temps. A la question : pourquoi ? Les réponses suivent.
Georges Orwell ( Dans le ventre de la baleine)
John Dos Passos (L'art et Isadora)
Jack London (Jack)
Pierre Mc Orlan ( En marge)
Pour leur évidente modernité et leur humanité.
Albert Cossery (Haro!)
Léon Paul Fargue (Noël)
Paul Morand (Rupture)
Pour leur élégance
Giuseppe Tomasi Di Lampedusa (Les parfums islamiques / Festin)
Anna-Maria Ortese  (Parole)
Domenico Réa (L'or de Naples)
Ennio Flaiano (Femme de Gondar)
Pour leur chaleur
Emily Dickinson (Morte pour la beauté)
William Shakespeare (Amour(s) )
Gustave Flaubert (Amour(s) )
Dante (Amour(s) )
Edmond Rostand (Amour(s) )
Kafka (Pierre(s) tombales)
Pour leur faculté a être modernes tout en étant classiques
Andrea Camilleri (Festin)
Serge Quadruppani (Festin)
Pour le plaisir et les oliviers
Richard Brautigan (Richard / Tempête)
Pour être fou, juste le temps de la lecture.
Chester Himes (Spiritualité)
James Ellroy (Uppercut)
Raymond Chandler (The lady)
Parce qu'ils sont de ma famille
Isaac Bashevis Singer (Dybbuk)
Pour son univers
Raymond Carver (Carte postale / Raymond et les lâches)
Parce que je suis lâche.
Alexandre Outis (Pierre(s) tombales / Haut-parleurs)
Parce que je suis aussi égoïste.
Prions pour que tout cela continue.

mercredi 5 janvier 2011

Carte postale



Le courrier
Sur mon bureau, une carte postale de mon fils dans le sud de la France.
Le midi, il l'appelle. Ciels bleus. Belles maisons débordant de bégonias.
Et pourtant il coule, il a un urgent besoin d'argent.

Près de sa carte, une lettre de ma fille qui m'apprend que son vieux fiancé,
l'obsédé de la vitesse, démolit une moto dans le salon.
Ils se nourrissent de flocons d'avoine, elles et ses enfants.
Nom de Dieu, elle pourrait demander de l'aide.

Et puis il y a la lettre de ma mère qui est malade et perd la tête.
Elle me dit qu'elle ne sera plus là très longtemps.
Ne vais-je pas l'aider à déménager une dernière fois?
Payer pour qu'elle ait un toit à elle?

Je sors. Dans l'intention de marcher jusqu'au cimetière m'y réconforter.
Mais le ciel est en ébullition.
Les nuages, énormes et gonflés d'obscurité, sur le point de crever.

C'est alors que le facteur tourne dans l'allée. Il a le visage d'un reptile,
luisant et contracté.
Sa main recule-comme pour frapper!
C'est le courrier.

Raymond Carver
La vitesse foudroyante du passé
(Editions de l'Olivier)

mardi 4 janvier 2011

Pierre(s) tombales


Il est là, allongé sur le bitume incertain de la route, recroquevillé sur lui même, gros insecte aux dimensions et formes jusqu'ici inconnues.
Lui, c'est -ou plutôt c'était- le vieil homme qui récupérait le pain rassis dans les poubelles du quartier. Notre écolo est mort; qu'est-ce qui c'est passé?
Des témoins, septiques, se grattent le menton  en faisant la mine contrite de ceux qui savent depuis longtemps que l'humanité est perdue. Un grand type décharné explique à tout le monde qu'une voiture a percuté le vieillard et que le conducteur n'a même pas jeté un regard sur sa victime.
Les voitures justement, elles ralentissent légèrement leur allure en passant devant notre attroupement . Si certains conducteurs veulent savoir ce qui s'est passé, d'autres en profitent pour les dépasser dans un concert d'avertisseurs et de jurons.
Qu'importe, le petit scarabée en costume déchiré qui gît là, sur le bitume, n'entendra plus jamais personne.
A quelques mètres seulement, il y a sa mobylette, presque aussi vieille que lui, avec son réservoir rouillé d'où s'écoule un mince filet d'essence.
Toutes ses croûtes de pain autour de son corps, quelle drôle de couronne mortuaire.
Puis, les gens commencent à s'en aller.
Alexandre Outis
 (Choses vues)



Je suis de pierre, je suis comme ma propre pierre tombale, il n'y a aucune faille possible pour le doute ou pour la foi, pour l'amour ou la répulsion, pour le courage ou pour l'angoisse en particulier ou en général, seul vit un vague espoir, mais pas mieux que ce que vivent les inscriptions sur les tombes. Pas un mot, ou presque, écrit par moi ne s'accorde à l'autre, j'entends les consonnes grincer les unes contre les autres avec un bruit de ferraille et les voyelles chanter en les accompagnant comme des nègres d'exposition.
Franz Kafka
Journal
LDP Biblio n° 3001
Pour clore ce chapitre, ajoutons cette phrase de Léonardo Sciascia : " C'est étrange, pensa-t-il, comme en traversant un cimetière on se sent bestialement vivant."

lundi 3 janvier 2011

En marge


Mon père, ai-je dit, était français. Mais ma mère était une pure fille de Limehouse, pétrie dans l'alcool comme un pudding fade. Elle rêvait tout haut, quand elle était ivre, et disait des mots obscènes d'une petite voix plaintive.
Moi, les sourcils arqués au maximum et les oreilles pointues, j'écoutais cela. Je savais déjà ricaner avec ma soeur  aux bons passages. Ma soeur -je voudrais bien me rappeler son nom- parlait admirablement le langage de la rue. Les mots  orduriers, dans sa bouche un peu grande, éclataient comme des coups de tonnerre ou pénétraient l'oreille ainsi que des aiguilles. Et pourtant, à travers ses cheveux blonds emmêlés qui lui retombaient toujours sur la bouche, certains mots secrets se transformaient en roses sur ses lèvres. Ce miracle n'était qu'un des nombreux prestiges de l'enfance...
...A partir de mes quinze ans, le monde s'ouvrit pour moi comme un grand magasin de nouveautés. Je concevais ainsi Londres, de même qu'un magasin de nouveautés où l'on achète tout, depuis la layette jusqu'au cercueil.
Dans ce magasin, il y avait les patrons que l'on ne voyait pas, les vendeurs et les vendeuses, et les choses à vendre qui étaient tantôt les patrons, tantôt les vendeurs et vendeuses, tantôt les clients. En se vendant soi-même, on pouvait acheter autre chose de moins usé, de moins dégoûtant ou de plus nouveau que soi-même.
Ainsi, la vie prenait un sens agréable et, malgré ma pauvreté, je connaissais de bons jours parmi les bons jours permis à mon milieu....
... Nos visages marqués par la misère produisirent ce miracle. Tess abandonna sa chambre et tous les accessoires  diaboliques de sa jeunesse. Elle travaille maintenant dans une usine de Putney. Elle porte un fichu croisé sur ses épaules. Pour se rendre à son travail, elle file le long des murs, telle une belette. Elle est grise comme les murs et comme le travail mal rétribué. Le jour de repos, elle reste chez elle. Son ménage ne lui prend guère de temps. Quand tout est en ordre, elle s'allonge sur son lit et ferme les yeux.
Pour vivre, peut-être, une existence incompréhensible, au milieu des odeurs et des sons, où les hommes naissent, tournent et s'éteignent  de même que des lumières.
Pierre Mac Orlan
Docks-  in "Sous la lumière froide"
(Gallimard -1961)
Mac Orlan, c'est du roman noir, du Goodis ou Thompson avant l'heure. Bref, du beau, du poétique comme on l'aime dans ce blog.

dimanche 2 janvier 2011

Spiritualité


-Et alors, Jésus, il dit : "Jean, qu'il dit, il y a quéq' chose qu'est encore plus pire qu'une femme doubleuse, c'est un homme doubleur."
-Jésus il a dit ça? Eh bien, c'est la vérité!
Ils s'étaient arrêtés dans la lumière brouillée, juste en face de la vaste façade de brique de l'église baptiste d'Abyssinie. L'homme racontait à la femme son rêve de la nuit précédente. Dans ce rêve, il avait eu une longue conversation avec Jésus-Christ.
L'homme, d'apparence assez médiocre, avait des bretelles rayées, noires et blanches, qui serraient une chemise de sport bleue et retenait un pantalon démodé, brun, aux jambes trop larges.
Quant à la femme, on voyait tout de suite qu'elle était une vraie dame de charité, rien qu'à sa façon cafarde de pincer les lèvres à tout propos. On voyait aussi au premier coup d'oeil que le salut de son âme était d'ores et déjà assuré. Elle était vêtue d'une ample jupe noire et d'un corsage lavande, et ses lèvres se plissaient et son visage éclatait d'indignation vertueuse, en écoutant le narrateur.
-Alors, j'y ai pas été par quatre chemins, j'y ai carrément demandé, à Jésus : " Qui c'est qu'est le plus dans le péché- c'est-y la femme qui cavale avec ce type, ou le type qui cavale avec ma femme?" Et Jésus, il m'a dit :" Pourquoi tu me demandes ça, t'aurais pas dans l'idée, des fois, de leur chercher des histoires?" Et moi, j'y réponds : " Non, Jésus, j'ai pas l'intention de les embêter, mais le gars, il est marié, lui aussi, tout comme ma femme, et je veux pas êt' responsable s'il y a du micmac dans son ménage." Alors, Jésus, il me dit :" Te casses pas la tête, va. Le péché, c'est toujours le péché."
Soudain, ils furent illuminés par un éclair, qui révéla un deuxième personnage, agenouillé juste derrière la dame extatique . Un rasoir dans sa main droite, il était en train de fendre sa jupe de bas en haut. Puis il pinça de sa main gauche l'ourlet de la jupe, entailla le tissus jusqu'à la région où il épousait les courbes fessières, et fendit la combinaison de la même manière. Enfin, après avoir écarté simultanément, d'un geste sûr, mais subtil, le pan droit de la jupe et celui de la combinaison, il découpa un vaste demi-cercle jusqu'à l'ourlet et, ayant  délicatement détaché la pièce découpée, il la jeta derrière lui. Une fesse noire serrée dans une culotte de rayonne rose apparue, et aussi la face postérieure d'une épaisse cuisse noire et nue, épanouie au-dessus du bourrelet d'un bas de rayonne beige.
"Celui qui commet le péché d'adultère- qu'il soit homme ou femme, peu importe- il transgresse l'un des dix commandements de mon Père, qu'il m'a dit Jésus. Et le plaisir que l'on en tire n'a rien à voir dans l'histoire."
-Amen, fit la dame de charité.
Ses fesses se mirent à trembler à l'évocation d'un péché aussi grave.
Derrière elle, l'homme agenouillé était en train de découper la partie gauche de la jupe, mais maintenant, il lui fallait redoubler de précaution, à cause de cette croupe agitée
-Alors, j'y ai dit à Jésus:" C'est ça l'ennui, pour un chrétien, les bonnes choses sont toujours défendues."
-Ma parole! C'est la vérité vraie! s'exclama la dame de charité, qui se pencha pour administrer, en un geste d'enthousiasme, une tape sur l'épaule de ce frère en religion.
Le demi cercle de tissus découpé dans la partie gauche de la jupe et de la combinaison tomba dans la main de l'homme agenouillé.
Maintenant, l'on découvrait le bas d'une vaste croupe, rebondie et tendue de rose, et le côté pile de deux cuisses également rebondies, au-dessus des bas beiges. Les cuisses brunes saillaient dans tous les sens et, dans l'enfourchement au-dessus duquel se développe le torse proprement dit, il y avait une sorte de poche, contenant une sacoche imperméable, suspendue à des bandes élastiques qui, passant sous la culotte, ceignaient la taille.
Retenant  le souffle, avec un soin infini, comme un chirurgien du cerveau au cours d'une intervention particulièrement délicate, l'homme agenouillé avança précautionneusement la main et se mit à couper l'élastique de la sacoche.
Chester Himes
Retour en Afrique
(Série Noire -Gallimard)