lundi 13 mai 2024

Le Grand Homme




Chaque année l'usine engraissait, avalant les terrains.(...) Et l'usine gonflait toujours.

Et lui, fiévreux, admirait la vie de son usine qui sifflait, aboyait, s'étirait,  crachait et vomissait. Derrière une des fenêtres de son bureau, il aimait à regarder la foule des ouvriers se hâter vers le travail.(...) Pour lui, les hommes valaient à peu près autant que les machines, les rouages, les briques qui servaient à construire les hangars le plus rapidement et le plus économiquement possible. Il avait la fièvre de la vitesse, il voulait voir grandir à vue d'oeil cette grande étendue rouge qui brillait et fumait sous le soleil comme une flaque de sang. Il fallait que s'étendît cette masse de pierre et de fer, de toits et de cheminées où grouillaient  des hommes... Ces grands murs faits pour enfermer les hommes, ces fumées épaisses, les fracas des ateliers, les moteurs: son horizon, sa vie.(...)

L'usine gémissait sous l'effort.

Philippe Soupault

Le Grand Homme


Extraordinaire destin de ce roman qui parut en 1929 et disparut aussitôt (tous les exemplaires ayant été, dit-on, rachetés sur l'ordre d'un grand industriel qui aurait craint d'être reconnu ou confondu avec l'un des personnages.)

"Mon seul gros succès de librairie" a pu dire Soupault.


vendredi 12 avril 2024

Benny

 




Benny Cyrano était, pour ainsi dire, formé de deux oeufs: un petit, qui était sa tête, situé sur le haut d'un gros, qui était son corps. Ses petites jambes sémillantes et ses pieds chaussés de souliers vernis étaient allongés sous un bureau sombre et sans éclat. Il tenait le coin d'un mouchoir serré entre ses dents et le tiraillait avec sa main gauche : sa main droite était étendue devant lui, battant l'air comme une aile de pingouin. Il disait d'une voix étouffée par le mouchoir:

-Attendez une minute, les enfants! Voyons! Attendez une minute!

Il y avait un canapé à rayures dans un coin du bureau et Duke Targo était assis au milieu  entre deux flics du commissariat central. Il avait une marque sombre au-dessus de la pommette , ses épais cheveux blonds étaient en désordre, et sa chemise en satin noir avait l'air d'avoir servi à le remorquer.


Raymond Chandler

Guns at Cyrano's

mercredi 6 mars 2024

Funérailles

 



La chaleur qui s'échappait du majestueux corbillard Cadillac, noir et luisant, vibrait en ondes chatoyantes au-dessus du capot. Il était rangé devant l'église de la Sainte-Culbute, au coin de la Huitième Avenue et de la Cent quarante-troisième rue. Un petit noir rachitique, aux grands yeux blancs et brillants, toucha le pare-chocs chauffé à blanc et retira la main précipitamment .Les vitrines peintes en noir de ce qui avait été autrefois un grand magasin d'alimentation, avant que la Sainte-Culbute ne s'y installe, reflétaient les silhouettes déformées des trois limousines Cadillac et et des autres longues voitures étincelantes alignées derrière le grand corbillard, comme une file de poules en train de pondre.

Chester Himes

A Jealous man can't win

(Couché dans le pain)

Série Noire N°522

vendredi 1 mars 2024

A l'affût

 






Ta vie est ta vie 
Ne te laisse pas abattre par une soumission moite
Sois à l’affût Il y a des issues
Il y a de la lumière quelque part 
Il y en a peut-être peu Mais elle brise les ténèbres 
Sois à l’affût
Les dieux t’offriront des chances 
Reconnais-les Saisis-les 
Tu ne peux battre la mort
Mais tu peux l’abattre dans la vie 
Et le plus souvent tu sauras le faire 
Le plus il y aura de lumière. 
Ta vie, c’est ta vie. Sache-le tant qu’il est temps
 Tu es merveilleux
 Les dieux attendent cette lumière en toi.
 ▬ Charles Bukowski 
"Le cœur riant"

jeudi 22 février 2024

Le dernier poème



J’ai rêvé tellement fort de toi,
J’ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu’il ne me reste plus rien de toi.
Il me reste d’être l’ombre parmi les ombres,
D’être cent fois plus ombre que l’ombre,
D’être l’ombre qui viendra et reviendra
Dans ta vie ensoleillée.
Robert DESNOS (1900-1945) — Domaine public, Éditions Gallimard , 1944

vendredi 1 décembre 2023

La route (extrait)

 



Et puis réveillé par la pluie frappant la vitre.

Des fleurs dans un vase près de la fenêtre.

L'odeur du café, et toi qui te touches les cheveux

avec le geste de quelqu'un qui serait parti depuis 

des années.

Mais il y a un bout de pain sous  la table

près de tes pieds. Et le va-et-vient d'une colonne

de fourmis

sortant d'une fente du plancher.

Tu as cessé de sourire.

Fais ça pour moi ce matin. Tire le rideau et reviens

te coucher.

Laisse tomber le café. On va faire semblant

d'être à l'étranger, et amoureux.

Raymond Carver

Où l'eau s'unit avec l'eau

dimanche 26 novembre 2023

Ce moment ordinaire




Je m'éloigne vers des régions plus calmes de l'appartement, qui est très grand.. Les plafonds se font silencieux, les voix s'estompent. J'ai l'impression de pénétrer dans une maison plus ancienne, plus conventionnelle. La salle à manger est vide et plongée dans le noir. La table est restée telle quelle, pas débarrassée. La nappe est encore là, les chaises en désordre. Des assiettes en verre portent encore des restes de brie et des moitiés de poire qui brunissent déjà. En face des fenêtres se trouve une zone de haute plantes, une serre à travers laquelle le bruit ne pénètre pas, à travers laquelle, dans la journée, la lumière diffracte. dans cette pièce je peux presque entendre des silences de grasse matinée, les page du Figaro qui tournent doucement pendant que Maria Beneduce les parcourt du regard, les pages du Herald Tribune. Elle est en peignoir court, un imprimé à fleurs. Elle boit du café noir remué avec une cuillère minuscule. Son visage est naturel et sans fard. Ses jambes sont nues. Elle est comme une artiste dans sa loge. On aime ce moment ordinaire, cette pause entre les actes brillants de sa vie.


James Salter

A Sport and a Pastime

Un Sport et un passe-temps