mercredi 19 décembre 2012

Mission impossible


Bonjour Monsieur Julius.
Votre mission, si vous l'acceptez, sera très simple.
Vous devrez convaincre, en vous montrant suffisamment persuasif, l'ensemble de la  population de la planète que l'année qui s'annonce sera en tout points positive.
Dans un premier temps, vous parlerez de la Tunisie ( puisqu'il semble que la situation vous préoccupe).
Vous démontrerez que le processus démocratique de ce pays est réellement en cours et se mettra en place dans le courant de l'année, disons, au printemps. Ne vous privez pas de citer cet épisode pittoresque du peuple en colère, lançant des cailloux  sur ses dirigeants dans la ville de Sidi-Bouzid.
N'hésitez pas à affirmer bien fort que, par exemple, la solution consisterait à ramasser TOUT les cailloux, supprimant ainsi les armes des rebelles, pour que le calme  soit de retour.
Il en va de même pour l'ensemble des massacres (écoles maternelles, champs de batailles, complexes cinématographiques ou îles danoises) qui, sans armes en vente nulle part, ne seraient plus qu'un très mauvais souvenir. L'idée peut même faire son chemin ; supprimons également la drogue, et les drogués disparaîtraient aussi de notre paysage urbain.
Propagez la bonne nouvelle en  révélant que le mouvement communiste va bientôt dissoudre tous les retards et satisfaire toutes les impatiences (disons avant les fêtes de Pâques.)
Osez pronostiquer que les principaux dirigeants des trusts responsables des grandes famines sur le continent africain vont être soudainement victimes d'une illumination collégiale et rendront tous l'argent volé à la population avant de se retirer dans des monastères.
Montrez aussi aux septiques ,qui ne manqueront pas, ces nouveaux consommateurs, brûlant les enseignes des grands centres commerciaux avant de se précipiter chez les hommes honnêtes cultivant légumes et autres denrées sans aucun produit chimique.
N'ayez aucune crainte de diffuser clairement la nouvelle donne de ce monde nouveau en criant sans aucun complexe : "Une partie du monde cherche à manger, l'autre à maigrir" C'est bien fini !
Enfin, pour achever votre mission, rien ne vous empêche de citer ces phrases du grand poète italien Comisso : "Fausses étaient les perles, faux l'or, il se demandait pourquoi on les avait fabriqués, à quoi ils servaient : à leurrer les gens. Il éprouvait de la commisération pour les hommes, il lui apparaissaient comme des enfants. Des enfants qui jamais ne deviennent des grands. Leurs idées, leurs forces, leurs oeuvres: chefs-d'oeuvres et délits, humiliations et violences, maladies et misères: des mots, des mots.
Seules comptaient la beauté, la jouissance des sens: un instant de lumière dans la nuit sombre du tout.
Il sentait, il voyait, comme d'une hauteur, les villes, les hommes se rapetisser à la taille de fourmis. Il était touché d'une profonde compassion pour leur orgueil :" Des mots, des mots!". Il en venait à sourire devant leurs illusions, et pouvait pleurer devant la naïveté de leur foi en eux-mêmes."
Bien entendu, si vous-même, ou un membre de votre équipe était arrêté , nous nierons avoir eu le moindre contact avec vous.
Cet enregistrement s'auto-détruira  dans les 30 secondes..
Nous vous souhaitons bonne chance.
Julius.... Vous m'entendez?
Bip...Bip...Bip..
Julius Marx



 

mardi 18 décembre 2012

Inventaire

En cette fin d'année, dressons la liste des auteurs dont nous avons partagé le talent, juste pour quelques lignes, dans ce blog.

Jim Harrison  (2)   Lettre à Dalva , Autrefois
Jérôme Leroy (2)   Le polar est sensuel , Leroy voit rouge
Pierre Lesou   (1)   Le polar est nostalgique
Sherman Alexie (1) L'oiseau perdu
Thierry Jonquet (2) Patron, deux petits noirs, Le fils de Pierrot
Jim Thompson (2) A hell of a woman , Le polar a la rage
Arno Schmidt  (3) Manifeste, Miroirs noirs, style pugilistique(2)
James Ellroy   (3) Style pugilistique(2), Le polar est Amour, La zone d'ombre
Raymond Chandler (1) Le Polar est précis
Marino Moretti (1) Une voix furtive
Andrea Zanzotto (1) Le poète du malheur
Jean-patrick Manchette (1) Annonce importante
Louis Aragon (1) Parenthèse romaine
Paul Morand (1) Des femmes...
Raymond Carver (5) Lu un jour de deuil, Et pourquoi pas?,Impossible de partir sans Raymond Carver,
                              Météo from Tunisia, Quelqu'un d'autre.
Jack London (2) Météo From Tunisia, Lu un jour de deuil
Kenneth Millar (1) Le polar est méchant
Primo Levi (1) L'intrus
Richard Brautigan (2) Dans la maison de Richard, Hommage à Léonard de Vinci
Rick Bass (1) La langue de l'hiver
Roberto Bolano (1) Une définition du paradis
Fernando Pessoa (1) Au jardin impossible
Andrea Camilleri (2) Une voix de chambre à coucher, Le polar est amour (10)
Dashiel Hammett (3) Le polar est amour (fin), Un petit coup de main, L'éminence noire.
Elliott Chase (1)   Le polar est amour (11)
A.B. Reagan (1)   Le polar est amour (9)
James M.Cain (2) Le polar est amour (8) , Mister Cain
Hervé Prudon (2) Le polar est amour (7) , Le sniper
W.R.Burnett (1)  Le polar est amour  (5)
Ed Mc Bain  (3) Le polar est amour  (6), Des nouvelles de nos amis d'Isola
Chester Himes (1) Le polar est amour (1)
Lawrence Block (1) Sombre pantomime
John Dos Passos (1) La force de subsister
Ennio Flaiano (2) Voyage, Un temps pour tuer
Mario Andrea  Rigoni (1) Voyage
Joyce Carol Oates (5) Je peux vous appeler Joyce?, Joyce, Joyce suite 1, Joyce Suite 2, Joyce(fin)
Aldo Palazzeschi (1) Qui suis-je?
Jean-Bernard Pouy (1) Patron, deux petits noirs!
Anna-Maria Ortese (4) Les lectures aimées 1, 2, 3, Métaphores.
Robert-Louis Stevenson (1) Piétinons le muguet
Albert Cossery (2) Avant d'aller voter, métaphores
John Fante (1) Voyage dans les Abruzzes
J.K. Huysmans (1) Salomé
Edward Lear (1) Flora Nonsensica
Adolfo Bioy Casares et Sylvina Ocampo (1) Murder-party
Pierre Siniac (2) Le fils de Pierrot, Les bons et les méchants
P.P. Pasolini (1) In memoriam
Edward Abbey (1) Invitation au voyage
Georges Perec (1) A hell of a woman
Colum Mc Cann (1) Mc Cann est toujours aussi indispensable
Bob Dylan (1) Hellhound on my trail

Voila, prions pour que tout ceci se poursuivre ...





vendredi 14 décembre 2012

Le Polar est sensuel


Aujourd'hui encore, dix-huit mois après, tu as du mal à te persuader que seules les circonstances, la mort qui rôdait, les éléments déchaînés, l'impression d'une fin du monde imminente, vous avaient rapprochés et avaient fait de vous des amants. Et quels amants!... La gauchiste et le soldat, la sociologue et le guerrier, on aurait dit une fable... Mais soit honnête,Céline, avais-tu connu ensuite, ou même avant, un tel accord sensuel? Comme si le corps de François Kieffer et le tien se cherchaient depuis les commencements du monde, marchaient l'un vers l'autre depuis l'éternité.
Jamais un homme jusque-là n'avait su te caresser comme lui, trouvant d'instinct les zones de ton corps qu'il fallait lécher, pincer, mordiller et dans quel ordre, et avec quelle fréquence, posant ses mains sur tes hanches comme si tes hanches avaient été faites pour ses mains. Souvent tu avais joui deux ou trois fois avant même qu'il n'entre en toi et que son souffle vienne s'égarer quelque part entre ton oreille et ta nuque.
De manière tacite, il avait été clair que vous ne vous reverriez plus ensuite, qu'il s'agissait simplement que vos corps merveilleusement confondus dans l'entremêlement des draps fassent un contrepoint définitif à la pluie pétrolifère qui battait la toile de la tente où vous vous retrouviez dès que vous aviez un  peu de temps, un contrepoint aux regards vides des réfugiés et à celui encore plus vide des cadavres qui s'entassaient dans des chapelles ardentes provisoires ou les morgues des hôpitaux de Rotterdam, un contrepoint à l'odeur d'huile et de pourriture qui s'insinuait partout, partout sauf dans vos étreintes protégées par la sueur du plaisir.

Jérôme Leroy
Big Sister

Dans ce roman Noir, Jérôme Leroy actualise le Big Brother d'Orwell. Mais, dans un soucis de parité, il donne le rôle principal de l'intrigue à un ordinateur femelle doué de supers pouvoirs.
Une Big Sister donc, qui contrôle un monde en état de décomposition très avancé ( catastrophes écologiques, répressions policières et autres réjouissances du même type) en anticipant les réactions des opposants à ce bel univers bien lisse. Ainsi, les rebelles sont-ils mis hors d'état de nuire avant leurs supposés méfaits.
Alors, qui pour combattre cette Harpie du nouvel ordre social ? L'Amour et puis l'Art, bien sûr.
Le monde des A de Jérôme Leroy se décline dans la plupart des chapitres. On approuve, on fulmine, on piaffe, on grogne , et puis on prend pas mal de notes.
Enfin, épuisés  par cette lecture participative, on finit par découvrir, au bout du sentier jaune, derrière les feuillages, la mer, peinte par Othon Friesz. Ouf .Un peu d'air frais ...
Julius Marx

jeudi 13 décembre 2012

Lettre à Dalva

J'ai reçu ceci avec l'injonction de publier le texte dans sa totalité. Je m'exécute donc sans rechigner.


Je me fais actuellement une petite gâterie en relisant Dalva, ayant enfin cédé aux conseils d'amis qui m'ont rebattu les oreilles avec le slogan "lilasuite". J'ai obtempéré. Mais il me fallait reprendre le fil.
Et, en dégustant du Harrison, j'en arrive à la lettre que Mickael écrit à Dalva, alors qu'il est défiguré et alité dans un hôpital, victime des poings d'un papa mécontent.
Ce faisant, je ne peux que penser à l'acuité d'esprit de : maître ô mon maître Julius, et celui de sa Julia.....



" Très chère Dalva,
                Nous connaissons tous la fin, mais où est donc passé le milieu? Ce matin je me suis dit que ce merdier dont j'essaie désespérément de m'extirper depuis des années est en réalité ma vie! Une fosse d'aisance circadienne où chaque jour qui commence est un lundi. Pendant les inondations de printemps, mon père et moi passions souvent la moitié de la nuit à retirer des seaux d'eau boueuse de la cave, jusqu'au jour où mon oncle plus fortuné a décidé de nous offrir une pompe à moteur Briggs-Stratton. Avant-hier lundi, à mon réveil, ton baiser qui signifiait que tu me pardonnais m'a rempli d'allégresse. C'était le soir; j'avais faim, soif et mal. J'ai tendu le bras vers la sonnette, puis hésité, en tâchant de me rappeler si j'avais déjà ressenti ces trois choses en même temps - la faim, la soif et la douleur -, les gueules de bois exclues. Cette gestalt aiguë de sensations m'a ouvert une porte minuscule vers le monde, comme le portillon coucou de l'horloge, et j'ai jailli vers l'extérieur pour apercevoir très brièvement l'univers qui m'entourait.  J'ai songé à Northridge, à Aase, aux Sioux, à ces colons pitoyables perdus dans leur mer d'herbe.J'ai songé à leur faim, à leur soif, à leur douleur. J'ai songé à Crazy-Horse sur sa plate-forme funéraire, les bras serrés autour du corps de sa fille en cette amère nuit de mars froide et venteuse. J'ai songé à Aase allongée, brûlante de fièvre sur sa couchette à l'ombre de son arbre à midi et à Northridge aussi près de son corps sous la pluie. L'incroyable amertume physique de tout cela. Je me retenais toujours d'appuyer sur la sonnette posée sur mon oreiller. Je me suis souvenu de mon père rentrant à la maison après son quart de nuit à l'aciérie, au moment précis où je me levais pour aller à l'école. Je restais assis à la table de la cuisine devant mon bol de céréales pendant qu'il buvait sa bouteille de bière et engloutissait un énorme repas avec une vulgarité qui m'offensait. J'étais un esthète, un lecteur fanatique de James Joyce et Scott Fitzgerald; je lui en voulais de partir retrouver mes camarades de terminale en empestant le porc et la choucroute, ou l'énorme platée prolétaire et gargantuesque qu'il dévorait chaque matin. Un jour il est revenu avec les sourcils et les cheveux roussis, et une main entièrement bandée. Il n'a rien mangé, mais il y avait une bouteille de whisky sur la table et il pleurait.Assise à côté de lui, ma mère lui caressait la tête et les bras. Un haut fourneau avait explosé, tuant deux de ses amis - je connaissais ces ouvriers que j'avais vus jouer aux fers à cheval le samedi, et qui venaient parfois à la maison avec leur femme pour jouer à l'euchre. J'étais alors allé dans la salle de bain pour me regarder dans la glace et tenter  de comprendre ce que j'aurais dû ressentir. Je détestais la toile cirée sur la table, le linoléum par terre, le calendrier de la compagnie charbonnière au mur, la visite rituelle que nous faisions chaque Noël à nos parents de Mullens, en Virginie-Occidentale, et qui étaient encore plus pauvres que nous. Je détestais les anecdotes de la Seconde Guerre mondiale que j'avais aimées lorsque j'étais plus jeune. Je crois qu'une partie de mon problème tenait au fait que nous habitions à la limite de la zone qui dépendait de mon lycée, et que je faisais partie d'une famille pauvre dans un collège pour riches, alors que j'aurais dû rester avec les gamins de l'usine. Le jour où un ami m'a invité à déjeuner chez lui, j'ai découvert avec stupéfaction que ses parents et lui mangeaient le poulet rôti avec un couteau et une fourchette! Bref, j'étais un petit morveux méprisable et pleurnicheur, ce qu'en un sens je suis peut-être resté.
                J'ai fini par appuyer sur ma sonnette pour avoir mon eau, mon Démérol et mon repas liquide. Le café n'a rien de passionnant quand on le boit à la paille. Le coucou a réintégré son horloge hermétique  pour regarder les informations pendant cinq heures d'affilée sur la chaîne d'info, mais mon portillon fermait mal désormais, et je suis resté étrangement conscient de la faim, de la soif et de la souffrance que je voyais sur l'écran. J'étais raide comme un passe-lacet, mais je percevais toujours cet univers de faim, de soif et de souffrance. Un bureaucrate facétieux à cravate en soie considère qu'au cours des dix prochaines années cent millions de Terriens vont mourir du Sida. J'ai alors pensé à ma fille Laurel et à toute sa génération qui tentait de vire en romantiques keatsiens à l'intérieur d'une pellicule plastique protectrice. J'ai vu de longs reportages sur les épouses brutalisées, les enfants battus, la famine à grande échelle, l'épidémie du suicide d'adolescents. Il y avait de fréquents flashes d'informations sur toutes les horreurs de la planète - pour la première fois dans l'histoire du monde nous avons simultanément accès à toutes les mauvaises nouvelles.
                Tout cela pour dire que je connaissais le début et la fin, mais qu'il s'agissait là, selon toute vraisemblance, du milieu de l'état brut. J'allais oublier la prolifération des armes nucléaires: un expert a déclaré que d'ici dix ans tout pays dont le budget égalera ou dépassera celui de l'Etat de l'Arkansas aura accès à l'arme nucléaire. Nel mezzo del camin de nostra vita, etc. Sans doute cité avec une erreur. Je brûle littéralement d'impatience à l'idée d'ouvrir  le second coffre de journaux de Northridge, car tout ce qui précède me pousse à croire qu'il s'agit du premier travail sérieux de mon existence.
                               A suivre. Je t'embrasse, Michael.
                P.S: Les infirmières sont agréables, mais obtuses. J'ai appris à leur transmettre des informations simples. L'infirmière Sally m'a demandé comment je m'étais blessé; je lui ai répondu par écrit:"J'ai laissé ma baguette diriger l'orchestre.", ce qui a nécessité de longues explications!"

Voilà, j'en ai fini. Je sais que c'est long, mais en y réfléchissant:
 - plus c'est long, plus c'est bon, selon l'expression consacrée; d'une part;
- et, tentez de couper un morceau, et vous verrez que cela perd de son sens, de sa saveur,etc; d'autre part.
C'est sans doute pour ça que j'envie les "Jim Harrison" et que je ne me lasse pas de les lire....
Comme j'aime à lire Julius Marx, ô mon maître.
Merci .

NON, Grand merci à toi Géraldine pour ce cadeau. De temps à autre il est salutaire de se rafraîchir un peu la mémoire.
Julius

vendredi 7 décembre 2012

Le Polar est Nostalgique ...


-Où pourrais-je vous voir, tout à l'heure?
Un éclair passa dans les yeux de la femme.
-Je ne vous donnerai aucun renseignement...
-Dommage... Vous me croyez quand je vous dis que je vous offrirai une possibilité de le laisser tomber?
C'est pourtant vrai. Il ne pourra jamais vous rattraper.
-Je suis bien comme je suis.
Sur la piste, trois jeunes femmes, deux blanches et une mulâtresse, apparurent dans un rond de lumière et commencèrent à exécuter une danse ondulante. Pour tout vêtement, elles portaient une ceinture de coquillages vernis. Silien leur jeta un coup d'oeil distrait. Les lumières faiblirent et le tam-tam s'accéléra.
-Dommage...répéta Silien en rallumant une cigarette.
La femme ne répondit pas. Silien regardait sa belle bouche aux coins tombants. Le changement d'éclairage accentuait son type, mais donnait à son visage un rayonnement étrange. Elle évitait maintenant les yeux de Silien et se forçait à suivre les évolutions des danseuses. Le truand avala son verre d'un trait et tira de sa poche deux billets de mille qu'il posa sur la table.
-Vous partez? demanda la femme.
-Evidemment, dit Silien doucement. Je voulais vous parlez de certaines choses, mais vous ne voulez pas m'écouter...
-Je suis déçue, je le reconnais. Un instant, j'ai presque cru que c'était pour moi que vous vous étiez dérangé..
Je suis bête, n'est-ce pas?
-Vous avez exigé que je sois franc. Je l'ai été. Mais, vous savez, ça fausse le sens, quand on exprime les choses trop nettement. Si j'ai été brutal, c'est que le temps nous manque.
Pierre Lesou 
Le doulos
(Série noire n° 357)

J'achète mes polars dans une boutique hors du temps. Un genre de lieu sanctuaire qui ravive la nostalgie des librairies d'avant, celles des labyrinthes  odorants où le client accro se faufilait entre les piles de bouquins ou grimpait sur l'escabeau branlant pour dénicher LA perle rare.
Celle dont je vous parle est jalousement  conservée par deux hommes en blouses blanches. Le plus vieux (le patron) est assis sur une chaise pliante et écoute son petit transistor ( un brocanteur lui en donnerait à coup sûr un bon paquet.) L'employé se tient debout  derrière la caisse et tente d'empiler les livres de poche, les revues  ou les ouvrages classiques tout en sachant  qu'il lutte contre un ennemi beaucoup plus fort que lui.
Chez eux, l'ordre ne règne pas, autant le dire tout de suite.
En retirant  mon  Doulos de la pile, j'ai provoqué un vrai cataclysme littéraire en me  ramassant  les douze tomes des Rois Maudits sur le pied.
Le Doulos, c'est les années 50 .C'est aussi et surtout une histoire d'hommes. A cette époque le polar veut  surtout montrer, avec la plus grande précision, le monde des truands. Même si l'on échappe pas à une certaine idéalisation , il faut avouer que le Doulos atteint bien son but.  On y parle d'amitié, ou plutôt de fraternité et puis d'honneur, au sein de ce qu'on appelait alors le  milieu.
On pense aussi, bien entendu, au film de Melville et à ses personnages. Si Belmondo  et sa gueule d'ange de l'époque donne l'impression de jouer dans un vrai film policier, Reggiani  est Noir, très noir même.
Sur son visage, tour à tour, se lisent la vengeance, la rancoeur et puis la soumission. C'est le visage d'un homme qui joue sa dernière carte en pensant en son for intérieur que les dés sont pipés, que ce monde de collabos ou autres corrompus n' est décidément plus fait pour lui.
Ah, j'allais oublier... sur la première page du bouquin j'ai inscris mes initiales. Ca aussi c'est une coutume d'un autre temps.
A quoi bon?
Julius Marx



jeudi 6 décembre 2012

lundi 3 décembre 2012

Sang d'encre




Ce jour-là,
il y avait ce rendez-vous important.
Je nettoyai les seiches 
lorsqu'elle a surgi derrière moi.
Tout de suite et immédiatement,
il fallait que j'explique.
Pourquoi,
dans cette pièce,
qui était subitement devenue SA cuisine,
pourquoi ce deuil
ces flaques de sang noir ?
J'ai dit  "ne te fais pas un sang d'encre"
en cachant mes mains de tueur.
Mon sens de l'humour,
ma honte et mon sourire,
n'ont pas suffit à calmer son indicible angoisse.
Elle m'a comparé à Anders Breivik, je crois
en tapant du pied sur le carrelage de SA cuisine.
Elle demanda si elle n'était pas devenu folle
comment avais- je pu oublier ce rendez-vous important?
Si important !
OK !
Tu resteras toute ta vie au chômage
avec ta télé , tes allocations 
et ces horribles bestioles dégoulinantes.
Pas de problème ! j'ai fait.
Je dis toujours "pas de problème"
et pourquoi pas?
Le rendez-vous important
il peut aller se faite foutre.
Lorsque le couteau a de nouveau crevé la poche 
nous nous sommes noyés dans cette putain d'encre.

Julius Marx


dimanche 2 décembre 2012

Fin de partie


Je crois bien que c'est le grand Shakespeare
qui a comparé le monde à un immense théâtre,
une suite de drames en sept âges.
Moi, le monde, je le vois comme un échiquier géant
les noirs, les blancs,
avec chacun leurs Rois, leurs Reines.
Dans mon jeu, les pions rêvent de chiper la place des rois,
de se taper les reines.
Moi?
Oh! Non, surtout pas Cavalier,
j'ai jamais pu supporter les bourrins.
Encore moins la Tour 
avec ma bougeotte chronique....
Alors?
Le Fou ? Et pourquoi pas?
Celui qui croit que tout est encore possible,
réconcilier les Noirs et les Blancs,
éjecter les souverains de l'échiquier,
qu'ils en auront froid jusqu'au bout de leurs favoris.
Pauvres créatures du miroir,
ahuries et si malheureuses
 trop abasourdies pour crier.
Absurde?
Oui, comme ce monde.
Julius Marx






Le tableau est de Man Ray (Boardwalk)
http://francoisquinqua.skynetblogs.be/

Les deux joueurs d'échecs sont Man Ray et Marcel Duchamp.
http://erwandekeramoal.canalblog.com


jeudi 29 novembre 2012

L'oiseau perdu


Cette nouvelle raconte la quête de Corliss, jeune indienne brillante universitaire et passionnée de livres, pour retrouver un  homme de sa tribu auteur d'un recueil de poèmes. Sa quête la conduit à Seattle. L'homme qu'elle rencontre est vieux et lui confesse qu'il n'a plus écrit de poèmes depuis trente ans. Il raconte aussi son histoire qu'il revit plutôt comme une "imposture".


Il la conduisit vers un canapé rembourré au fond de la boutique. Ils s'assirent côte à côte. Les yeux rivés au sol, il commença :
"Je ne suis pas vraiment un Spokane."
Elle s'en doutait ! C'était un imposteur. Un Blanc bien bronzé !
"Enfin, biologiquement, je suis un Spokane, poursuivit-il. Mais je n'ai pas été élevé en Spokane. J'ai été adopté par une famille blanche de Seattle."
Ce qui expliquait pourquoi il en savait tant sur les Spokanes sans que ceux-ci aient entendu parler de lui.
"Vous êtes un "oiseau perdu", dit-elle.
-C'est comme ça qu'on nous appelle maintenant?
-Oui.
-N'est-ce pas poétique? Je présume que c'est toujours mieux que d'être appelés "marchandises volées" ou "bâtards paumés".
-Mais vos poèmes, ils sont tellement indiens.
-L'indien est facile à imiter. On l'imite depuis cinq cents ans. Mettons que j'aie été meilleur imitateur que la plupart."////

22 juillet 1973. Dix-neuf heures vingt-trois. Soirée de lectures libres au Boo's Books and Coffee sur University Way à Seattle. Harlan Atwater arriva avec vingt-cinq exemplaires de  Dans la réserve de mon esprit . Il en avait fait imprimer trois cents et comptait les vendre cinq dollars pièce, un prix assez élevé pour de la poésie autoéditée, mais il estimait qu'elle le valait.
Il était le douzième sur la liste des vingt auteurs inscrits pour la soirée. C'était une bonne position. Avant, il n'y aurait pas grand monde, et après, les gens seraient pressés de rentrer chez eux et risqueraient de partir en plein milieu des péroraisons. Il y avait sept femmes parmi les intervenants. Il avait déjà couché avec trois d'entre elles, et trois autres avaient déjà refusé ses avances, ce qui lui laissait donc une inconnue présentant une possibilité d'union charnelle.
C'était une bonne poétesse, drôle et percutante, rien de comparable à la dévotion des amoureux de la terre ou au vues étroites des révolutionnaires. Elle lut des poèmes sur un père flic qui aimait sa fille hippie à peine davantage qu'il la détestait. Elle était mignonne, vêtue d'un pantalon rayé arc-en-ciel et d'une chemise en daim marron. Elle avait de longs cheveux, blonds naturellement, et portait du rouge à lèvres vermillon.
Harlan n'arrivait pas à se souvenir quand il avait vu  pour la dernière fois une hippie avec la bouche de Marilyn Monroe. Bon sang, se dit-il, les hippies masculins réussissent mieux à ressembler à Marilyn Monroe, et c'est très bien ainsi, encore que...
Après qu'elle eut terminé, Harlan dut attendre qu'elle éconduise rapidement et poliment trois soupirants, puis il s'avança vers elle.
"Tes poèmes sont bons, dit-il.
-Merci, mec. Tu es Harlan Atwater, non?"
Elle l'avait reconnu. Excellent signe.
"Ouais. Et toi, comment tu t'appelles?
-Je me suis baptisée Star Girl, répondit-elle. Mais la vraie star, c'est toi mec. Tes poèmes sont bons. Non, ils ne sont pas bons, ce sont les meilleurs. Tu vas devenir célèbre, mec."
Une fan ! Les choses s'annonçaient de mieux en mieux.
"Hé! Si on allait prendre un verre?" proposa-t-il.
Deux heures plus tard, ils étaient chez elle, nus dans son lit. sans s'être ni caressés ni embrassés. Il s'étaient juste lu des poèmes. N'empêche qu'ils étaient nus.///
"Parle-moi de ta souffrance, dit-elle.
-Quelle souffrance?
-Tu sais bien, d'être indien. Ce doit être terrible. La manière dont nous vous avons traités, tout ça.
-C'est dur", répondit-il. Il poursuivit, gardant les yeux fixés sur ses mains." Tu comprends, nous étions si pauvres sur la réserve où j'ai grandi. On l'appelle la "rèz", tu sais? Et il n'y a rien de pire que la pauvreté indienne. La pauvreté indienne est le sous-sol du gratte-ciel appelé pauvreté.
-C'est beau et triste, dit-elle. Tu es beau et triste."
 Elle écarta une mèche sur le front de Harlan. Un geste de tendresse.///
Elle le serra dans ses bras. Elle l'embrassa sur la joue. Elle l'embrassa sur la bouche. Il l'allongea et grimpa sur elle. Elle l'aida à introduire son sexe en elle. Il se sentit passif, distant.
"Donne-moi ta souffrance, dit-elle. Mets ta souffrance en moi. Je veux la prendre. J'en ai besoin. Je la mérite."

"Alors,  quelles leçons tirer de cette aventure? demanda Corliss.
-Ne jamais coucher avec une femme portant un nom de corps céleste.
-Ne jamais autopublier sa poésie.
-Ne jamais participer à des soirées de lectures libres.
-Ne jamais prétendre être indien quand on ne l'est pas", dit Harlan.

Sherman Alexie
Moteur de recherche  in Dix Petits Indiens
10/18

mardi 27 novembre 2012

Le fils de Pierrot


Jusqu'à quinze heures trente, je n'avais rien à faire. C'était bien la première fois que je me baladais dans l'hosto sans pousser un chariot. J'en ressentais presque un manque, une vague démangeaison  aux creux des paumes.
J'ai erré dans les couloirs, en touriste. Etrange. Je ne l'avais jamais vu comme ça, l'hosto, avec ses interminables allées, désertes à l'heure de la sieste...Les mains dans les poches de ma blouse je vagabondais d'étage en étage, un coup chez les cancéreux, un coup chez les pattes folles, une virée chez les hypertendus, une apparition dans la salle des hépatiques. Ces diamants me perturbaient. Une richesse aussi grande dans un écrin aussi dégueulasse, c'était surnaturel, discordant, un non-sens...
Jamais comme ce jour-là je n'ai autant haï  l'hosto, jamais autant je n'ai vomi son odeur. Pas une odeur d'hôpital, faite de remugles d'éther, de senteurs fugaces du parfum dont s'aspergent certaines infirmières bien roulées, à la blouse transparente, qui font bander les petits jeunots venus là pour se faire réparer un bras cassé. Oh, non, pas cette bonne et forte odeur de vie qu'on bricole avant de lui donner une claque affectueuse sur l'épaule en lui souhaitant : allez, bon vent, on espère bien ne plus te revoir ici !
Il traîne une sale odeur, mon hosto. Une odeur de pourriture, d'oubli, de boue, et de pisse. Une odeur de pus qui suinte des escarres en technicolor, à ciel ouvert, d'où pointe l'os à nu.
Une odeur de dégueulis, de peur, de foutez-moi la paix et de laissez-moi crever peinard! Une odeur de j'en peux plus, coupez-moi les jambes, coupez-moi les couilles mais laissez-moi croire à mes souvenirs.
Une odeur de bassin pas vidé depuis trois jours, de draps où j'ai renversé ma soupe, une odeur de pourquoi mon dentier traîne par terre?
Une odeur d'excusez-moi, j'ai encore chié au lit, mais pardon, mon cul ne veut plus m'obéir...
Et cette odeur-là, les murs de l'hosto en sont barbouillés, imprégnés, imbibés. On peut laver, javelliser, il n'y a rien à faire. Coucou me revoilà, c'est moi la puanteur, je reviens te chatouiller les narines, tu as essayé de me chasser, mais je te colle à la peau. L'odeur de l'hosto. Pas de l'hôpital, de l'hosto.
De l'hosto à vieux. De la décharge à vieux.
Thierry Jonquet
(Le bal des débris)
Jonquet, j'ai toujours pensé qu'il était le fils de Siniac, le Pierre... né en 28. En lisant ce bouquin là, j'en suis encore plus persuadé. D'abord, y'a les personnages ; des égarés, des gens d'un autre monde. Le monde des petits épiciers, des apéros, des putes du Sébasto, des zouaves, des teigneux revanchards.
Un peuple avec des blases adaptés à leur fonction . Les  Rouvère, Morançon, Grelèche, Lecointre et  autre Picasseau, vous saluent bien !
C'est vrai que la paternité, après tout, on s'en tamponne. Mais, je ne classe pas pour mieux consommer, comme dans les rayons des épiceries-bouquineries (le vu-à-la-télé devant, le pittoresque derrière) mais seulement  pour tenter de comprendre. C'est pas grand-chose, non? La recherche d'ADN pour coincer le coupable, c'est pas nouveau et c'est pas contre-indiqué pour le lecteur couché.
Bref, Pierre et son fiston, y boivent pas de visky mais du blanc-cass ou du Guignolet-kirsh, confortablement attablés à la terrasse de leur rade préféré. Ensuite, le garçon frappe les trois coups et le spectacle débute.
Beaucoup plus tard, lorsqu'ils regagnent leurs homes complètement torchés, ils n'embrassent pas leurs greluches , celle du Thierry  est parti avec un syndicaliste CGT et le Pierrot ne se rappelle même plus le prénom de la dernière.
Mais, à ce qu'on raconte, y parait qu'il y a des vierges au Paradis.
Julius Marx

vendredi 23 novembre 2012

Le polar a la Rage !



Juger les gens? Avec toute l'objectivité dont j'étais susceptible ?
Et pis quoi, encore ? Ca va, la tête?
Bien sûr que je les juge. Et même, pour être franc, je les juge tous coupables et les condamne à être pendus par les couilles jusqu'à virer au rouge vif (ou toute autre chaleureuse couleur) . Bien sûr qu'ils sont coupables. Nous le sommes tous. Nous naissons bourrés jusqu'à la gueule de merdeuse culpabilité et, avant de marcher vers la gloire, il nous faut d'abord la dégueuler toute, c'est écrit noir sur blanc dans les Evangiles.
Le seigneur est un vieil homme las, oui m'sieur, avec toutes les misères du monde sur son dos, et il ne peut pas hisser jusqu'à lui à la fois les pécheurs et la merde qu'ils contiennent . Non m'sieur, patron!

Leur fils-de-putasserie est intéressée, ce qui est une autre manière de dire qu'elle peut être excusable, ou explicable. Et d'accoler  au sigle F.D.P. une explication ou une excuse est pure trahison sémantique.
Si l'on doit en croire Freud, les seules motivations de la fils-de-putasserie sont liées au sexe, et relèvent entièrement de la psychose ou de la névrose. Et Freud est OK, même pour le jobard que je suis.
Cependant, le fils-de-pute de race blanche (ou prétendu FDP) a autant de raisons de l'être que la totalité de l'humanité, toutes races confondues, parce qu'il leur a baisé la gueule à toutes.
Où que nous portions notre regard, il rencontre inéluctablement  les résultats du bordel semé par l'homme blanc : forêts et prés anéantis par ses pesants batifolages, nature entière polluée par son souffle nauséabond , mers, lacs, rivières souillés par son foutre chiasseux. Ce coït ininterrompu lui a tellement évasé le chibre qu'il ne peut même plus le mettre au cul de sa propre planète et qu'il lui faut s'envoyer en l'air dans la lune.
Jim Thompson
Child of Rage (Rage noire)
Rivages

Personne d'autre que Thompson ne peut vous refiler la rage à ce point!
Si après ça il vous vient une soudaine envie de coller des bourre-pifs, n'hésitez surtout pas..
La photo est extraite de Moontide d'Archie Mayo (1942) jolie , non?

mercredi 21 novembre 2012

Style pugilistique (2)



Oui : excédé de veilles !
Dans la bouche creuse de la maison
pendaient des grappes de femelles grises ;
se tordaient aux croisées ; l'une monta,
franchit toutes les marches d'un pas frétillé.
Continuer de travailler. La lucarne;
le matin terne ridé ;  ensuite le soleil
se répandit des ravines grises de nuages,
flottard filtré au plomb.
Savez-vous: ce livre est pour
Werner Murawski;
né le 29.11.1924
à Wiesa près de Greiffenberg à la montagne ;
tombé le 17.11.43 devant Smolensk;
calculez, ce n'est pas difficile,
il n'avait pas encore 19 ans. Et lui,
l'unique frère de ma femme,
le dernier
avec lequel je fus jeune: Oh :
sur le miroir de la rivière naissaient
causettes et éclats de rires; un ciel griffonné de nuages;
dans le canot au fil de l'eau des airs à la vogue fanfaronnaient doucement.
Retour : Senor Vent du Soir ; derrière la lune pointue,
et nous 3 les uns autour des autres : Toi hélas, Alice et moi -
il aurait vingt-sept-ans aujourd'hui .-
Et déjà tous les partis en sont à reparler de conscription obligatoire : Quoi ?? !!- Valets
des chambres des finances  ;  kobold et chouette ; que ne vous débarrassez-vous d'un coup de griffe
de ces arrogants;
Werner dort.
Arno Schmidt 
préface de Miroirs noirs (1951)

Cinquante années plus tard le style de Schmidt  dépoli (ou repoli?) ressuscite.
C'est l'ellipse qui frappe la première. Puis, vient l'action  uppercut. Les règles  sont toutes balancées au tapis:   ponctuation , majuscules et autres typos ; jugez plutôt :

 Poussière, moisissures, toiles d'araignées, souris. Bidons d'huile, batteries hors d'usage, un carter de moteur fêlé. Quarante contre-façons d'une batte de base-ball signée par Sandy Koufax.
Le garage d'Arnie Moffett, dans le quartier de Mar Vista.
Des ordonnances vierges volées. La collection complète du mensuel Food service. Une photo de Marlon Brando avec une bite dans la bouche. Quatre carabines à air comprimé, deux tondeuses à gazon hors d'usage, un squelette de chat.
Crutch se mit au travail. Il déblaya une couche de crottes de rat pour accéder à une pile de cartons. Il parvint à la première rangée.
Le C.V d'Arnie s'enrichit de plusieurs lignes.
Il vendait des capotes qui titillent, des chapelets, le Rallongeur de Bite Bob le Bourricot. Il vendait des faux billets pour les matchs de football. Il était président du Debra Paget Fan Club. Il vendait par correspondance des poupée à l'effigie de JFK et de Jackie. Il livrait en personne des poppers de nitrite d'amyle dans les bars homos. Il dirigeait une agence d'intérim pour les immigrés sans papiers qu'il plaçait en tant que commis de cuisine.///
///Crutch parcourut la liste par ordre alphabétique. Les noms et les adresses n'évoquaient rien pour lui. Il parvint à la dernière page : de "T" à "Z". Il tomba en arrêt devant : "Weiss, Charles. 1482 North Roxbury, Beverley Hills."
Chick : avocat spécialisé dans les divorces. Chick : acoquiné avec les chauffeurs. Chick le meilleur pote de Phil Irwin. Phil : embauché et viré par le Dr Fred Hiltz- trouvez-moi Gretchen Farr.
Chick : drogué notoire et amateur de bois d'ébène.
Et...
Voici...
Le...
DECLIC
Le bureau de Chick. Une conférence pour piéger une épouse volage. La statue aux trois phallus. La déesse noire qui écarte les cuisses. Bibelots importés- tous salement vaudou.
James Ellroy 
Blood's A rover

7...8...9..10... OUT !
Julius Marx




mardi 20 novembre 2012

Journal d'un idiot (8)


Mardi
Insupportable ! Je n'ai pas dormi de la nuit... quel suspens!
Et puis, ce matin lorsque j'apprend enfin les résultats... c'est la délivrance! Je hurle...Je saute de joie (je crois même que j'ai la cheville foulée, mais enfin, bon.)
 Dans la rue, j'ai envie d'embrasser tout le monde... Jean-François... mon Jean-François à moi, est élu !!!!
Je tente d'expliquer à ma boulangère, au concierge de l'école et  à  Nadine la C.P.E combien ce jour est historique. En ouvrant de grands yeux étonnés, ils osent me demander pourquoi ? Les gueux! Je les méprise tous!
Encore sous le choc, pendant la récré de 10 heures, j'évacue le stress en fondant en larmes. C'est plus fort que moi. Profitant de la situation, le prof de gym me montre son tee-shirt de Ché Guévara.
 Et puis, plus tard, à l'étude, le prof de français qui me demande avec un petit sourire si j'aime les pains au chocolat..
Heureusement Jean-François, mon Jean-François, va remettre tout ces gauchistes dégénérés au pas.
Mais, pour une fois, petit journal, j'ai commencé ma semaine par la fin. J'espère que tu ne m'en veux pas trop. Les circonstances en valaient bien la peine , non? LOL. Alors, revenons en arrière.

Jeudi
J'apprends par la télé et la radio que la journaliste Audrey De Pulvar des Inrocks se sépare de son chéri Arnaud  De Montebourg. Le torchon brûle dans la Noblesse Rouge ! Mais, après tout, elle a  bien le droit de changer de monture !

Vendredi
En plein conseil de classe , le professeur de SVT s'est permis de lâcher un pet. Devant mon regard plutôt méchant, il m'a juste lancé : "Bah quoi, t'es pour l'exploitation du gaz de schiste, ou non ?"

Samedi
Encouragés par le moustachu broyeur de mac-Do  Bové,  des manifestants crasseux (hippies, beatniks et autres racailles sans foi ni loi) s'opposent à la construction d'une basilique qui doit s'appeler Notre-Dame des Landes. Cette bande d' incultes devrait savoir qu'une société sans religion ne peut que sombrer dans le chaos. Ce ne sont pas les exemples qui manquent, hélas !

Dimanche
Après la grand messe de 10 heures, je suis allé à la manifestation contre le mariage des homosexuels.
Un type du service d'ordre ( le genre primate avec des muscles à la place du cerveau) m'a chopé par le col de mon pardessus en hurlant dans mes oreilles. "T'es une  grosse tapette, toi  "
Au moment même au j'allais répondre, la bombe lacrymogène est venue rouler juste à mes pieds...
Ensuite, je ne me souviens plus de rien.



Lundi
Le concierge de l'école m'a demandé si j'avais la myxomatose.

PS : Vas-y Jean-François ! Sus à l'horrible traître Fillon !



mardi 13 novembre 2012

La république des femmes



J'ai souvent eu l'occasion de vous parler de nos taxis collectifs, ces camionnettes où  neuf passagers (parfois un ou deux de plus au mépris de la loi) s'entassent pour parcourir la dizaine de kilomètres qui nous sépare de la grande ville. N'y voyez aucune obsession de ma part mais, notre histoire débute une fois de plus dans un de ces taxis.
Lorsque nous pénétrons à l'intérieur de l'habitacle ce matin-là, nous comprenons immédiatement que l'ambiance est  chaude , pour ne pas dire brûlante. Le verbe est haut; il atteint même des sommets!  Entre deux cris, nous comprenons que les deux seules femmes s'opposent au cinq hommes. Je tente de me glisser entre une des ces femmes, ses deux paniers remplis de légumes et un homme plaqué contre la vitre, un  sourire sarcastique accroché sur ses lèvres.
Ma voisine  argumente... Les postillons sont éjectés de sa bouche aussi vite que ses idées. Le petit vieux assis devant nous tente une réponse... Elle l'envoie au tapis en grimpant de trois octaves.. le vieux bredouille, baisse la tête. Un autre, à peine plus jeune, s'interpose... Il est liquidé en deux temps, trois mouvements.
C'est au tour du chauffeur, souriant, de lancer une bonne blague. Les deux mégères rugissent... le taxi fait une embardée.
Nous tentons de comprendre l'ordre du jour de cette assemblée du peuple. Mais, je dois d'abord résoudre un autre problème ; ma voisine m'écrase de tout son poids et puis, mon oreille gauche donne quelques des signes de faiblesse. Un bourdonnement sourd couvre celui du moteur. Je ressens aussi des fourmillements dans mon bras gauche, celui qui s'est retrouvé sous les paniers de légumes.
Il est question de religion, bien entendu. Manifestement, nos oratrices, totalement opposées aux préceptes de Marx, réfutent en bloc les arguments du penseur. Et puis, nous avons droit à un tour d'horizon de politique internationale, comme on dit dans le journal télévisé. L'Amérique du grand Satan, les étrangers responsables de l'écroulement des valeurs enseignées par le prophète....
Courageusement, et sans se départir de son sourire, mon voisin balance :
-Vive la révolution et  le Ché !
C'est la pagaille générale, et pas de président pour balancer des coups de marteau sur son pupitre.
Lorsque nous sortons du taxi, nous sommes groggy. Mon bras gauche est mort au combat.
L'après-midi, nous avons droit à une deuxième séance à la chambre. Dans l'unique laverie automatique qui fonctionne encore dans la ville, la patronne nous parle de cette jeune tunisoise violée par les flics. De son point de vue, une fille qui se livre au regard des hommes ne peut être qu'une traînée qui ne vaut pas plus qu'une chienne. Nous tentons de fourrer le linge dans le sac le plus vite possible pour ne pas entendre la fin  du discours  mais,  peine perdue. Le fameux "elle l'a bien cherché" , si courant dans nos contrées, vient parachever le sermon. A côté d'elle, Marine c'est Gandhi !
Sur le chemin du retour (nous avons décidé de rentrer à pied) ma compagne me parle de Georges Sand, dans un premier temps opposée au droit de vote des femmes, estimant qu'elles étaient trop ignorantes...
Que penserai la fille de mon propriétaire (qui vient de se voiler totalement) d'une femme se faisant appeler Georges?
Je ne sais pas... je ne sais plus.
Julius Marx

jeudi 8 novembre 2012

Une voix furtive


Bientôt huit ans que je vis ici, au bord de la mer.
Dans les premiers mois, il fallait que je la contemple, quelques minutes seulement par jour.
Aujourd'hui, je l'entends, je la sens et c'est bien suffisant.
Le vent (fidèle lieutenant) m'enveloppe, me pousse, et me répète sans cesse :
 elle est là, vieux, pourquoi s'en faire? 


Cesenatico vecchio

la mer est partout.

Partout on entend le flot
qui nous fait avancer.

On l'entend au cimetière
comme sur la rive.

C'est une voix furtive,
une sorte de louange.

Aux vivants ne déplaît pas
le cimetière marin.

Ils viendront y reposer
jouissant de la paix du rivage.

Les vivants aiment le vin,
ils aiment les cris et les fureurs.

Mais, sous terre, il leur plaît 
d'entendre la mer tout près d'eux.

Les morts sont contents
si la mer les protège.

Quelques lumignons brillent encore,
deux ou trois sont déjà éteints. 

Marino Moretti  Diario senza le date Mondadori, 1974

Traduction De l'auteur du beau blog Fine Stagione 

J'ajoute seulement ceci ...

"Et, seul enfin avec son coeur , le voyageur trouve-t-il /
Dans la caresse plus furtive du vent et l'éclair inconstant de la mer/
Des preuves qu'il existe vraiment quelque part un Paradis Terrestre/
Aussi certains que ceux que les enfants dénichent dans les pierres et les trous?"
W.H.Auden

mardi 6 novembre 2012

Histoires comme-ci, comme-çà (18)

Comment j'ai entendu l'appel de la foi


Bethel. Comté de Sullivan.
A pied, nous remontons la rue principale de ce village de ploucs. Il est clair que la plupart des habitants de ce bled  perdu dans le trou du cul du monde ( même s'il est situé dans l'état de New-York) n'aime pas nos cheveux longs et nos jeans troués. Un vieux, avec plus beaucoup de chicots dans la bouche, grimace en découvrant nos sacs à dos... les autocollants Peace and Love... sans doute. Il lâche un gros glaviot sur le trottoir devant l'entrée du super-marché sans lâcher sa bouteille de gnôle bien planquée dans un sac de papier.
Qu'importe! Nous y sommes enfin !
La route a été longue depuis Albany et son motel crasseux de troisième zone.  Pour venir dans ce village, pas question de lever le pouce  sur le bas-côté de l'autoroute. Il n'y a qu'un seul moyen : la nationale. Même si la route sinueuse traverse de magnifiques forêts, le chemin nous a semblé vraiment interminable. Après six heures occupées à remercier les paysans de nous avoir promené pendant trois ou quatre kilomètres seulement, ou  passées à l'arrière de camionnettes a se cramponner comme des cow-boy de rodéo pour ne pas être éjectés, la délivrance est totale. C'était probablement le prix à payer.
Voilà enfin la récompense ; un grand champ clôturé, à la sortie du village des hérétiques.
Sans hésiter, nous lâchons nos sacs à dos et nous nous glissons sous les barbelés.
Au milieu de cette prairie envahie d'herbes folles, dans ce qui est devenu notre sanctuaire, nous levons les yeux vers le ciel.
Et puis, répondant à un appel de nos divinités, nous nous mettons à crier :
-No rain ! No rain!
Immédiatement nous nous sentons entourés, accueillis chaleureusement par un demi-million de chevelus barbus hirsutes. Nous lorgnons sans aucun complexe les seins offerts et peinturlurés de filles avenantes.
On se met à danser avec des mouvements désordonnés, comme deux types qui auraient reçus des décharges électriques dans le postérieur.
Après la phase hystérique, nous passons à la méditation. Assis dans l'herbe, on se partage le pain et le fromage en écoutant l'hymne américain joué par Jimmy.
Impossible de se rappeler le temps que l'on a passé à faire les imbéciles dans ce champ paumé à la sortie de Bethel. Qu'est-ce que ça peut bien faire?
Nous ramassons les restes de notre repas et nos sacs, têtes basses, comme les types qui cherchent leurs godasses, dans le film.
Puis, sans échanger le moindre mot, nous fuyons ce bled à la recherche d'une belle et longue autoroute.
Voila, c'est comme çà que j'ai découvert Woodstock , sept années après le premier festival pop de l'histoire.
Aujourd'hui, j'ai transformé ce moment magique en une bonne blague. Je n'hésite pas à affirmer :
- Oui, je suis allé à Woodstock ..
Devant l'expression pour le moins ébahie puis admirative de mes interlocuteurs, j'ajoute aussitôt:
-7 ans après!
La blague fonctionne encore, et c'est bien le principal, non?
Julius Marx



samedi 3 novembre 2012

Le poète du malheur


Le hasard n'existe pas. Ce matin, la Crevaison , l'indispensable blog  pense-pas bête de Joël H nous rappelle la mort de Pasolini. J'écoute une chanson, je lis une strophe du poète.
Chez Fine stagione, Emmanuel F nous parle d'Alda Merini . Je relève le fragment de cette strophe tout de suite.
"Je ne prie pas parce que je suis un poète du malheur "
Je sais que beaucoup rechignent à considérer les anniversaires comme un moment de joie, de partage :  surtout pas moi. A mon sens, cela reste l'unique fête sacrée  ayant un vrai sens.
Alors, pour participer à ce moment, j'écris ci-dessous la dernière strophe d'un poème composé par Andrea Zanzotto pour son ami Pasolini.

Je t'attendais ici, en haut(1), où, encore,
avec leurs scintillements soupirent les alba pratalia(2)
mais toujours plus pourris par en dessous et par en dessus;
toi tu t'es porté avec courage
là ou l'Italie délire davantage.
Ah, pardonne-moi, si maintenant je ne sais te donner
autre chose sinon ce marmottement, d'un vieil homme désormais...
C'est seulement un pauvre effort, un tremblement,
pour recoudre, et d'une certaine façon relier
-un moment seulement, pour te saluer-
ce qu'ils ont fait de tes os, de ton coeur.(3)
Andrea Zanzotto
à Pier Paolo Pasolini 
Traduit du vénitien ( et expliqué)  par Philippe Di Meo.
(1) Ici, en haut: autrement dit en Haute Italie
(2) Alba Pratalia : d'un vers célèbre de la Cantilène véronese, attestant du passage du latin à l'italien , cité par Pasolini comme par Zanzotto dans leur oeuvre. Ces près blancs sont une image, mieux, une allégorie de la page blanche.
(3) Evocation de la mort de Pasolini : ses os avaient été brisés, et son coeur avait éclaté sous les coups reçus, attesta l'autopsie pratiquée par les médecins légistes.

Non, décidemment le hasard n'existe pas. Il est des anniversaires qui nous laissent toujours songeurs.
Julius Marx

mercredi 31 octobre 2012

Parenthèse romaine

Bien loin de la politique, nous nous offrons une parenthèse romaine.
La route mène à Salakta, un petit village démantibulé qui s'étire mollement le long d'une plage de sable gris plantée de  gros cailloux. Ici, des êtres têtus et passionnés luttent pour la mise à jour complète d'une nécropole romaine.
Si nous distinguons bien des tombes dans un fouillis de ronces, c'est pourtant  l'aspect décharge publique qui l'emporte haut la main.
Tout au bout de la jetée, nous visitons le minuscule musée. La plupart des pièces présentées proviennent de la maison d'un riche marchand comme cette mosaïque représentant un lion.


Mais, ce qui retient notre attention c'est le poème inscrit sur le pavement de la salle d'eau
.


Il est écrit :  Voici vite accompli le charmant plaisir du bain et ondoyant coulent les eaux au pied du rocher.
                   Par nos efforts ici terrassée l'envie est hors d'haleine.
                   Quiconque parmi des frères m'aime, qu'il vienne avec moi se réjouir.

En filant vers le nord (et le froid qui l'accompagne) nous croisons Makthar et son arche à la gloire de Trajan.
Nous apprenons la signification du mot Juventus (une sorte d'école militaire réservée à l'élite et chargée de protéger et de servir l'empire.)


Mais, c'est le vingtième siècle qui va clore ce voyage, et en beauté!
Dans cet hôtel de la côte, à la nuit tombée, nous découvrons cette carte d'un voyageur exposée en vitrine .

"Et alors moi?
Qu'est-ce que je dirais? Avec ma petite écriture... et bien simplement bravo!
Si vous pouvez supporter ce genre minuscule, qui n'est pas  l'image de ce que je voulais dire.
Cela se date le 7.08.77, ce qui n'est pas un point de trop, et demanderait que le 7 se fasse symbole."
Louis Aragon

Bien des années plus tard, le 7 est effectivement devenu un symbole, mais, ceci est une autre histoire.
Julius Marx  ( Julius, ça fait très empereur, non?)
Photos : CL

mardi 30 octobre 2012

Des femmes...


Il jette le carnet rouge sur la descente de lit.
Elles se suivent ainsi, complaisantes, passionnées, crédules, tristes, trop bien nourries ou affamées.
Par nervosité, ennui, Lewis mène ses aventures avec une rapidité cinématographique. C'est à peine s'il prend le temps de distinguer "les petits rôles" de la" figuration intelligente". Pourtant il s'étonnera d'être voué aux déceptions. Des femmes : il lui en faut tout le temps, il ne sait pourquoi. Il lui en faut pour les regarder de profil, pour les inonder de cadeaux, pour les enivrer, pour cultiver leur esprit, pour les profaner, pour leur faire le caractère, pour les congédier, pour passer ses colères, pour garder le lit et les mettre pendant quelques jours au courant des littératures étrangères, pour ne pas manger seul, pour se réveiller, franchir de mauvais pas, poursuivre la vérité, pour voyager. Pour voyager surtout. C'est là qu'elles sont le plus agréables, toujours plus souriantes qu'ailleurs. Les voyages ne commencent-ils pas par des robes pour finir par d'autres robes? Ces infidélités à tant de villes, de gens, de paysages; autant de plaisir que de draps différents.
Partira-t-il seul pour la Sicile? C'est pourtant un voyage à faire avec une femme. Un objet de fantaisie, une petite bête très jolie-" ayant appartenu à divers amateurs", comme disent  les catalogues de commissaires priseurs-, très fine d'attaches, qui parlerait tout le temps d'elle-même, perdrait ses clés de malle, écrirait son nom sur la buée des vitres, qui attendrait qu'on descende lui acheter des choses du pays à chaque station?
Non, il partira seul.
Paul Morand 
Lewis et Irène
Poche 2652
Photo : Ava Gardner (The barefoot Contessa) Joseph L Mankiewicz- 1954

dimanche 28 octobre 2012

Lu un jour de deuil

Quota

Tout ce jour-là on avait tiré des oies
d'un affût au sommet de la falaise.
Dispersé un vol après l'autre, jusqu'à ce que nos canons de fusil
brûlent au toucher.
Les oies remplissaient l'air froid et gris. Mais on n'avait pas encore tué notre quota.
Le vent déviait nos coups dans toutes les directions.
Tard dans l'après-midi, on en avait quatre. Deux de moins que le quota.
La soif nous a fait quitter la falaise et descendre un chemin de terre le long du fleuve.

Jusqu'à une ferme misérable entourée de champs d'orge desséchés. Où, presque au soir,
un homme aux main partiellement dépourvues de leur peau nous a laissés puiser de l'eau à
un tonneau sous son porche.
Puis nous a demandé si on voulait voir un truc- une oie du Canada qu'il avait enfermée dans une barrique
à côté  de la grange. Barrique recouverte de treillis, aménagée comme un petit cachot.
Il avait brisé l'aile de l'oiseau  d'un coup de loin, dit-il, puis l'avait poursuivi et foutu dans la barrique.
Il avait eu une putain d'idée!
Il utiliserait cette oie comme appeau vivant.

Avec le temps cela se révéla être le truc le plus dingue qu'il avait jamais vu.
Ca attirait les autres oies  juste au-dessus de votre tête.
Si près qu'on pouvait presque les toucher avant de les tuer.
Cet homme avait autant d'oies qu'il voulait.
Et c'est pour ça que son oie recevait tout le maïs et l'orge qu'elle pouvait engloutir,
et une barrique, et où chier.

Je l'ai regardée longuement et, immobile, l'oie m'a regardé aussi.
Seuls ses yeux m'indiquaient  qu'elle était vivante.
Puis on est partis, mon pote et moi.
On avait encore envie de tuer tout ce qui bougeait ,
tout ce qui s'élevait dans notre champ de vision.
Je ne me souviens plus si on a tiré autre chose ce jour-là. J'crois pas.
Il faisait presque noir de toute façon.
Peut importe, à présent. Mais pendant des années et des années après ça, m'abreuvant  à une
source  d'amertume, j'ai pas pu oublier cette oie.
Je l'ai considérée différemment de toutes les autres, vivantes ou mortes.
J'ai fini par comprendre qu'on pouvait s'habituer à tout et ne plus être étranger à rien.
J'ai vu que trahison était un synonyme de perte, de faim.
Raymond Carver

Et puis ça, aussi..


C’était ça, oui, c’était bien ça ! Comment n’y avait-il pas
pensé plus tôt ? Ça expliquait tout ; il l’avait cherchée si longtemps, et aujourd’hui
Swinburne lui montrait la voie, la voie du
repos. Il avait tant besoin de repos !…
Il lança un coup d’œil vers le hublot. Oui, il était assez
large.
Pour la première fois depuis de longues semaines, il fut
heureux. Il avait enfin trouvé le remède à ses maux. Il reprit le
livre, relut la strophe à haute voix, lentement…
From too much hope of living,
From hope and fear set free,
We thank with brief thanksgiving
Whatever gods may be,
That no life lives forever
That dead men rise up never ;
That even the weariest river
Winds somewhere safe to sea.
(De trop de foi dans la vie, – De trop d’espoir et de trop de
crainte – Nous rendons grâce, en une brève prière – Aux dieux
qui nous en délivrent. – Et grâce leur soit rendue – Que nulle
vie ne soit éternelle. – Que nul mort ne renaisse jamais. – Que
même la plus lasse rivière – trouve un jour son repos dans la
mer.)
Ses regards se dirigèrent encore vers le hublot ouvert.
Swinburne lui avait donné la clef. La vie était sans intérêt, ou
plutôt elle l’était devenue ; elle était devenue intolérable. « Que
nul mort ne renaisse jamais ! » Ce vers l’émut d’une profonde
reconnaissance. C’était une des seules choses salutaires de la
création. Lorsque la vie devenait par trop douloureuse ou trop
fatigante, la mort était prête à bercer toutes les douleurs, toutes
les fatigues dans l’éternel sommeil. Qu’attendait-il ? Il était
temps de partir.
Jack London
Martin Eden

jeudi 25 octobre 2012

Sécurité relative


-Allo, c'est toi ?
-Bien sur que c'est moi ! Qui t'attends-tu à trouver au bout du fil, le Pape !
-Manquerait plus que celui-là!
-Alors, quelles sont les nouvelles, chez vous?
-Nous respirons le doux parfum des bombes lacrymogènes.
- Ah !Ca te rappelle ta jeunesse, mai 68, les barricades...
- Arrêtes !Je m'en passerai bien. La nostalgie, c'est pas mon truc,tu sais. Et chez vous?
-Rien. Juste le parfum de la mer avant celui du mouton qui carbonise  sur la grille.
-En parlant de mouton, tu as vu l'histoire d'Hammamet?
-Non, raconte.
-Il paraît qu'on a retrouvé des moutons roumains échoués sur la plage.
-Comment? Des boat-sheep de l'est, sur nos rivages! C'est un scandale! Mais pourquoi importer des bestioles de si loin? Ici, à chaque carrefour, des bergers campent avec leur troupeau depuis une bonne quinzaine de jours.
-Je ne sais pas, le prix, probablement.
-J'espère au moins qu'ils avaient des papiers en règle.
-C'est le monde à l'envers!
-Oui, le monde. Drôle de monde, pas vraiment facile à commenter, hein?
-Et toi, qu'est-ce que tu fais?
-Rien. Je regarde pousser les arbres.
 Je pense écrire un truc sur le bêlement des agneaux. Je parlerai de sacrifice, de leurs yeux globuleux et de pas mal d'autres trucs du même ordre. Je parlerai aussi de ma maison et de ma sécurité relative. Ma tête est une ruche d'activités secrètes, comme dit Carver.
-Bon, je te laisse...
-D'accord.
-Ah, au fait, encore une chose à te demander.
-Oui.
-Je pense me laisser pousser la barbe, un petit collier, qu'est-ce que tu en penses?
-Bof.
Julius Marx

mercredi 24 octobre 2012

Le polar est Méchant


En ressortant, le sergent croisa Salamander et le policeman qui l'escortait. Si, au moment de représenter par un visage allégorique les dégradations opérées par la vieillesse, le vice et la peur, un caricaturiste s'était aperçu qu'il ne lui restait, sur la palette, qu'un pâté de couleur jaune et sale, il eût pu prendre pour modèle la tête que Salamander portait inclinée vers son épaule gauche.
Ses yeux couleur d'urine firent le tour de la petite pièce, comme ceux d'une souris traquée qui cherche vainement son trou. Il m'aperçut, mais évita mon regard.
-Ce procédé est absolument arbitraire, proclama sa voix radiophonique.
Mais les mouvements de son vieux corps décharné étaient infiniment serviles et il traversa la pièce humblement , d'un pas qui ressemblait à une suite de génuflexions.
-Ne commencez pas à me raconter de quelle manière Kerch va venir vous tirer de là. Kerch sera trop occupé à s'en tirer lui-même. Vous êtes professeur de quoi, à propos? Professeur d'avortement?
Son visage cireux était tellement exsangue et transparent qu'on devinait, sous sa peau, l'ombre de son crâne.
-Professeur de sciences occultes, dit-il d'un ait contrit.
-Vous ne pratiquez plus la médecine, hein?
-Je me suis retiré de la profession voici plusieurs années.
-Trêve de plaisanteries professeur. Nous en avons relevé les marques, et nous avons trouvé dans votre boite à ordures les morceaux de catgut souillés de sang. Nous avons un témoin oculaire. Que vous faut-il de plus?
Une prise de vue en technicolor de toute la scène?
Le corps et le visage de Salamander semblaient se rétrécir à vue d'oeil, puis se figèrent. Seules, remuaient  encore ses petites mains blanches et manucurées, telles deux araignées aveugles, montant et descendant le long de ses cuisses squelettiques.
Kenneth Millar 
Blue City ( A feu et à sang)
Carré Noir 531
Photo Vincent Price in Shock (A.Werker) 1946

mercredi 17 octobre 2012

L'intrus


"Innaminka se sentit mal à l'aise dès qu'il eut franchi la porte d'entrée, et il regretta aussitôt d'avoir accepté cette invitation. Une sorte de majordome, au ventre ceint d'une écharpe verte, débarrassait les hôtes de leur manteau, aussi Innaminka fut-il pris de frissons et de vertiges à l'idée qu'on pût lui ôter le sien, qui était incorporé à sa personne. Ce n'était pas tout : dans le dos du majordome s'élevait un grand escalier en spirale, d'un beau bois noir et brillant, large et majestueux, mais incommode.
Incommode pour lui, bien entendu : les autres invités le gravissaient avec une extrême désinvolture, alors qu'il n'osait même pas s'y essayer et qu'il tournicotait d'un air gêné en attendant qu'on détourne les regards de lui. Il était habile sur les terrains plats, mais la longueur de ses pattes de derrière constituait  pour lui un obstacle : à vue de nez, ses pieds étaient deux fois plus longs que les marches n'étaient profondes. Il patienta encore en reniflant les murs et en tentant d'adopter un air dégagé, et quand tout le monde fut monté, il s'y évertua à son tour.
Il fit diverses tentatives, s'agrippant à la rampe des pattes de devant, ou se penchant et se mettant à quatre pattes, ou encore s'aidant de sa queue, mais c'était justement sa queue qui l'encombrait le plus. Il finit par monter maladroitement de côté en posant les pieds dans le sens de la longueur sur les marches, la queue ignoblement repliée contre son dos. Il lui fallut dix bonnes minutes."

Le hasard de mes lectures veut que ce texte encore traite de la place particulière de l'écrivain dans la société. Celui-ci insiste sur "le sentiment d'étrangeté que ressent l'écrivain dans le monde." Mais, allons un peu plus loin...

"Les invités l'observaient avec une curiosité modérée. Il saisit au vol quelques commentaires distraits : "il est joli, n'est-ce pas? ";" ...non, il n'en a pas, ma chère, ne vois-tu pas que c'est un mâle?" ;" Ils ont dit à la télévision qu'ils avaient presque disparu...Non, pas à cause de leur fourrure, qui a, d'ailleurs, peu de valeur, mais parce qu'ils détruisent les récoltes".
Il avait chaud et soif, et à un moment donné il constata avec effroi qu'un besoin toujours plus pressant grandissait en lui. Il pensa que cela arrivait sans doute aux autres et il balaya pendant quelques minutes les invités du regard pour juger de leur comportement, mais personne ne semblait rencontrer le même problème que lui. Alors il s'approcha tout doucement d'un gros pot d'où s'élevait un ficus, puis, feignant de renifler les feuilles, il se plaça presque à califourchon dessus et se soulagea. Ces feuilles étaient fraîches et brillantes, elles avaient une bonne odeur: Innaminka en mangea deux et les trouva agréables, mais il dut s'arrêter car il avait remarqué qu'une dame le regardait fixement.
Elle s'assit dans un petit fauteuil à côté de lui et se mit à lui parler avec douceur : Innaminka ne saisissait  presque rien , mais il se rasséréna immédiatement, baissa les oreilles  et adopta une position plus confortable. La dame s'approcha encore et commença à le caresser, d'abord sur le cou et sur le dos , puis, voyant qu'il fermait les yeux à demi, sous le menton et sur la poitrine , entre les pattes de devant, là où s'étale ce triangle de fourrure blanche dont les kangourous sont si fiers.
La dame parlait, elle n'arrêtait pas de parler à voix basse, comme si elle avait peur que les autres ne l'entendent. Innaminka devina qu'elle était malheureuse ; que quelqu'un avait mal agi envers elle; que ce quelqu'un était , ou avait été, son homme; que cet incident s'était déroulé un peu plus tôt, peut-être au cours de cette même soirée; mais rien de plus précis.
Elle devenait ennuyeuse puisqu'elle répétait les mêmes caresses et les mêmes mots depuis un quart d'heure; bref, il était clair qu'elle pensait à elle, et pas à lui.
Innaminka en avait vraiment assez. De son observatoire, il se souleva le plus possible, redressant son dos , se haussant sur ses pattes de derrière et sa queue comme sur un trépied pour vois si l'on commençait à s'en aller.
Il se releva prestement dès qu'il toucha terre, au rez-de-chaussée;  sous les yeux inexpressifs du concierge, il aspira avec volupté l'air humide et fuligineux de la nuit et s'élança  dans la via Borgospesso , sans plus se hâter, en effectuant de longs sauts élastiques et heureux."

Primo Levi
Buffet 
(Extraits) 
Traduction Nathalie Bauer

L'écrivain qui se fabrique  un observatoire, qui recueille maux et usages, qui enregistre les traits des vivants puis, qui se sauve à la première occasion, bien loin de ceux qui le font exister.
Julius Marx

lundi 15 octobre 2012

Dans la maison de Richard



"C'est une belle bibliothèque, parfaite de tempo,luxuriante et américaine. A l'horloge,il est minuit et la bibliothèque, profonde,est emportée, comme un enfant qui rêve,jusque dans l'obscurité de ces pages.
Bien que la bibliothèque soit "fermée",je n'ai pas besoin de rentrer chez moi parce que chez moi, c'est ici et cela depuis des années. D'ailleurs, il faut que j'y sois en permanence; cela fait partie de mon travail. Je ne voudrais pas passer pour un petit fonctionnaire besogneux mais quand même, j'aime mieux ne pas penser à ce qui arriverait si, par hasard, quelqu'un venait et je n'étais pas là.
Cela fait des heures que je suis assis à ce bureau, le regard perdu parmi les rayons obscurs où s'alignent les livres. J'aime leur présence,le poids de leur présence,et l'honneur qu'ils font au bois des étagères."

Dans son magnifique poème romancé L'avortement  notre ami Richard (j'aime à parler de lui comme un ami, l'image lui colle tellement bien à la peau. Un de ces amis qui sonne à votre porte avec une bouteille en poche justement le jour où votre passion pour la vie s'est un peu éteinte) développe au grès des chapitres (qui n'en sont pas vraiment) la condition  quasi aliénée de l'écrivain. Nous pouvons également y voir l'exil, volontaire ou non,  la solitude et  bien sûr la recherche constante de l'amour.
Dans cette bibliothèque-cerveau, le visiteur n'entre pas pour emprunter des livres mais au contraire pour confier ses oeuvres personnelles. Voici quelques-une de ces livres indispensables légués à la postérité.

-Dieu et la stéréo, du révérend père Lincoln Lincoln.
L'auteur a dit que Dieu tenait à l'oeil nos chaînes stéréo. Je ne sais pas ce qu'il voulait dire par là, mais il a donné un grand coup sur le bureau avec son livre.

-Coquelicot joli, de Barbara Jones.
L'auteur avait sept ans et portait une jolie robe blanche.
"C'est un livre sur les coquelicots", a-t-elle dit.

-Jusqu'au petit jour, ses baisers, de Susan Margaret.
L'auteur était une femme entre deux âges, abominablement laide et avec l'air de n'avoir jamais été embrassée de sa vie. Il fallait y regarder à deux fois pour s'apercevoir qu'il y avait des lèvres dans son visage. C'était une grande surprise de découvrir finalement sa bouche, entièrement masquée par son nez.
"C'est un livre sur les baisers", a-t-elle dit.
Elle devait, j'imagine, avoir passé l'âge des subterfuges.

-Mon pote, la grande reine de la nuit, de Rod Keen.
L'auteur portait une salopette et une paire de bottes en caoutchouc . "Je travaille dans les égouts de la ville, m'a-t-il dit en me tendant son livre. C'est de la science-fiction."

-Le livre de cuisine de Dostoïevski, de James Falcon.
L'auteur a dit que son livre était un recueil des recettes de cuisine qu'il a trouvées en lisant les oeuvres complètes de Dostoïevski. "J'ai goûté à tous les plats dont le grand romancier russe nous donne la recette au fil de son oeuvre. Et il faut bien reconnaître que certains sont excellents."

Et puis, "perdu"dans cette liste d'auteurs on trouve Richard lui-même qui se découvre un tout petit peu..

- Dans ma maison un grand cerf, de Richard Brautigan.
L'auteur était grand et blond, avec une longue moustache jaune qui lui donnait l'air anachronique. On aurait dit quelqu'un qui se serait trouvé plus à son aise dans une autre époque.
C'était la troisième ou la quatrième fois qu'il apportait un ouvrage à la bibliothèque. A chaque nouveau livre, il avait l'air un peu plus vieux, un peu plus fatigué que la fois précédente. Il avait encore l'air jeune, du temps où il avait apporté son premier livre.Je ne me souviens plus du titre, mais cela parlait, je crois, de quelque chose, en Amérique.
"Et celui-ci, de quoi parle-t-il?" lui ai-je demandé, parce qu'il  avait l'air de quelqu'un qui attend qu'on lui pose une question.
"Bof, c'est un livre.Sans plus", a-t-il répondu.
J'avais dû mal interpréter son air d'attendre.

Moi aussi, probablement. Il faut que je perde cette manie d'interpréter tout ce que je lis.
Merci d'avoir suivi ce bavardage.
Julius Marx 

Richard Brautigan 
L'avortement 
Points (n°1578)