mardi 27 juin 2017

Tuta Blu





Qu’est-ce qu’on attend pour mettre des singes sur les machines ? Moi je proposerais ça à Agnelli : les singes à l’usine et les ouvriers dans les arbres. Quelquefois, j’ai l’impression que nous sommes plus bêtes que des singes.

Aujourd’hui, le chef s’est approché de ma machine. Il m’a montré mon casier de rangement et il a dit « que signifie cette inscription ? » Moi, faisant semblant de ne rien comprendre, quelle inscription ? Celle-là, là, qu’il me dit en me prenant par ma veste de bleu. Sur mon casier il y a écrit « vive la révolution », nous devons changer la société, chasser les monstres, chasser les voleurs. Et voilà l’engueulade qui commence : Di Ciaula, ça c’est ton matériel, tu dois en finir avec ces inscriptions, sinon un jour tu m’obligeras à aller trouver le chef du personnel, tu dois en finir une bonne fois pour toutes, ne fais pas l’innocent parce que je sais que c’est toi, toi seul qui a fait ça, et là nous avons passé les bornes, tu as compris, les boooooornes, tu as compriiiiis, les bornes. Alors je lui dis « ho ! du calme, est-ce que par hasard j’aurais tué quelqu’un ?, est-ce que j’aurais frappé quelqu’un, est-ce que j’aurais cassé quelque chose ? C’est pas la peine de faire semblant de te foutre en rogne, il ne faut pas faire la grosse voix avec moi, quand nous laissons sueur et sang, du vrai sang, du sang rouge sur les machines, par terre, sur les casiers, tout va bien, tout est normal, mais quand d’une plume innocente nous traçons nos pensées, alors vous vous tortillez, s’il te plaît, vas-t-en, personne ne t’oblige à lire cette inscription, pour moi c’est beaucoup cette inscription, elle me tient compagnie, elle me remonte, elle me donne une raison de vivre, elle fait partie de tout moi-même, vous voudriez que nous soyons tous des idiots, des robots à côté des machines, mais nous nous avons une tête, à moi cette inscription elle me montre que je suis encore un être pensant, un type qui a des idées à lui et qui ne rumine pas les idées des autres, s’il te plaît va-t-en, va faire chier quelqu’un d’autre. »
Tommaso di Ciaula
Tuta Blu (Bleu de travail)
(Actes Sud)

dimanche 18 juin 2017

Le polar Est implacable



Une vraie calamité, ce môme. Il était au courant de tout, il avait entendu tout ce que Joe avait raconté à Younger et tôt ou tard, il se ferait pincer. Il avait accumulé gaffe sur gaffe, jusqu'à remettre à Younger la bêche et le sac. Un jour ou l'autre, Younger ou Regan (probablement Regan) aboutirait à ce gamin qui n'aurait rien de plus pressé que de se mettre à table. Il parlerait trois jours d'affilée sans se répéter une seule fois.
Parker secoua la tête. Encore une brèche à colmater.
-Il n'y a personne chez toi? Demanda-t-il.
-Non, ma mère est sortie...
-Bon. Il va falloir que tu quittes la ville pendant un certain temps. Je te donnerai l'argent nécessaire.
Le visage du gamin s'illumina.
-Vous feriez ça?
-Ecris un mot à ta mère pour la prévenir que tu t'en vas, sinon elle va te faire rechercher par la police.
-Oui, bien sûr. Ca, c'est pas compliqué.
-Eh bien, on va commencer par la.
Parker l'emmena à la cuisine, trouva un crayon et une feuille de papier et lui fit écrire le mot d'adieu. Il le lut et estima qu'il ferait l'affaire.
-Perdons pas de temps, dit-il. Fonce chez toi empaqueter quelques vêtements, le strict minimum, et reviens ici.
-Oui, monsieur.
Les dix minutes que dura l'absence du garçon furent pénibles. Parker arpenta la cuisine comme un ours en cage. Il pouvait surgir tellement d'imprévus...
Mais le môme revint, une petite valise à la main.
-Je suis prêt, annonça-t-il. J'ai laissé ma lettre sur la table de la salle à manger.
-Parfait, dit Parker.
Il cogna deux fois.
Il l'enterra au sous-sol, dans le trou que le gamin avait creusé lui-même.

Richard Stark
The Jugger (Rien dans le coffre)
Série Noire n° 1025

jeudi 8 juin 2017

La présence d'une femme



Nous ressentons la poésie comme nous ressentons la présence d'une femme, ou comme nous sentons la mer ou une montagne. Cette proximité est toujours sur le point de nous révéler quelque chose: quelque chose d'indéfinissable. A quoi bon alors tenter de définir la poésie, à quoi bon la diluer en parole, qui sont sans aucun doute plus faibles que nos sentiments?
Il y a des gens qui sentent peu la poésie, qui ne sont pas émus par la magie d'une métaphore. Ces gens, en général, se consacrent à enseigner la poésie.
Bradley a écrit que l'un des effets de la poésie doit être de nous donner l'impression, non de découvrir quelque chose de nouveau, mais de se souvenir d'une chose oubliée. Lorsque nous lisons un bon poéme, nous pensons que nous aussi nous aurions pu l'écrire. La poésie est une rencontre du lecteur avec le livre, et c'est là une des formes les plus agréables du bonheur. Il existe une autre expérience esthétique qui est le moment, très étrange lui aussi, où le poéte conçoit l'oeuvre. Comme on sait en latin les mots "inventer" et "découvrir"sont synonymes. Tout cela est plus ou moins en accord avec la doctrine platonicienne, qui dit qu'inventer c'est découvrir et aussi se rappeler. Francis Bacon ajoute que si apprendre c'est se rappeler, ignorer c'est savoir oublier; tout est déjà là il nous suffit de le voir. La fonction du poète, et de l'artiste en général, n'est peut-être que de voir ce que les autres ne voient pas.
La beauté est quelque chose qui nous guette de diverses façons et à chaque instant. Si nous avions assez de sensibilité, nous la ressentirions ainsi dans la poésie de toutes les langues. Mon maître, le poéte judéo-espagnol Rafael Cansinos-Assen à écrit une prière à Dieu dans laquelle il dit :" Seigneur, ô Seigneur, faites qu'il n'y ait pas tant de beauté."
S'il on était poète ( nul peut-être n'est jamais parvenu à l'être tout à fait) on sentirait que chaque moment est unique, irremplaçable, et profondément poétique.

Jorge Luis Borges
Arts poética (Crisis-Barcelone-1987)

mercredi 5 avril 2017

L'apprenti d'Ailleurs





Il existe tant de façons de voyager- plus en tout cas que de couleurs dans l’arc-en-ciel, que pour les dénombrer, mes doigts suffisent à peine. Eliminons d’emblée un certain nombre de voyages : le voyage d’affaire (celui du représentant) , le voyage d’amour (limité à deux et le plus souvent à Venise), le voyage civil forcé ( l’exilé, le déplacé, le déporté), le voyage militaire forcé (guerre), le voyage d’aventure (l’explorateur), le voyage d’agrément (tourisme), le voyage clandestin (espionnage), le voyage scientifique (archéologue, géologue, ethnologue), le voyage militant (tournées électorales à l’île de la Réunion, par exemple), le voyage missionnaire ( prêtres et pèlerinages). A quoi il convient d’ajouter le voyage du diplomate et celui de l’enseignant ou technicien en poste à l’étranger qui tiennent, selon des proportions variables pour chacun, du voyage d’affaire, du voyage officiel et du voyage missionnaire.
Le quel ais-je pratiqué de ces voyages ? Aucun. Il y a longtemps que j’ai opté pour le seul qui vaille, le treizième voyage. En quoi consiste-t-il ? Il se situe exactement à l’opposé du voyage-éclair. Mais comme il n’existe pas en français un terme unique pour désigner « un déplacement de longue durée à caractère non orageux » je le nommerai : voyage au ralenti, flânerie, musardise. Il consiste à visiter le plus lentement possible êtres et choses, à fréquenter patiemment leur histoire, s’immiscer posément dans leur vie intime. Voyage d’apprentissage donc, philosophique en somme : devenir apprenti d’Ailleurs, compagnon du Lointain, au sens où l’en entendait compagnon au siècle dernier, celui qui parcourait chemins et villes pour connaître un pays et acquérir en même temps une formation professionnelle. Ainsi ais-je fait pour ma part des années durant pour apprendre l’Ailleurs et me rapprocher du Lointain : j’ai parcouru la Grèce, l’Egypte, le Proche-Orient, la Tunisie, et le Maroc avec pour compagne et pour Mère, la Méditerranée.
Le but alors d’un tel voyage ? Aucun si ce n’est de perdre son temps le plus féériquement, le plus substantiellement possible. Se vider, se dénuder et une fois vide et nu s’emplir de saveurs et de savoirs nouveaux. Se sentir proche des Lointains et consanguins des Différents. Se sentir chez soi dans la coquille des autres. Comme un bernard-l’hermite. Mais un bernard-l’hermite planétaire. Ainsi pourrait-on définir l’écrivain-voyageur : « crustacé parlant dont l’esprit, dépourvu de carapace identitaire, se sent spontanément chez lui dans la culture des autres. » Oui, pensons bien au bernard-l’hermite. A ce symbole de liberté dans la jungle du fond des mers. A son indifférence à toute carapace originelle et à tout habitat permanent. A sa façon d’être chez lui dans la première coquille venue. De s’approprier en somme le squelette en l’histoire des autres.
L’écrivain-voyageur, lui, ne s’approprie rien, si ce n’est éventuellement le langage des autres, en comprenant et apprenant leur langue. Pour pouvoir dire à lui seul et à deux voix le grand poème du monde.
Jacques Lacarrière
Le bernard-l’hermite ou le treizième voyage

In Pour une littérature voyageuse -1992

vendredi 24 mars 2017

Sur le roman Noir... Encore !





Si l’on admet l’idée que jadis, les pères fondateurs du roman noir ont tentés par leurs écrits de rallier à une cause qu’ils pensaient juste « le peuple d’en bas ». Si l’on admet aussi que les fondateurs du roman policier à énigme, Edgar Poe le premier, ont tentés de communiquer au même public « les choses qui ne peuvent être révélés » on ne peut qu’être irrités, aujourd’hui, en constatant que ces deux genres majeurs (auxquels viennent s’ajouter les sous-genres comme le thriller ou le policier historique) n’ont plus comme unique fonction  que d’endormir cette entité platonique chère aux démagogues que l’on surnomme « la masse ». 
Ce paradoxe irritant devrait plonger tout lecteur d’Hammett, Chandler ou Burnet dans une crise de convulsions qui ne cesserait qu’à l’apparition du grand exorciste Ellroy. Après  d’épuisantes séances ponctuées par plusieurs réflexions sur le style et la dégradation progressive de notre monde, le Saint homme de la paroisse de Los Angeles brûlerait plusieurs manuels de psychologie avant de  prendre congé du possédé. Son ricanement ne cesserait d’hanter la chambre du malade, bien longtemps après son départ.
Sur le grand marché nocturne de la tripe, des abats et des poncifs rebattus, les marchands se bousculent. Les organisateurs de ce commerce sans doute très lucratif ont bien pris soin de faire arroser les trottoirs dès le petit matin. Alignés derrière leurs étals dégoulinants de sang, les artisans saluent ce geste professionnel. Puis, vient l’heure de la représentation, du prime-time de l’horreur et de l’angoisse. Prépare-toi à frissonner public ! Pour l’occasion, on a créé  la fameuse série, le feuilleton quotidien de tous ces bons abonnés, fin prêt à découvrir l’enjolivement de leur propre misère, entre la poire et le fromage.
Bref, lire un roman classé noir aujourd’hui, c’est un peu comme participer à un grand débat télévisé où un journaliste fielleux-dompté demanderait à un homme politique influent les causes de la dégradation, du marasme, de notre belle société.
En finissant un bouquin comme « Ténèbres, prenez-moi la main » de Dennis Lehane, par exemple, où l’auteur prend grand soin d’étaler l’horreur comme des paquets de lessive en promotion (du plus petit au plus grand) de tartiner chaque page de psychologie gluante, de coller çà et là le flic têtu (d’origine irlandaise, bien entendu), des sérials-killers à côté desquels le bon docteur Petiot passerait pour un néophyte, on se dit, décidément que Westlake ou Mc Bain nous manquent terriblement.   

C’est vrai, il y a bien un petit clan d’irréductibles, retranchés dans leurs villages de campagne comme  les Gaulois d’Astérix, mais ceux-là, on ne les trouve jamais dans les rayons des « grandes bibliothèques ». Et c’est de leur faute, après tout, à force d’ouvrir leur grande gueule.

Julius Marx

mardi 14 mars 2017

Une tombe vivante



Un regard brille à ma droite : deux étoiles tombées qui se lèvent vers moi de la poussière… J’ai envie de lui parler, de savoir ce que peut être une vie de tout-à-l’égout. Je frotte une allumette : un beau visage luisant, un de ces visages éthiopiens longs et fins où se retrouve la marque de la première aristocratie du monde, celle des Ramsès et de Toutankhamon. Ne dit-on pas que ce peuple descend de l’ancienne Egypte ? Mais on est ici plus près des tombes que des pharaons…
La cabane sent la terre et l’herbe sèche, dans un grattement continu d’insectes rongeurs. Sur le sol où la lampe est posée dans un trou creusé, le passage furtif et fulgurant des lézards bleus… Il y a quelque chose d’immémorial dans cette tranchée primitive où se célèbre le rite le plus ancien de la terre ; le repos du guerrier…
Je n’ai pas le temps de dire un mot que déjà elle est nue, assise sur le bord du lit de camp, les jambes ouvertes sur un sexe d’une noirceur qui fait pâlir la nuit…
Je demeure coi, saisi de stupeur : tout ce corps à soldat est couvert de signatures. Je dis bien, de signatures : des hommes ont fait tatouer leurs noms sur cette véritable pierre tombale sous laquelle repose les rêves des hommes sans amour. Des noms, des dates, comme sur un lieu de passage. Je lis sur un sein : légionnaire Strauss, 1965 ; caporal Bianchi, 1967… Au-dessus du sexe : Kriloff, roi des b… Où êtes-vous aujourd’hui caporal Bianchi, légionnaires Strauss et Kriloff, est-ce la seule marque que vous avez laissée de votre passage sur la terre ? Quelle mort vous a habités dans la vie ?
Sur le dos, le ventre, des commentaires flatteurs et des précisions sur le fonctionnement de cette pauvre mécanique humaine : se laisse Sbien. Je croyais avoir tout vu dans ma vie. Mais pas ces marques abominables de néant intérieur et d’un désespoir haineux, avec leurs relents de fosse commune et d’Eichmann. Tous ces graffitis sur cette tombe vivante, on pourrait les remplacer par ces quelques mots : Ici est venu mourir l’honneur des hommes
Ce n’est plus la peine de l’interroger : j’ai eu toutes les réponses. Strauss, Bianchi, Kriloff, je sais maintenant comment, de quelle haine de soi-même sont nés le nazisme et Auschwitz…
Je paye, je me lève. Elle s’inquiète ; une affreuse inquiétude féminine jusqu’au bout :
-Pas assez jolie pour toi missio ?
Je lui ai pris la main, je l’ai baisée et je suis parti…

Romain Gary
Les trésors de la mer Rouge

(La photo est de Peter Gasser)

dimanche 12 mars 2017

Le sang du soleil






J’ai vu tous les océans sauf l’Arctique et l’Antarctique ; mais la mer Rouge a une magie unique, celle de tous les échos, mystères et senteurs de l’Arabie. La côte du Yémen, en face, fut il y a quinze ans encore la plus interdite du monde. Sur ces eaux qui n’ont de rouge que le sang du soleil flotte je ne sais quelle absence, je ne sais quelle prenante nostalgie. De Suez à l’Ethiopie, de la Mecque à l’océan Indien, les côtes désertiques nourrissent de leur vide une poésie étrange comme un chant silencieux de l’Islam. De ces rives sont partis les conquérants du Maghreb et de l’Espagne, et chaque rayon étincelant du soleil évoque les sabres des cavaliers du Prophète.
Les affres politiques du monde arabe paraissent plus lointaines ici que les Mille et Une nuits. Aucune mer du monde n’est plus éloignée du présent et nulle part ailleurs le passé évanoui n’a une présence plus envoûtante.

Romain Gary

Les trésors de la mer Rouge

jeudi 9 mars 2017

Les vases de la niaiserie








Cette société se dissout chaque jour. Elle s’enfonce davantage dans les vases de la niaiserie et les fossés de la violence. Elle a perdu le sens de la loi et de tout ce qui fait vivre. Elle se laisse mener par une tourbe de cyniques. Ce qui se donne pour l’élite de la nation n’en est que l’écume. Tous les rangs sont usurpés.
André Suarès

(in « Réflexions sur la décadence » La grande Revue -Juillet 1907)

mardi 7 mars 2017

Welcome to the Holy Jail !



Le plus rageant, c’est qu’on ne peut pas faire grand-chose. On reste là, impuissant, les deux bras ballants, avec dans le cœur une rage contenue qu’on aimerait bien libérer.
Bon, je vous raconte d’abord les faits. La semaine dernière, deux « bras cassés » ont enlevés un gamin habitant de la résidence. Ces parfaits idiots ont de suite exigé une rançon très importante à la famille, comme il se doit dans ce type d’affaire. Pourtant, cette famille ne fait pas partie des familles privilégiées de la résidence. Même le moins futé des flics du quartier, appelé illico sur les lieux, pouvait facilement se rendre compte qu’il avait à faire à des imbéciles, ayant agi au hasard, dans la plus parfaite improvisation. Et, lorsque les parents du gamin (légitimement affolés) se sont rendus au rendez-vous fixé par les apprentis ravisseurs, ils étaient bien entendu accompagnés par les policiers, trop contents de résoudre une affaire aussi rapidement !
Ce sont bien des conséquences dont je veux vous parler. Le gouvernement de la résidence a aussitôt décrété l’état d’urgence sur toute la zone, passant sous silence du même coup que le simple fait que notre gamin ait pu quitter les yeux sans problème était dû à l’incompétence notoire de leurs fichus gardiens. Alors, voici les mesures draconiennes prises tout de suite par le gouvernement. Depuis ce jour, les gardiens sont tous protégés d’un gilet pare-balle et ne se privent pas d’exercer leur pénible et ridicule tyrannie au détriment des résidents et des visiteurs. Mais, les bougres ne se sont pas arrêtés en si bon chemin. Voilà maintenant que nous devons tous posséder une carte magnétique à puce pour entrer et sortir de la résidence. Cette mesure radicale, n’ayant pas été contestée par aucun des privilégiés assignés dans cette prison dorée, nous a prouvé une fois de plus l’impunité totale dont jouissent les dirigeants de notre petit paradis. Chez nous, Nestlé pourrait aisément remplir ses bouteilles d’eau minérale avec l’eau du Nil sans élever aucune protestation de la part de quiconque ! La soumission est décidemment la religion principale de ceux qui veulent être protégés à tout prix.

En allant chercher mes deux cartes, dans les luxueux bureaux des hautes sphères de notre état totalitaire, c’est à peine si les hommes présents ont levé la tête, en m’entendant protester contre ce procédé. Et puis, je suis sorti en marmonnant quelques adjectifs qualifiant les dirigeants en français, (c’est à ce jour ma toute nouvelle méthode pour extérioriser ma rage). En rentrant chez moi, je me suis dit que j’avais trouvé là, une belle métaphore illustrant la situation du pays, mais aussi, celle de pas mal d’autres de part le monde, comme la  belle France, par exemple. 

Julius Marx
(Ecrit sous l'influence de la colère, le 7 mars 2017)

vendredi 3 mars 2017

Jugan






Il faut imaginer la jeune fille légèrement éblouie.
Il faut toujours imaginer la jeune fille légèrement éblouie et c’est ainsi qu’Assia Rafa fait son entrée dans chacun de mes rêves de Noirbourg.
Parfois, je la vois qui relève les yeux alors qu’elle est penchée sur le travail d’un des nombreux mômes venus faire leurs devoirs au centre social de la Zone : un rayon de soleil a traversé une vitre douteuse pour se poser sur une carte de géographie représentant l’empire colonial français. Assia change légèrement de position et reprend à voix basse ses explications pour le gamin Gitan aux yeux trop grands, au regard trop clair.
Jérôme Leroy
Jugan

A Noirbourg, la Poisonville de la Manche, l’heure des règlements de compte est venue. C’est le moment de compléter les cases débit et crédit. Avant le grand saut, il est important que personne n’échappe à cette dernière vérification, cet ultime combat.
Autant le dire tout de suite, ce roman de Jérôme Leroy fait partie des bouquins que l’on savoure et, il faut au lecteur attentif qui veut à tout prix prolonger la lecture, une autodiscipline draconienne pour ne pas s’envoyer un à un la totalité des chapitres à toute vitesse.
Si les personnages sont tous attachants, c’est aussi du côté de la « méthode » qu’il faut chercher les raisons de cette réussite. L’intrigue nous est racontée par un narrateur omniscient, dont on ne sait pas toujours s’il rêve ou s’il est éveillé, qui se permet un incessant voyage dans le temps, volant çà et là entre les époques et les lieux. Le temps elliptique est ici aussi volontairement malmené que dans un récit cinématographique.
L’intemporalité de ce récit veut elle signifier par la même occasion l’intemporalité de la lutte ?  Rodain, le vieux syndicaliste vaincu, cite Marx, qui lui-même citait Hegel à propos de l’histoire qui se répète « une première fois sous la forme de tragédie, la deuxième sous forme de farce. »
Finissons avec une simple petite remarque à propos des « épiciers arabes ». Dans l’instructif spectacle de Fellag sur la préparation du couscous, l’auteur nous raconte l’histoire de cet épicier qui en a assez qu’on le traite d’arabe. « Il n’a rien contre les arabes, bien au contraire, mais lui est Berbère marocain (ou autre) et il en a plus assez qu’on le prenne pour ce qu’il n’est pas.  Mais, il ne dit rien. Il respecte la France, la légèreté et l’ignorance de ses habitants. »

Julius Marx

mercredi 22 février 2017

Prononcez "Skandria"



Inutile de verser quelques larmes tardives, Alexandrie n’est plus. Le Quatuor s’est depuis longtemps dissipé dans le vent frais de la Méditerranée et l’on doit se contenter de promenades, toujours têtes en l’air, pour y dénicher encore, çà et là, ces petits signes du passé qui excitent tant notre imagination.




Fort heureusement, il reste le poisson ! Nous entrons dans un restaurant très réputé pour son point de vue et sa cuisine raffinée. Nous nous apercevrons plus tard que le cuisinier ne sait pas cuire la seiche ( ce qui n'arrive jamais dans un restaurant plus populaire). Mais, ce qui nous gêne vraiment, ce midi-là, c’est encore cette fameuse coutume égyptienne de toujours vouloir laisser la fenêtre ouverte ! Aucun tsunami ne pourra jamais bouleverser cette fâcheuse habitude. Nous mangeons sans enlever notre manteau, comme la plupart des clients. Plus tard, alors que nous profitons du soleil sur la jetée, je m’amuse de la forme des ballons vendus par ce marchand ; impossible de ne pas faire le rapprochement avec un gros sexe et ses deux petites boules…Curieux.



Jusqu’ici plongée dans la somnolence, la citée des chats se réveille au crépuscule avec les chants des Imans, les bataillons d’oiseaux joueurs, les cris aigus des enfants. Même le ciel s’y met, réveillant toutes ses couleurs endormies dans les nuages. 





Julius Marx
Photo 1 : Fragment de tête d’une des deux statues plantée jadis devant le phare, sur l’île de Pharos.



jeudi 16 février 2017

Pour Laura







Te souviens-tu de Lucca ?

Tu as saigné du nez
et tu es restée digne,

la tête haute

tranquillement assise

au centre de la toile parfaite,
sur le dos même de la gigantesque araignée.

Quel âge avais-tu…
Huit, neuf, dix ans ?

Je n’ai pas la mémoire des chiffres
mais il me reste celle des émotions.

Te souviens-tu de Lucca

du sang, du nez, de l’araignée ?


Julius Marx

mercredi 15 février 2017

Mode d'emploi






Les livres ne se font pas comme les enfants, mais comme les pyramides, avec un dessin prémédité, et en apportant des grands blocs l’un par-dessus l’autre, à force de reins, de temps et de sueur, et ça ne sert à rien ! et ça reste dans le désert ! mais en le dominant prodigieusement. Les chacals pissent au bas et les bourgeois montent dessus, etc.

 Gustave Flaubert


(Correspondance)

mardi 14 février 2017

Au regretté Loulou






Je commence avec la statue, parce que c’est là que j’ai entamé le projet. Pourquoi l’écriture nous fait-elle poursuivre l’écrivain ? Pourquoi ne pouvons-nous le laisser en paix ? Pourquoi les livres ne sont-ils pas suffisants ? C’est ce que voulait Flaubert-peu d’écrivains ont cru plus que lui en l’objectivité du texte écrit et en l’insignifiance de la personnalité de l’écrivain ; et cependant nous continuons à désobéir. L’image, le visage, la signature ; la statue à 93 pour 100 de cuivre et la photographie de Nadar ; le petit morceau de vêtement et la boucle de ses cheveux. Qu’est-ce qui nous excite dans les reliques ? Ne pensons-nous pas que les mots suffisent ? pensons-nous que les vestiges contiennent quelque vérité ancillaire ? Quand Robert Louis Stevenson est mort, sa nounou écossaise qui avait le sens des affaires, se mit à vendre calmement des cheveux qu’elle prétendait avoir coupés sur la tête de l’écrivain quarante ans plus tôt. Ceux qui y crurent, qui en recherchèrent, qui en demandèrent, en achetèrent assez pour rembourrer un canapé.
Julian Barnes

Le perroquet de Flaubert

vendredi 10 février 2017

Encore !







Un nouveau blog à consulter. 
Il vous suffit de cliquer sur mon profil et de sélectionner
"La vie anecdotique."
Julius.

jeudi 9 février 2017

Actualités (2)



Les hommes politiques poussent sur le fumier humain.
Francis Picabia

mercredi 8 février 2017

Pour les cireurs d'étoiles




Ne feront partie de cette académie que ceux qui auront œuvré, avec modération ou éclat dans ces domaines : voleurs de carbure et voleurs de feu, ivrognes, insulteurs des pouvoirs publics, rêveurs debout, noctambules, trousseurs de lycéennes, chatouilleurs de sonnets, abrutis par le vice, prophètes, escrocs, amateurs du petit cinoche clandé, fervents de la douce, obsédés, chasseurs de fraises sauvages, harangueurs de nuées, canaques, voyou danois, cireurs d’étoiles, Ulysse de banlieue, brouteur de toisons d’or, satyres en activité ou honoraires-et nous en passons.


André Hardellet (Revue Jungle)
Photo (André Hardellet par Doisneau)

vendredi 3 février 2017

Actualité





Je suis morte pour la beauté, mais à peine étais-je installée dans tombe, qu'un qui était mort pour la vérité fut couché dans une niche adjacente.
Il demanda doucement pourquoi j'avais péri ?
-Pour la beauté, répondis-je.
-Et moi pour la vérité, les deux ne font qu'un ; nous sommes frères, dit-il.
Et de la sorte, tels des parents se rencontrant la nuit, nous parlâmes d'une niche à l'autre, jusqu'à ce que la mousse ait atteint nos lèvres et recouvert nos noms.


Emily Dickinson

mardi 31 janvier 2017

Une vie de fiction


Le vieux cimetière avait belle allure avec ses vieilles pierres tombales usées et ses monuments rongés par le lichen, mais je me suis vite rendu compte que mon père devait se trouver dans la partie moderne avec celles datées des années quarante.
Les pierres tombales dans la partie moderne étaient frustes et bon marché ; de temps en temps une tombe était bordée de marbre, comme une baignoire remplie de terre. Il y avait des bacs en métal rouillé avec des fleurs en plastique à peu près à l’endroit où devait se trouver le nombril du cadavre.
Une fine bruine s’est mise à tomber du ciel et je me suis sentie très déprimée.
Je ne trouvais mon père nulle part.
Des nuages épais et bas filaient au-dessus du bout d’horizon où s’apercevait la mer derrière les marécages et les baraques de la plage ; des gouttes de pluie sombre tachaient l’imper noir que j’avais acheté le matin même.
Une humidité collante filtrait jusqu’à ma peau.
J’avais demandé à la vendeuse :
-Est-ce que c’est vraiment imperméable ?
Et elle m’avait répondu :
-Non, aucun manteau de pluie n’est vraiment imperméable, mais ils résistent à une averse.
Quand je lui avais demandé s’il existait quelque chose de vraiment imperméable, elle m’avait conseillé d’acheter un parapluie. Mais je n’avais pas assez d’argent pour un parapluie. Avec les trajets aller et retour à Boston en bus, les cacahuètes, les journaux, les livres de poche de psychopathologie et le voyage jusqu’à ma bonne ville natale au bord de la mer, j’avais presque épuisé mes économies new-yorkaises.
J’avais décidé que lorsqu’il n’y ne resterait plus d’argent à la banque, je le ferais ; et ce matin-là j’avais dépensé tout ce qui me restait en achetant cet imperméable.
J’ai enfin trouvé la tombe de mon père.
Elle était cachée derrière une autre tombe, tête contre tête, comme on entasse les gens dans les hospices quand il n’y a pas assez de place. La stèle était en marbre rose moucheté comme du saumon en boite. Elle ne portait que le nom de mon père et en dessous, deux dates séparées par un trait d’union.
J’ai arrangé au pied de la tombe la brassée d’azalées trempées de pluie que j’avais arraché sur un arbuste à l’entrée du cimetière. Mes jambes ont cédé sous moi et je me suis retrouvée assise dans l’herbe mouillée. Je ne savais pas pourquoi, mais je pleurais toutes les larmes de mon corps.
Je me suis souvenue que je n’avais pas pleuré lors de la mort de mon père. Ma mère non plus n’avait pas pleuré. Elle s’était contenté de sourire en disant que la mort avait été sa libération, s’il avait survécu il serait devenu infirme, invalide à vie et ça, jamais il ne l’aurait supporté, il aurait cent fois choisi la mort.
J’ai posé mon visage contre la douce surface de marbre et j’ai hurlé ma peine à la pluie froide et salée.
Sylvia Plath
La Cloche de verre

Texte magnifique de celle qui pourrait être la vraie maman de Dalva. Ces sentiments si purs (ceux dont le père de Dava, justement, disait que sans eux nous ne serions que des morceaux de barbaque sur un plancher) ne cessent de vous hanter.

Après avoir lu la quasi-totalité de la correspondance de Sylvia Plath, nous ouvrons l’unique roman écrit dans sa très courte vie pour découvrir la merveilleuse et si poétique capacité des écrivains à se « servir » de leur propre existence.

vendredi 27 janvier 2017

La vie anecdotique (5)





Nous répondons à l’invitation d’une famille. Ils n’habitent qu’à un bloc de notre appartement. Leur intérieur est en tous points semblable à ceux que nous avons déjà eu la chance de découvrir, en Tunisie ou dans d’autres pays du Maghreb. Deux salons (un « privé » et un « publique ») pour recevoir les invités, et une table de salle à manger gigantesque, piquée d’une bonne douzaine de chaises hautes aux pieds torsadés. Dans cette grande pièce principale, seul l’écran plat de la télévision sans dorure ni fioriture, n’est pas de style « quelque chose ».
Il faut tout d’abord trouver un langage commun. Nous optons pour une langue anglaise, complétée de beaux adjectifs français et de mots populaires égyptiens.
Les femmes échangent des propos de femmes, pendant que nous entamons, le mari et moi, une conversation d’ordre général où il est beaucoup question d’économie et de politique. En résumé, apprenez seulement que le pays sombre inévitablement dans le chaos et qu’une fin tragique nous attend. A qui la faute ? C’est une très bonne question. Je me dis que, comme la décoration si particulière des maisons, dans toutes les contrées magnifiques que nous avons déjà visitées, nos interlocuteurs pratiquaient tous sans exception le « c’était mieux avant ! »
Puis, ces dames nous rejoignent pour aborder des sujets bien plus palpitants et réjouissants comme la cuisine italienne, le savoir-vivre français, les nouvelles énergies et la pollution.
On me passe l’assiette avec les inévitables « gâteaux de soirée ». Je choisis un éclair au chocolat en pensant au sandwich-fromage-salade que je vais manger dès mon retour.
Enfin, notre flamme s’éteint tout doucement. Dans un dernier sursaut, le maître de maison veut me parler des vins siciliens tandis que sa femme nous ressert un grand verre de jus de pomme.
Il est grand temps de prendre congé.


 La pause de dix heures. Ma compagne parle avec une collègue camerounaise.
-Avec tes diplômes, tes trois langues parlées couramment, tu pourrais facilement trouver un emploi beaucoup mieux rémunéré…
-Oh, tu sais, avec ma peau, ici…

J'ai un projet secret: éliminer un à un tous les chiens de la résidence. Leur conversation m'ennuie. Ils ne savent qu'aboyer toute la journée.


 Un sourire, une main qui se lève. Dans notre résidence surveillée, « les vieux », gardiens ou jardiniers, sont toujours très heureux de me saluer. Nous n’avons jamais échangé le moindre mot, pourtant, lorsque je serais très loin, je sais que j’aurais beaucoup de mal à oublier ces saluts.

Julius Marx
Le Caire-Janvier 2017