dimanche 27 décembre 2015

Depuis l'est, de la lumière

 
 


La maison a tremblé et crié toute la nuit
Vers le matin, s'est calmée. Les enfants,
cherchant quelque chose à manger, se fraient
un chemin à travers le séjour sans dessus dessous
pour gagner la cuisine sans dessus dessous.
Voilà Père qui dort sur le canapé.
C'est clair qu'ils s'arrêtent pour regarder. Qui ne ferait de même?
Ils écoutent ses ronflement violents
et comprennent que les vieilles habitudes
ont repris une fois encore. Alors qu'y-a-t-il de neuf?
Mais la vraie sensation, ce qui leur fait écarquiller les yeux,
c'est que leur sapin de Noël a été renversé.
Il gît sur le côté devant la cheminée.
L'arbre qu'ils ont aidé à décorer.
Il est abîmé maintenant, des glaçons et des sucres d'orge
jonchent le tapis. Comment une chose pareille a même pu se produire?
Et ils voient que Père a ouvert
le cadeau que Mère lui a offert. C'est une longueur de corde
à moitié sortie de sa jolie boite.
Qu'ils aillent se faire pendre
l'un et l'autre, voilà ce qu'ils aimeraient dire.
Au diable tout ça, au diable
les parents, c'est ce qu'ils pensent. En attendant,
il y a des céréales dans le placard, du lait
au frigo. Ils vont s'installer avec leur bol
devant la télé, trouvent leur feuilleton
essaient d'oublier la pagaille tout autour.
Ils montent le son. Plus fort, et plus fort encore.
Père se retourne et grogne. Les enfants rient.
Ils continuent d'augmenter le volume pour qu'il comprenne bien
qu'il est en vie. Il lève la tête. Le matin commence.
Raymond Carver
La vitesse foudroyante du passé

samedi 26 décembre 2015

Assis sur l'Equateur



Ca fait deux jours maintenant
que mon œil gauche est fermé.
Le vent et le sable
m'ont accordé cette opportunité.
Deux jours à ne voir qu'à moitié,
à se contenter d'un seul hémisphère.
Deux sacrés jours dans la peau d'un homme du front
ou d'un quelconque fanatique.
Des journées bien tranchées,
noires ou blanches,
à confondre la nuit et le jour.
Le vent et le sable
m'ont accordé cette opportunité.
Plus tard, seul dans une moitié de chambre,
fixant une demie fenêtre,
je me suis demandé si le monde,
lui aussi, n'était pas devenu borgne.
Combien de jours encore
a vivre assis sur l'équateur
entre pôle Nord et pôle Sud?
Patiente encore un peu
a répondu le vent
en s'amusant à faire vibrer la fenêtre.
Julius Marx
(Noël 2015)

mercredi 23 décembre 2015

Critique évolutive





Attention, grâce à la formidable liberté offerte par le blog, vous lisez une des premières (peut-être même la première, les informations me manquent)  critique évolutive. Dans le post précédent, je vous parlais des premiers chapitres du roman noir Soleil noir de Patrick Pécherot.  Me voici maintenant arrivé au trois-quarts du bouquin. Il me semble que l'auteur s'éloigne de son intrigue en se glissant peu à peu dans la peau du Georges Perec de Je me souviens.

"Dehors, la rue aligne ses murs gris et ses boutiques à vendre. Elles le sont depuis tant d'années que la plus minable des agences immobilières ne perdrait pas son temps à chercher leur dossier. Si toutefois il lui restait un employé assez vieux pour se souvenir du bled. Quand la ville avait rattrapé la campagne à tonton, ses chemins creux recouverts de bitume, elle était devenue faubourg. Les lauriers coupés, nous n'irions plus au bois, l'usine l'avait remplacé. Les Mobylette en partaient comme des feux d'artifice. Des belles bleues, des grises et des orange qui pétaradaient dans les villages et les cités ouvrières. La grande égalité du deux-temps sous les blue-jeans des blousons noirs, les culs-terreux des maraîchers, les fesses postales du facteur. Et la soutane du curé, toutes voiles dehors, saint-sacrement sur le porte-bagages. Elle me faisait rêver, la pétrolette. Selle biplace et guidon-bracelet, garanti casse-gueule quand il fallait braquer bras collés au corps. Les épaules remontées aux oreilles et la conduite impossible qui donnait l'air d'un têtard énervé.
Puis la roue avait continué de tourner, les mobs rangées au musée, le faubourg s'était changé en dortoir. Et la ville en faubourg.
A présent, le dortoir est vide et sent la mort.
Quelle image à la noix."

Si la lecture reste toujours aussi savoureuse, nous attendons avec impatience de voir si l'auteur va resserrer légèrement les boulons (cette  jolie expression, vous l'aurez compris, vous qui êtes nés dans les années cinquante, étant parfaitement adaptée à l'époque de la dite  Mobylette.)  Tout comme le Deus-ex-machina  dans l'œuvre dramatique, la partie précédant la conclusion est primordiale, pour ne pas dire capitale. Alors, l'auteur va-t-il reprendre la main? Nous le saurons au prochain épisode.
Julius Marx  

lundi 21 décembre 2015

Le Polar Est Poésie



Un braquo ne se monte pas tous les jours. Moi, l'idée ne m'en était jamais venue. Ou alors, diffuse, en pensées brumeuses, dans l'entre-deux du sommeil. Quand on se rêve albatros planant au-dessus des mers. Ou monstre orgiaque absolument increvable et tout à fait capable de suppléer à onze mille verges. Ou encore, desperados de légende. Mais généralement, en bandit magnifique, je finis mal. Haché par les tirs automatiques d'un millier de tireurs d'élite des brigades spéciales. Mitraillé par un hélico sur le toit d'un immeuble en flammes, une foule terrifiée à mes pieds. Dans la chambre sordide où j'avais tout sacrifié pour un seul amour. Vendu par un vieux pote à qui je pardonne dans l'ambulance. Ou flingué à la régulière par un flic dont l'estime n'a d'égale que la mienne, mais le destin et la barricade à deux côtés  seront toujours plus forts que l'amitié de ceux qui ne hurlent pas avec les loups. Après ça, on peut se rendormir.
Patrick Pécherot
Soleil noir
(Série Noire)
Rêveur et poète le personnage de Pécherot, oui, mais aussi cinéphile, sans aucun doute. Dans ce roman noir, les métaphores claquent comme des coups de fouet au-dessus de nos têtes et les personnages font tous partie de la famille d'un Siniac, par exemple.
La photo ? Mr Eddy dans le Printemps à Paris de Jacques Bral.

mercredi 16 décembre 2015

Ainsi du coeur




(Klarskovgaard.) Le 27 mai (1948)
Monsieur
Je vous remercie pour la bonne surprise que j’ai éprouvée en lisant votre article dans les Lettres Françaises(1). L’on ne m’y injuriait pas ! dénonçait pas ! Comme c’est amusant !
Encore un petit effort et les Lettres Françaises finiront par avoir de l’esprit ! Pour la vérité des choses, puisque l’occasion m’est offerte, je dois avouer que je n’ai jamais lu une ligne d’Aragon, ni d’aucun autre surréaliste (2) – non par mépris, dédain, que diable, mais simplement  parce que le temps m’a manqué, même en prison.
Par contre Aragon m’a beaucoup lu lui, et sa femme, puisqu’ils m’ont traduit, et d’office, le Voyage, dès 1934.
Pour le reste la transposition du langage parlé en écrit, sa récréation…vous n’y êtes pas encore… Vous brûlez certes… mais tout de même d’assez loin… Vous êtes-vous jamais demandé quel diable poussa les Impressionnistes à sortir du Jour d’Atelier ? On travaille si bien dans un Atelier… mais c’est dehors qu’on se mouille… Ainsi du cœur et c’est le cœur le style.
LF Céline
(Lettre à Raymond Queneau)
1.    
             « on cause », par Raymond Queneau, Les lettres Françaises n° 207, 6 mai 1948. Dans cet article consacré à l’emploi du français parlé en littérature l’auteur remarque : « Ce sont presque toujours des bourgeois qui ont écrit (ou tenté d’écrire) en langage parlé. » Le premier exemple qu’il donne est les propos de coco bel-œil de Julien Guernec, puis il en vient à Voyage au bout de la nuit auquel il consacre un paragraphe.
2.       Après avoir reconnu l’importance de Voyage, Queneau conclut curieusement : « l’influence d’Aragon et du surréalisme en général, sur Céline est incontestable.

3.       Notes : Henri Godard et  Jean-Paul Louis (Pléiade 2009)
        Dessin: Picabia
  

jeudi 10 décembre 2015

Je ne crois pas que mon machin soit ennuyeux



En fait ce « Voyage au Bout de la nuit » est un récit romancé, dans une forme assez singulière et dont je ne vois pas beaucoup d’exemples dans la littérature en général. Je ne l’ai pas voulu ainsi. C’est ainsi. Il s’agit d’une manière de symphonie littéraire, émotive, plutôt que d’un véritable roman. L’écueil du genre c’est l’ennui. Je ne crois pas que mon machin soit ennuyeux. Au point de vue émotif ce récit est assez voisin de ce qu’on obtient ou devrait obtenir avec de la musique. Cela se tient sans cesse aux confins des  émotions et des mots, des représentations précises, sauf aux moments d’accents, eux impitoyablement précis.
D’où quantité de diversions qui entrent peu à peu dans le thème et le font chanter finalement comme en composition musicale. Tout cela demeure fort prétentieux et mieux que ridicule si le travail est raté. A vous d’en juger. Pour moi c’est réussi. C’est ainsi que je sens les gens et les choses. Tant pis pour eux.
Louis-Ferdinand Céline

(Lettre aux Editions de la NRF-14 avril 1932)  

Oui, je suis bien conscient qu'il est très difficile d'admirer à la fois les textes de ces lettres et de rejeter catégoriquement ceux, remplis de haine,  adressés quelques années plus tard à Desnos, par exemple. Faire semblant de ne pas les remarquer, les éviter soigneusement comme un lâche, une triste merde. Non, je les lis aussi, pour comprendre ou tenter, au moins.
Je ne suis pas le premier et sûrement pas le dernier.
Julius Marx

samedi 5 décembre 2015

Se souvenir des belles choses (5)




Avant la complète radicalisation de notre ancien monde, 
se souvenir des belles choses:
L'état d'urgence



Le bureau est sale, pas nettoyé depuis les dernières élections...
Ca sent la frite rance et l'urine. Rien à voir avec l'image des films policiers. Les ordinateurs, le plan de Paris sur le mur, le calendrier Pirelli. Oui, peut-être.
Le gros se penche sur moi. La frite rance, c'est lui.
-Alors, tu vas te mettre à table, oui ou non?
Un autre, blouson de cuir et tignasse blonde, assis sur une chaise comme sur un bourricot, gueule:
-Ouais, ça tombe bien, c'est l'heure de la bouffe!
Les deux se marrent à s'en faire péter leurs ceintures en peau de serpent.
Les deux autres mousquetaires présents dans la pièce se joignent au groupe de comiques.
Avant la remarque de blouson de cuir, le plus petit feuilletait un magazine porno en reniflant pendant que le collègue bossait sur une réussite, sa face de rat collé sur l'écran de l'ordi.
-Alors? j'attends…
Le gros revient à la charge.
-T'étais à la manif oui ou merde ?
-Oui, j'y étais.
Il se redresse en poussant un râle qui n'a rien à voir avec celui du cerf en rut, ou alors, un cerf vachement handicapé par une odeur de frite et un bon paquet de kilos en trop.
-Bah voilà ! C'est pas compliqué, tu vois mon pote.
Moi, son pote, c'est à gerber!
Encouragé par la victoire de gros lard, blouson de cuir abandonne sa chaise-bourricot. Il fait quelques pas dans ma direction. Il a rudement du mal à marcher droit...Probablement ses santiags en peau de lézard...une vraie ménagerie ce bureau…
Il se force à sourire, me proposant une dentition de cheval salement attaquée par un paquet de microbes.
-Et t'y faisais quoi à la manif, hein? qu'il me demande.
-Je manifestais.
Le sourire s'éteint. Gros lard veut se marrer, il se retient... par égards.
Le collègue grimace. C'est pas très beau à voir.
-T'es un p'tit malin, toi. Un comique.
Gros lard reprend la main.
-Alors, grogne-t-il, tu manifestais, hein, et contre qui?
-Contre les  financiers, les politicards véreux, les responsables du grand merdier, quoi.
Gros lard lève sa paluche poilue bien haut, au-dessus de sa tête.
-Sois pas grossier ou je t'en colle une!
-La salope! Quelle salope!
Tous les regards se tournent vers le collègue qui vient de crier. L'obsédé, penaud, laisse tomber son magazine sur le bureau.
Le gros soupire et se masse les tempes comme Lino Ventura dans les films. Pitoyable.
Puis, il laisse tomber son postérieur sur le coin du bureau. Le bureau gémit.
-Ecoute moi bien, qu’il reprend , faussement rasséréné. Nous, ce qu'on veut, c'est chopper les meneurs, les vrais... les fouteurs de merde professionnels...
-Les salopards de gauchistes, intervient le type des réussites.
-Les putains de rouges, complète blouson de cuir.
-Les anarchistes, lance à son tour l'obsédé.
-Ca va comme ça ! braille le gros lard.
Il soupire un peu plus fort. L'odeur de frite se propage dans le bureau, jusque dans les placards.
-T'as pigé ? qu'il me dit en me fixant.
-J'suis prêt à vous donner des noms...que je susurre.
Mon gros lard ouvre des yeux comme des soucoupes. Puis, les quatre se rejoignent.  Ils se positionnent debout face à moi, côte à côte, comme les frères Jacques au début de leur récital. Je pense que je n'aimerai pas les voir en collant colorés. La langue est pendante, les bajoues tombantes.
J'attaque…
-Le plus virulent de tous, c'est Quadruppani.
-Un rital ! crie blouson de cuir.
Gros lard fait un geste en direction de l'obsédé.
-Note sur le calepin, qu'il commande.
L'autre s'exécute.
-Et puis il y aussi Jérôme Leroy… Lui, c'est un vrai coco, que je reprends.
-Vas-y, vas-y, m'encourage le gros tas, en agitant ses paluches comme un marionnettiste.
-Et aussi l’ex-homme âne yack  et les autres, que je continue... Je peux vous donner les coordonnées de tous les types du réseau. C'est facile, y'a des blogs.
-L’ex, quoi ? demande l’obsédé.
Alors, gros lard s'avance vers moi comme un bon papa. Un bon papa qui s'assied sur le lit de son rejeton pour lui lire une histoire de Petit Ours Brun.
-C'est très bien, qu'il me dit en plissant les paupières. Je savais qu’'étais pas un mauvais bougre. C'est eux, ces salopards,  qui t'ont  forcé la main, hein, c'est ça, je me trompe pas?
-Oui, c'est vrai, c'est à cause d'eux.
-T'inquiètes pas mon petit, on va les serrer tous.
Sa grosse tête de bûche n'est qu'à quelques centimètres de moi. Je supporte très difficilement.
-T'y crois toi, à la société, hein, mon petit... tu l'aimes toi la société?
-Oui, m'sieur.
-Tu voudrais pas qu'elle disparaisse, hein?
-Non, m'sieur.
Une larme coule de l'oeil  du bouledogue. Ses yeux se ferment lentement.
-Je peux m'en aller, m'sieur?

Julius Marx
(Texte publié sur ce blog le 27 décembre 2012)

mardi 1 décembre 2015

Se souvenir des belles choses (4)

Avant le bouquet final du prochain grand feu d'artifice,
se souvenir des belles choses de notre monde :
L'énergie nucléaire.



L'amour qui meut le soleil et les étoiles. Voici un vers de Dante qui voit plus loin que le télescope de Galilée.
Lorsque la science aura tout ordonné, ce sera le tour des poètes de battre de nouveau les cartes.
Ennio Flaiano 
Autobiographie du Bleu de Prusse
Le dessin est de Gébé, dans le vrai Charlie, évidemment.






lundi 30 novembre 2015

Se souvenir des belles choses (3)

Avant l'ultime crise d'indigestion de notre monde prospère et obèse,
se souvenir des belles choses.
Les sans-domicile fixe.





Quand le ciel est ainsi, c’est parfois qu’il pleuvra. Quand il pleut trop, l’eau monte dans le lit de l’affluent, dans les canaux, dans les gouttières, elle envahit les berges du fleuve et même les voies express, elle chasse vers la surface du sol les hommes et femmes sans domicile fixe, et aussi les rongeurs au petit regard saillant froidement à fleur de boue, au poil hirsute découvrant une peau blême, au long museau fendu sur l’arête de leurs dents jaunes et rouges d’un sang impur.
Mais il pleuvait à peine cette nuit, les gens des ponts restaient cois sous leur conglomérat d’étoffe et de carton, les pieds ficelés dans le journal. Par exemple il y en avait trois, près du pont Alexandre-III, d’eux d’entre eux embrassés formaient un tas de sommeil, l’autre dormait dans un caisson oblong fait de cagettes avec une bâche en plastique vert dessus, zébrée de boue sèche et de goudron. Dépassait de ce volume une paire de tennis marine et ciel, râpées, quelquefois animées  par les orteils qu’elles contenaient. Leur détenteur toussa, se gratta dans son box dont les parois frémirent, puis rampa sur le dos vers l’extérieur, les pieds devant, déjà vêtu d’un pantalon de tergal gris, d’un col roulé tête-de-nègre et d’une parka olive fourrée, lacet à la taille, capuche escamotable, bons et solides vêtements d’ouvrier agricole comme on en trouve sur les marchés. Usés sans déchirures, malpropres superficiellement, tout de suite ils avaient l’air de quelque chose dès que Charles dressé les eut rajustés, rentrés l’un dans l’autre, chassant le débraillé, tout de suite cela vous prenait de la tenue.
Jean Echenoz
L'équipée Malaise
Photo Dorothéa Lange White Angel bread line (1933)

samedi 28 novembre 2015

Se souvenir des belles choses (2)

Avant l'effondrement prévisible de notre monde gourmand
se souvenir simplement des belles choses.


Se souvenir des belles choses (1)

            Avant l'effondrement prévisible de notre joli monde, 
                    se souvenir simplement des belles choses.




vendredi 20 novembre 2015

Histoires par dessus




« On ne doit pas s’amuser beaucoup dans votre bled, dit Lulu Doumer.
-Oh pour être calme, c’est calme, dit Thérèse. T’as le cinéma le dimanche. Et si tu veux danser tu peux descendre jusqu’à Suresnes où l’on mange des moules et où les frites sont bonnes. Qu’est-ce que tu désires de plus ? Je sers une autre tournée ? »
Des Cigales hocha le chef, affirmativement. Thérèse emplit de nouveau les petits verres.
« T’as aussi le musée, continua-t-elle, à la Malmaison. C’est plein de souvenirs du temps de l’Empereur. C’est là qu’il a fourré sa Joséphine quand elle a commencé à lui casser les pieds. Il était plutôt vache le Poléon mais les hommes sont tous comme ça. Ils n’hésitent jamais à sacrifier une pauvre femme pour arriver aux honneurs. C’est pourquoi moi je te le dis, pour des filles comme nous, te fie jamais à un type qu’à de l’ambition, il te laissera toujours choir un jour ou l’autre.
-Je ne vois pas pourquoi je n’irai pas moi-z-aussi-z-aux-z-honneurs, dit Lulu Doumer.
-Il te laissera tomber que je te dis.
-Et pourquoi que je n’essaierais pas d’y aller toute seule ? Moi-z-aussi je veux-z- être riche et hhonorée. »
Des Cigales secouait sa cendre dans une assiette.
« Faut faire la pute alors. »
Raymond Queneau
Loin de Rueil (1944)


Métaphoriquement
Chez Queneau, les paragraphes s’enfilent comme les perles blanches des chapelets de nos grands-mères. L’elliptique a été prié de prendre la porte en refermant derrière lui. Quant aux adjectifs, ont leur a demandé de se presser un peu l’un contre l’autre, pour faire de la place aux autres locataires, en somme. Et puis, on a beau s’enfiler des perles et des perles, on finit toujours par se retrouver devant la grande pièce montée de la gare Saint-Lazare avec, face à vous, un benêt en pardessus.

Surprises
Quel bonheur de découvrir ces paragraphes qui s’enfilent comme des perles !
Où Diable est passé l’elliptique ! Mais qu’est-ce donc que ces drôles d’adjectifs ? Ah ! Voilà la gare Saint-Lazare et mon pote le benêt. Jamais vu un pardessus pareil.

Retrograde
Avec mon copain le benêt, devant la gare Saint-Lazare, nous ne parlons pas de son drôle de pardessus mais de paragraphes, d’adjectifs bizarres et puis de perles. Tiens, pourquoi des perles ?

Rêve
J’étais assis sur un nuage, dans un univers brumeux et nacré. Autour de moi, des paragraphes sérieux défilaient sans m’accorder le moindre regard. Des adjectifs pressés comme le lapin d’Alice, s’agrippaient l’un à l’autre. Et puis, subitement, une ombre imposante (en forme de pardessus gigantesque) fit la nuit au-dessus de mon nuage. C’est à ce moment-là que la sonnerie du téléphone me réveilla. C’était mon ami le benêt qui m’attendait devant la gare Saint-Lazare.

Hésitations
Je savais qu’il me parlait de perles, de paragraphes et d’adjectifs. Mais Pourquoi à moi, et devant la gare Saint-Lazare ? Etait-il mon ami ? Serais-ce le début d’une histoire ? Et ce pardessus étrange…


Moi je
Bon, c’est évident, Queneau est un grand écrivain. Mais, moi aussi je martyrise les paragraphes, la belle affaire ! Je suis aussi un grand ami des adjectifs surprenants. Moi, si un type vient m’importuner devant la gare Saint-Lazare je lui fait bouffer son pardessus. Et puis, d’abord, qu’est-ce que j’irais faire devant la gare Saint-Lazare ? Je vous le demande.

Comédie
                                                      Acte Premier
                                                          Scène 1
                                              Entre les paragraphes du bouquin de Raymond Queneau « Loin de                                                       Rueil », un jour, vers midi.

Un paragraphe : Laissez-passer, s’iou plaît ! Voyez pas que je suis pressé !

Le lecteur saute par-dessus le paragraphe dans une belle figure qu’il pense artistique.
                                                                
                                                              ACTE SECOND
                                                                    Scène 1
                                                                   Même décor
Deux adjectifs s’embrassent.
                                                               
                                                               ACTE TROISIEME
                                                                      Scène 1
                                                         Devant la Gare Saint-Lazare
Deux hommes se rencontrent.
Premier homme : Tiens, c’est toi ?
Deuxième homme : Oui.
Premier homme  (ouvrant de grands yeux étonnés) : Qu’est-ce que c’est que ce pardessus ?
Le deuxième homme hausse les épaules.
                                                                  
                                                                     EPILOGUE
                                                            Même décor. Quelques minutes plus tard.

Un écrivain croise les deux hommes.

L’écrivain : Tiens, tiens. Pas mal comme début d’histoire. Faut que je travaille là-dessus.

Julius-Marx
Dessin: Scavini  blog Stiff Collar

lundi 16 novembre 2015

Oui, combien de temps ?





Yes, 'n' how many times must the cannon balls fly

Before they're forever banned ?

The answer, my friend, is blowin' in the wind,

The answer is blowin' in the wind.

How many years can a mountain exist

Before it's washed to the sea ?

Yes, 'n' how many years can some people exist

Before they're allowed to be free ?

Yes, 'n' how many times can a man turn his head,

Pretending he just doesn't see ?

The answer, my friend, is blowin' in the wind,

The answer is blowin' in the wind.

How many times must a man look up

Before he can see the sky ?

Yes, 'n' how many ears must one man have

Before he can hear people cry ?

Yes, 'n' how many deaths will it take till he knows

That too many people have died ?

The answer, my friend, is blowin' in the wind,

The answer is blowin' in the wind.

Bob Dylan
Blowin' in the wind (1963)

mardi 10 novembre 2015

Le Polar est Saisissant



Ecoutez la voix intérieure de Georges Bellanger, un jeune homme très perturbé qui vient d’assassiner sa deuxième victime.

Bon Dieu me dire ça à moi j’ai tout ce qu’il faut côté cul comme si je devais croire des stupidités pareilles c’est pas parce qu’elle couche avec un pianiste à moitié drogué et le reste pire encore qu’elle allait me faire avaler qu’elle voulait pas baiser avec moi faire l’amour l’amououour comme elle disait avec sa voix de chatte en chaleur et c’est bien vrai qu’elles sont toutes pareilles regarde Gin c’était pareil elle voulait pas et pourtant une fois que c’est fait je me dis c’est toutes des putes des demoiselles Lunoulautre avec un trou devant un trou derrière et les pieds froids les pieds c’est ce qui refroidit  le plus vite ce qui me rend fou c’est quand elles se sauvent pire que si j’avais des puces et les cris et les cris pourquoi crient-elles je déteste les cris je dois les faire taire et elles se débattent quand elles sentent mon machin mon poids les écraser et qu’elles se débattent en sifflant bon Dieu de bon Dieu je ne veux plus qu’elles s’arrêtent de bouger comme ça alors je laisse passer un peu d’air juste ce qu’il faut c’est vrai que Louise a un beau cul et juste là entre ce petit coin bon Dieu pourquoi elle ne bouge plus mais qu’est-ce qui se passe dans mes yeux dans ma tête pour que cette chose me vienne de plus en plus souvent maman a raison je devrais aller voir le médecin surtout que ça peut mal finir et les pieds déjà froids c’est les pieds qui refroidissent d’abord pourquoi elle bouge plus bouge bouge elle aurait pas dû me dire j’ai tout ce qu’il faut côté cul ça excite un homme normal maman dit que je suis normal seulement malade c’est pas un médecin que je veux je veux Gin ou Louise ou Miquette toutes ces putes qui veulent pas de moi c’est des mademoiselles Lunoulautre avec un trou devant un trou derrière pourquoi t’as voulu crier Louise louise bouge Louise bordel de merde bouge.

Tito Topin
55 de fièvre (Folio Policier)
Image: John Drew Barrymore le Lipstick-killer de While the City Sleeps ( Fritz Lang-1956)

dimanche 8 novembre 2015

Le Monde d'en bas




Dahab
Sœur aînée de la Mer Rouge
à l’heure où le soleil décline.
Dahab fatiguée
à l’heure où tous les chats sont gris.
Personne ne peut vous empêcher
de lever la tête vers les étoiles qui surgissent aussitôt.
Mais ici, l’essentiel est en dessous du niveau de la mer
dans un monde de couleurs
imaginé par un créateur illuminé.
Saluons respectueusement les plus gros poissons
pendant que les plus petits tourbillonnent lentement
comme des feuilles mortes, vers les grands fonds .
Tout est calme et parfait
mais bien plus tard, je sais  que j’aurais beaucoup de mal
à trouver un adjectif pour chacun.
Pendant ce temps, là-haut,

le soleil s’amuse à embraser les nuages.
JuliusMarx

jeudi 29 octobre 2015

Guerre civile






-En somme, dit Rosenthal, cette revue pourrait s’appeler La Guerre civile
-Pourquoi non ? dit Laforgue. Ce n’est pas un mauvais titre, et il dit bien ce que nous voulons dire. Tu es sûr qu’il n’est pas pris ?
-La guerre civile est une idée qui doit être dans le domaine public, dit Rosenthal. Ca ne se dépose pas.
Paul Nizan
La conspiration

Gallimard-1938

mardi 27 octobre 2015

Le Polar Est Métaphore




La présence de la Tortue sur un lieu voué  à la culture était, en soi, une métaphore qui chercherait à cerner le concept d’une hétérogénéité obscène. Littéralement, il ressemblait à son totem privé de carapace. Des yeux à la place du front, une bouche sans lèvres là où aurait dû figurer un menton, bras courts, jambes torses et un tronc fluet dont on sentait qu’il n’attendait qu’une occasion pour prendre les formes imprévisibles d’un jouet en latex. La nature, dédaignant la facilité de le doter d’une belle âme, avait préféré pousser l’expérience jusqu’au bout et l’avait fait aussi salaud qu’il était moche ; une espèce de perfection.

Comble de raffinement cruel il était, bien sûr, étonnamment intelligent et parfaitement inculte. Mieux, il vouait à toutes formes de civilisation une haine remarquablement inventive. Torquemada l’aurait fait chef abbé dans sa clique, la pègre niçoise en avait fait son indic officiel et s’en servait pour balancer aux flics tous ceux qui menaçaient son équilibre écologique.

Patrick Raynal
Né de Fils Inconnu
Albin Michel-1995
Image : Un plan de Crossfire (Feux Croisés-1947- d'Eward Dmytryk) où l'on voit ce qui arrive généralement aux gens comme la Tortue.

samedi 24 octobre 2015

Ces Dames



Il ne semble pas qu’un souci étranger aux caresses entraîne dans ce royaume  tout ce peuple changeant de femmes qui concède à la volupté un droit perpétuel sur ses va-et-vient. Multiplicité charmante des aspects et des provocations. Pas une qui frôle l’air comme l’autre. Ce qu’elles laissent derrière elles, leur sillage de sensualité, ce n’est jamais le même regret, le même parfum. Et s’il en est qui font monter en moi très doucement le rire par la disproportion qui règne entre leur physique médiocre ou burlesque et le goût infini qu’elles ont de plaire, elles participent encore de cette atmosphère de la lascivité qui est comme le bruissement des feuilles vertes. Vieilles putains, pièces montées, mécaniques momies, j’aime que vous figuriez dans le décor habituel, car vous êtes encore de vivantes lueurs au prix de ces mères de famille que l’on rencontre dans les promenades publiques. Les unes ont fait de ce lieu leur quartier général : un amant, un travail, l’espoir peut-être de prendre à leur piège un gibier qui n’est pas tout à fait celui des boulevards, quelque chose enfin qui a l’accent de la destinée, les a fixées dans ces limites. D’autres ne hantent le passage que par rencontre : le désoeuvrement, la curiosité, le hasard… ou bien c’est un jeune homme timide qui craignait d’être vu avec elles au grand jour, ou bien c’est un roué qui a ici ses aises et qui vient examiner sa prise dans ce coin tranquille. Mais ma prédilection va aux véritables habituées. On peut les voir souvent. On les retrouve. Il n’est pas besoin de les approcher. On se fait une idée de chacune avec le temps. D’une année à l’autre, à peine si elles changent. On suit en elles la marche des saisons, la mode. Elles varient insensiblement avec le ciel, comme ces marionnettes des baromètres de la Forêt-Noire  qui mettent une robe mauve les jours de pluie. L’air qu’elles fredonnent change aussi : on le connaît toujours, on le reconnaît même. Quelques-unes se dispersent, les autres vieillissent. Chaque printemps renouvelle un peu leur contingent. Les premières venues, d’abord craintives ou bruyantes, se disciplinent au milieu. Tapisserie humaine et mobile, qui s’effiloche et se répare. Elles ont, en même temps, les mêmes chapeaux et les mêmes idées, mais elles ne se chiperont jamais l’allure, un sens indéfinissable de leur corps, si ce n’est pour quelques grimaces canailles, qui indiquent, plus sûrement que tout, le coudoiement et la camaraderie, un certain avilissement  délectable, lequel me monte tout de suite l’imagination et me chauffe le cœur. Dans tout ce qui est bas, il y a quelque chose de merveilleux qui me dispose au plaisir. Avec ces dames, il s’y mêle un certain goût du danger : ces yeux dont le fard une fois pour toutes a fixé le cerne et déifié la fatigue, ces mains que tout abominablement révèle expertes, un air enivrant de la facilité, une gouaillerie atroce dans le ton, une voix souvent crapuleuse, banalités particulières qui racontent l’histoire hasardeuse d’une vie, signes traîtres de ses accidents soupçonnés, tout en elles permet de redouter les périls ignominieux de l’amour, tout en elles, en même temps, me montre l’abîme et me donne le vertige, je leur pardonnerai, c’est sûr, tout à l’heure, de me consumer.

Louis Aragon
(Le Passage de l’Opéra / Extraits)

Le Paysan de Paris-1924
Dessin : Francis Picabia. Si vous voulez en apprendre un peu plus sur l'auteur je vous conseille ce blog: "le-beau-vice.blogspot"

mercredi 21 octobre 2015

Une mauvaise farce



On se demande à quel moment Picasso, harcelé de visites, travaille. Il travaille en cachette, quand vous mangez, quand vous téléphonez, quand vous dormez, quand vos ondes distraites le laissent libre d’organiser le monde à sa guise et non à la vôtre. Jamais il n’attrape votre perche, car il lâcherait la sienne. A une dame qui lui demandait : « Qu’est-ce que cela représente ? » il répondit : « Cela représente un million. » Et à une autre qui demandait si ses œuvres étaient des farces, il répondit que « toutes les œuvres étaient des farces, à commencer par les chefs-d’œuvre ». Les personnes ne peuvent s’attendre à la surprise qu’un inventeur de formes leur fait ; toute surprise se présente à la somnolence du public comme une farce, une mauvaise farce, car elle le réveille en sursaut et l’oblige à sortir de son propre monde où il marchait tranquille. Elle le précipite contre un mur.

En parlant d’un poète, on ne devrait pas dire inspiration, mais expiration. Les trouvailles ne lui viennent pas de l’extérieur, elles viennent de ses propres ténèbres qu’il fouille, comme on fouille le sol d’Egypte. C’est pourquoi les objets qu’il découvre paraissent souvent d’un usage incompréhensible  aussi bien à ses yeux qu’aux yeux des autres. Il serait donc mal venu de s’étonner de l’incompréhension puisqu’il arrive qu’il ne se comprenne pas lui-même.
Jean Cocteau
Maalesh (Journal d’une tournée de théâtre)
(Gallimard)

 Photo : Picasso devant un portrait de Françoise Gilot, photographie de Michel Sima.

dimanche 18 octobre 2015

Le Polar Est Cinéphile (3)



Chaligny évita un lampadaire, freina sèchement. Le véhicule glissa sur les roues avant bloquées et pivota. Le mouvement de rotation fit que la Renault au lieu de continuer vers le sommet se retrouva dans le sens de la descente. L’arrière heurta une voiture d’enfant, un landau sans âge, bourré de chiffons et d’incertains objets glanés par un vieux chineur à la peau tannée. L’homme, un être hybride, moitié antiquaire-rive-gauche, moitié marché-Malik-au-petit-matin, un tiers aveugle faisant la manche et un quart clochard, l’homme, donc, lâcha la poignée du landau.
S.M. Eisenstein dans la rue de Belleville.
L’escalier d’Odessa face au théâtre de Belleville.
La voiture d’enfant accéléra dans la pente.
Devant les Folies-Belleville, le berceau à roulette pivota sur la gauche. Où êtes-vous, les mânes de Montéhus ? Le théâtre et son public dévot reprenant les chants insurrectionnels d’un Montéhus déchaîné.
Et là-haut, devenu supermarché, l’ex-théâtre de Belleville ou Piaf, Marie Dubas, Fréhel faisaient face à la foule goguenarde, l’empoignait, la retournait. Un public bouleversé, le cœur dans l’œil et la larme dans la main.
Malgré les cris la voiture d’enfant persista.
Elle fonça vers le trottoir, y engagea les roues avant, heurta un réverbère et rebondit vers la chaussée. L’aile droite du taxi la prit par le travers bâbord. Elle décolla du sol gelé, bondit vers les étoiles endormies. Sa laque noire brilla un instant dans le faisceau de rayons du soleil hivernal. Elle fit un double saut périlleux en répandant son contenu sur la chaussée.
Allez la caméra, gros plan sur le landau. Top à la une ! Au diable la Crimée, exit Odessa. Un coup de chapeau aux cinoches disparus de Belleville, adieu le Floréal, le Phénix, l’Epatant. Le vieil Epatant du boulevard de Ménilmuche. Là, les films s’échouaient et venaient crever dans ce bras mort plein à craquer de pellicules qui feraient aujourd’hui le bonheur de vingt cinémathèques, tandis que le « Cocorico », rutilant de modernisme passait le dernier sorti des films SONORES ET PARLANTS, S.V.P.
« L’Epatant », au phono fêlé, qui à chaque  représentation (pas permanent le spectacle, tu penses…) passait et repassait le même disque :
« Je ne vais pas avec les hommes (bis)
Car ma mère me le défend,
Belle rose,
Car ma mère me le défend,
Belle rose du printemps. »
Le landau atteignit le boulevard, et comme un palet fou, s’insinua dans le trafic automobile. Ce fut l’Amazone en crue, la prise du Palais d’Hiver, la révolte des Boxers, l’exode de 40. On colmatait à Sedan et on pointait à Hendaye. La terrifiante pagaille causa des incidents, déclencha des troubles. Il y eut un début d’émeute. On vit, comme en mai 68, des Sénégalais défiler en scandant : « Nous sommes tous des juifs allemands. » Les gauchistes s’en mêlèrent, créant un comité de soutien à la juste lutte du peuple auvergnat pour son autonomie. Un calicot géant barra le boulevard : «  Vive l’Auvergne libre ». Le F.L.N.A.S. (front de libération nationale de l’Aunis et de la Saintonge envoya un télégramme de soutien et une barrique de cognac pour renforcer le soutien.
Le landau passa le carrefour, s’engagea dans le faubourg du Temple. Il accéléra encore et ses roues de guingois gémissaient dans la neige.
Un dernier travelling arrière.
Les « musettes » de Belleville. Un p’tit air de tango. «  Le Boléro » sur le boulevard et « La Java » dans son impasse du faubourg.
Finie la fête.
La vitesse du landau atteignit Mach 1. Il escalada le trottoir, heurta une porte cochère qui le propulsa en arrière. Une roue de détacha. K.O. technique. Le landau s’inclina comme pour saluer le quartier agonisant, se coucha sur le flanc et se disloqua. Le craquement de ses membres eut un relent de sanglot.
Le bandonéon expire. L’accordéon se referme. On range les instruments. Finie la fête, fini Belleville.
Chaligny, les jambes écartées bien posées sur le sol, la main gauche en visière pour éviter l’éblouissement, contemplait le désastre du haut de la pyramide.
-On devrait interdire les poussettes d’enfants dans les rues de Paris, dit-il à Campo-Formio.
-On devrait, chef, on devrait !
Joseph Bialot
Babel-ville

Série Noire
Image : Jean Gabin et Simone Simon dans La bête humaine (Jean Renoir-1938)

jeudi 8 octobre 2015

Charmeur d'or








Dieu qu’un visage est beau lorsque rien ne l’insulte
Le sommeil copiant la mort,
L’embaume, le polit, le repeint, le sculpte,
Comme Egypte ces charmeurs d’or.
Jean Cocteau

La Crucifixion 

mercredi 7 octobre 2015

Enfer




Naplouse, janvier 2013

Georges W. Bush, Jacques Chirac et Yasser Arafat vont en enfer, me raconte Nizar. Avant d’entrer Bush demande s’il peut téléphoner à sa famille, pour leur dire au revoir. Il téléphone une bonne demi-heure et ça lui coûte 127000 dollars. Ensuite Chirac appelle sa femme et ses enfants, puis chacun veut lui rendre un dernier hommage, ce qui fait qu’il passe l’après-midi au bout du fil, et ça lui coûte 5300 euros. Enfin, Arafat décroche le combiné, et là c’est non seulement la famille mais tous les amis de lutte, les militants qui veulent le saluer une dernière fois. Il passe plus d’une journée au téléphone. A la fin il demande : combien ? Et le préposé lui dit : 120 shekels.
Chirac, et surtout W. Bush sont outrés. Et pourquoi lui paye si peu comparé à nous, alors qu’il a téléphoné bien plus longtemps ?
C’est que, explique le cerbère, de l’enfer vers la Palestine, nous facturons le prix d’un appel local.

Récolté par François Beaune dans son livre La lune dans le puits -des histoires vraies de méditerranée- (Verticales-Gallimard 2013)

 Image : Masaccio, Adam et Eve chassés du paradis terrestre, Détail,  Chapelle Brancacci, Santa Maria del Carmine, Florence.

Et puis, tiens, j'apporte moi aussi ma modeste contribution à cette quête.
Zoo de Palerme. Deux amis se trouvent devant la cage de Jena Ridens (Hyène rieuse). L'un d'eux lit à haute voix les indications figurant sur le panneau accroché sur la cage: " vit dans le désert, sort seule la nuit,se nourrit de charogne, s'accouple une fois par an."
-Mais pourquoi elle rit? demande l'autre.

mardi 6 octobre 2015

Les voyelles de Rimbaud




Bus. L’attente.
Le ciel est encore bleu.
Je me laisse endormir par un vent câlin
 frais comme une gorgée de vin rosé
un soir d’été méditerranéen.
Mon rêve est agité
trop agité, peut-être ?
Je suis occupé.
trop occupé, peut-être ?
Pas le temps de penser au soleil
ni de parler aux mouches.
Pas le temps de penser à toutes ces choses
comme la vieillesse, l’heure, ou la liste des courses.
L’abri bus est devenu un lieu bizarre
qui ressemble à une salle de bains
encombrée de manuscrits.
Et puis, les voyelles colorées de Rimbaud
s’envolent  une à une des pages.
A noir, E blanc, I rouge…
Elles cherchent à s’échapper
et se cognent contre les murs carrelés
comme des insectes surpris par la lumière trop vive.

Mais, le vent a claqué la porte
et je dois me mettre en route.
Julius Marx
Giza -Octobre 2015
Image :  Lapin- mur Marseille (détail)

vendredi 2 octobre 2015

Le Polar Est Amour (25)




-Eh bien, ça fait cette impression, c’est sûr, dit-elle en détournant la tête et en levant les yeux vers le coin le plus éloigné de la cuisine ; et elle examinait toujours l’angle lointain quand elle dit : Alors est-ce que vous voulez coucher avec moi cette nuit ?
-Pourquoi moi ?
Elle le regarda- d’un œil plutôt grave, pensa-t-il- et dit :
-Eh bien vous êtes gentil et vous êtes plus âgé et comme je vous le demande, au lieu que vous me fassiez des avances, ça veut dire que c’est mon choix, non ? Et si je peux faire un choix, alors je ne dois pas être en prison, somme toute.
-Cela veut dire que vous pouvez choisir quelqu’un d’autre, dit Adair.
-Nous ne sommes pas forcés de… de faire quelque chose, à moins que vous vouliez. Je veux juste trouver quelqu’un là quand je me réveillerai. Quelqu’un de gentil.
-Je suis très flatté, dit Adair.
Elle sourit pour la première fois, d’un sourire très menu.
Je pense que vous venez de dire non merci, Virginia, dit-elle.
Adair lui sourit en retour.
-Mais si vous avez encore le même sentiment un autre soir, eh bien…
Elle se leva lentement et demeura immobile, le contemplant avec curiosité.
-Ce que vous êtes en train de faire, c’est me donner encore le choix, n’est-ce pas ?
-Je ne puis vous donner ce que vous possédez déjà.
Elle sourit de nouveau, avec plus de confiance cette fois.
-J’y réfléchirai, M. Adair, dit Virginia Trice qui se détourna et quitta la cuisine.
Adair se leva, ramassa les assiettes, les tasses et l’argenterie, et les transporta dans l’évier. Tandis qu’il  faisait couler l’eau et ajoutait du liquide vaisselle Ivory, il se promit de laver et d’essuyer tout avec lenteur, en se concentrant sur chaque assiette, chaque tasse, chaque fourchette, cuiller, couteau. Cela l’empêcherait de penser à comment ce serait d’être assis au bord du lit  là-haut dans la chambre de Virginia Trice, et de lui enlever lentement ses vêtements, un par un.
Ross Thomas
La Quatrième Durango

(Rivages-1993)
La Quatrième Durango et l'un de ces romans noirs qui, une fois achevé, vous laisse légèrement groggy ; probablement à cause de son écriture, de la  tension de l'intrigue et des personnages si attachants. Bref, du sacré bon travail.
Image: Lana Turner et John Garfield dans The Postman always rings twice (Tay Garnett -1946)

mardi 29 septembre 2015

Illusion


Un jour, c’était un dimanche, je rejoignis Pasqualino dans sa boutique comme à l’accoutumé. Il chargeait son Leica et me dit qu’il devait aller photographier une « réunion » de ménagères paysannes. J’étais épouvanté à l’idée profondément triste d’affronter seul cet après-midi dominical et décidai de l’accompagner. Nous prîmes la route de la mer appelée « riviera », promenade qui me plaît beaucoup. La mer avait sa parure hivernale, jaune, écumeuse, et, tout en marchant sur le sable, loin des maisons, nous abordâmes des sujets habituels, qui ne nous ennuyaient jamais. Nous aurions pu continuer de parler ainsi jusqu’au soir, ce qui est, je crois, la condition nécessaire d’une solide amitié. La mer participait à la conversation. Inutile de rappeler la mélancolie qui émane de la mer l’hiver, le spectacle tonique des vagues qui glissent sur le sable et apportent l’écume presque jusqu’à vos pieds. Dans cette région(1), le vent du nord plie les pins dès qu’ils dépassent un mètre de haut et les fait pousser de guingois. De sorte que s’il n’y a pas de vent, l’illusion persiste, presque théâtrale, et également tonique.
Ennio Flaiano
(Les photographies)
Autobiographie du Bleu de Prusse

 (1)     La région dont parle le narrateur est celle des Abruzzes dont il est souvent question dans ce blog. Quant à la photo qui illustre ce texte, elle a été prise à Venise, le pays où naissent les illusions.

samedi 26 septembre 2015

Le Polar Est social




« Attendez ici, monsieur Griffin, s’il vous plaît », dit-il, indiquant des dizaines de chaises en plastique attelées les unes aux autres qui me font toujours penser à des bancs d’églises de bas-fonds. « Un médecin va s’occuper de vous tout de suite. »
Tout de suite se révéla être près de trois heures plus tard.
L’endroit ressemblait plutôt à une gare routière. Même sensation d’être coupé du temps, même style d’aménagement et même misère. Tout puait la fumée de cigarette, le tabac froid et les odeurs corporelles. Les sièges, le sol, la plupart des murs étaient maculés de tâches. Un chapelet continu de monde entrait et sortait. Certains pique-niquaient, seuls ou en groupes autour de boites de fast-food ou de sacs d’épicerie dans lesquels ils avaient apportés leurs sandwichs, quelques-uns, à en croire leurs biens empilés autour d’eux, avaient élu résidence.
La police ou les ambulanciers passaient régulièrement les portes automatiques accompagnés d’ivrognes, de victimes d’accidents, de jeunes gens aux yeux vides, de SDF au sexe indéterminé emmaillotés dans des couches de chiffons, de violeurs et de violés, de patients en cours de 
résurrection, de corps en cours de refroidissement. Environ tous les quarts d’heure, un nom jaillissait, tonitruant, des haut-parleurs, et une personne de plus disparaissait dans les boyaux de la bête. Aucune ne semblait jamais reparaître. Infirmières et autre employés traversaient périodiquement la salle pour aller fumer dehors.
Une jeune femme du zoo Audubon arriva avec le faucon qu’elle était allée nourrir agrippé à elle par les serres qu’il avait plantées dans sa joue gauche.
Un inspecteur de police vint prendre des renseignements au sujet d’un cadavre qui avait été jeté devant l’entrée des urgences, plus tôt ce matin-là, apparemment par une maison de pompes funèbres qui déclarait que la famille refusait de les payer.
Une vieille dame entra, s’avança vers le bureau d’accueil à petits pas lents et demanda si on pourrait lui dire si son mari avait été amené ici après une crise cardiaque la nuit précédente, elle ne se souvenait plus où ils avaient dit qu’il l’emmenait, elle avait déjà essayé plusieurs autres hôpitaux  et elle n’avait plus d’argent pour prendre un autre taxi.
En fin de compte, Clare avait eu raison sur toute la ligne. Une fois que mon tour arriva finalement d’être avalé par la baleine, elle me recracha affublé d’une douzaine de points de suture.
James Sallis
Papillon de nuit
Folio Policier (622)

Un roman de Sallis, du moins dans la série des Lew Griffin, c’est l’assurance d’une belle plongée dans  le Paradis américain. Un voyage au pays de la démocratie, des droits de l’homme et de la liberté. Même si l’auteur oublie trop souvent à mon goût son intrigue pour abandonner la parole  à son personnage, pour le laisser se perdre dans les méandres de ses propres réflexions. Le style (une sorte d’anti-Ellroy) évoque plus le roman français et européen que Lew, l’ancien garde du corps devenu professeur de littérature et écrivain, ne cesse de citer. Heureusement pour nous, et pour le roman noir, il y a la violence ; violence quotidienne, beaucoup plus insidieuse et de fait, insoutenable.
Julius Marx
image: Joe Morton dans le Brother de John Sayles(1984)