lundi 19 décembre 2016

Une définition de la négritude





Ecrivain brouillon, je suis devenu le brouillon d’autres écrivains, d’auteurs présumés tels, le grouillot de gens importants qui n’ont pas le temps d’écrire, si ce n’est leur nom sur la couverture. On les comprend. Je suis une sorte d’écrivain public que le public ne connaît pas. Il y a des gens qui donnent la vie comme d’autres donnent la mort, un tueur à gages ne se soucie pas de l’avenir du cadavre, après tout. J’ai tout d’un tueur à gages, mais j’en suis le contraire ; j’ai tout d’un écrivain, mais j’en suis le négatif. A force d’être nègre, on voit tout en noir. Je suis pourtant d’un naturel rieur, espiègle, nullement encombré d’une culture encyclopédique, ne lisant que des cils, n’écrivant que du bout des doigts ; nègre sans nom, écrivain sans renom, il est douteux que les badauds du Père-Lachaise fassent un jour un détour pour lire mon épitaphe. Seule curiosité de la pierre : l’épitaphe restera gravée, mon nom s’effacera.
Hervé Prudon
Plumes de Nègre

Mazarine (1987)

Retrouvé ce beau livre chez une fidèle amie et relu de suite! Tout au long de ma lecture, j'ai très souvent pesté contre le goujat qui avait prit la liberté de griffonner (certes, au crayon papier, mais, tout de même!) le texte avant de m'apercevoir que c'était moi le coupable. 
On peut juste imaginer le triste sort d'un nègre à la Série Noire.
Image : John Turturro et John Goodman dans le Barton Fink des Coen Bros (1991)

samedi 17 décembre 2016

Cairo Diario



Le vent, et c’est le remue-ménage général. Pire que le plus véreux des flics ! Il entre par  effraction,  veut tout savoir, tout maîtriser. Il bouscule, frappe ! Les marques de coups ? et alors ?

Petits oiseaux gris cendrés à la tête noire et blanche. Leurs pattes, un simple trait de crayon noir, même pas feutre. Pourquoi sont-ils toujours solitaires ? Le vent vient glisser sa main légère sous leur poitrail. Leurs plumes se soulèvent. Ils ont l’air de porter une écharpe. Une écharpe de vent ? Oiseaux poètes.

Le vieil homme est assis sur un mètre carré de pelouse. La tête en serviette-éponge. Une momie décharnée, un cadavre avec les yeux ouverts, remplis de résignation triste. Il regarde celui qui court, là, devant lui, l’homme fluo, celui qui veut souffrir, chaque vendredi matin. Il voit, il ne cherche même pas à comprendre.

Femmes de foulards, enveloppées, prêtes à être expédiées. Import/ export. Bientôt étranglées par leur foulard comme Isadora Duncan.

Il semble que je sois arrivé à un âge où l’on doive se satisfaire de son passé. Curieusement, ce sont mes erreurs, mes lâchetés, mes faux-pas, qui défilent dans ma tête.


Ma bouche devient sucrée.

Julius Marx
Le Caire-Décembre 2016
photo : Manuel Aguilar

vendredi 16 décembre 2016

Le polar Est Amour (29)





Dope in-croy-ya-ya-yable, grâce incroyable, à lui coller frissons et picotis sur toute la peau. Elle lui donne envie de faire l’amour. Super le pied, de l’air qui lui donne envie de faire l’amour. O dégrafe son jean, laisse glisser ses doigts et commence à accorder sa mélodie.
Chon ne changera jamais, songe O- alors même qu’elle est quasiment au-delà de toute pensée, entre la super-dope d’un côté et son petit bouton qui bourgeonne-, il préférerait rester assis à dévorer des yeux du sexe pixellisé plutôt que de sauter une vraie femme allongée à portée de doigts en train de chevaucher sa main.
-Viens me baiser, s’entend-elle lui dire.
Chon se lève de son fauteuil, lentement, comme si c’était une corvée. Se plante au-dessus d’elle et l’observe pendant quelques secondes. O aimerait bien le choper d’un geste pour le tirer sur elle mais elle a une main occupée et l’effort est trop grand, comme si Chon était trop loin. Finalement, au bout du compte, il se débraguette et ouais, constate-elle, mister blasé trop cool pour le lycée, toi le maître zen détaché, t’es dur comme le diamant.
Il démarre tout en maîtrise, froid comme de la glace, l’air dégagé, comme si sa bite était une queue de billard et qu’il alignait les coups puis, au bout d’un moment, il commence à la bourrer à la hargne, pan pan pan, comme s’il lui tirait dessus. Et à chaque coup de rein, les frêles épaules de O s’enfoncent dans l’accoudoir du canapé.
A la piler de sa queue, les hanches en bélier, il cherche à se vider la guerre du corps et de la tête, à croire qu’il réussira à en chasser les images par un trop-plein de baise, à croire que toutes ces visions abominables jailliront en lui en même temps que la giclée de son foutre (un orgasme guerrier ?), mais ça n’arrivera pas c’est en pure perte même si O de son côté fait de son mieux cambre les reins lance ses propres hanches et rue comme si elle voulait l’éjecter de sa grotte moussue des mers du Sud cet envahisseur mécanique occupé à abattre sa forêt tropicale sa jungle humide et moite.
Tout en lâchant…
Oh, oh, oh.
Oh, oh, ohhhhh
O !
Don Winslow

Savages
image: Woody Harrelson in No country for old men (Coen-Bros-2007)

samedi 10 décembre 2016

Caro diario




Tout à coup, écrire m’a donné la nausée, et m’est venue la volonté d’abandonner absolument et pour toujours l’idée de ces notes.
On écrit avec l’intention d’être vrai et véridique, et puis on s’aperçoit qu’on a toujours été inexact, toujours non vrai, et ici et là, même sans le vouloir, menteur.
L’écriture n’est pas apte à appréhender la vérité, même si elle est le seul instrument que l’on possède pour s’essayer à le faire. Le langage est bon pour la poésie, parce que la poésie ne veut pas exprimer la vérité, mais est une construction d’idées, qui a sa propre vérité, laquelle prend forme avec la parole et ne fait qu’un avec elle.
Je dirai encore ceci : j’ai eu l’impression que chercher à signifier et à être précis avec des mots trouble et détruit la perception sans mot des sentiments, des affections, des sensations. Avec pour résultat qu’à ces sentiments et affections et sensations, qui sont notre vie, se substituent des écritures. Des copies à des originaux, des originaux défigurés et perdus.
Le diariste s’empresse de transformer sa propre vie en pièce d’écriture, et perd la vie. Combien de larmes tardives ont été versées de ce fait malheureux par des écrivains !
Virgilio Giotti
Notes inutiles
Les quelques lignes illustrant ce texte sont extraites du  script du magnifique film de Nanni Moretti Caro Diario

mercredi 7 décembre 2016

Profites-en tant que tu peux





A la fin de l’été dernier, assis sur un banc devant ce snack lors d’un après-midi caniculaire, il reluquait huit pom-pom girls légèrement vêtues qui répétaient leurs mouvements. Il aurait dû se sentir gêné, mais ce n’était pas le cas. Il vivait une expérience trop forte pour penser à partir sur-le-champ. Un temps, Janis Joplin avait été sa chanteuse préférée, et il repensa à sa chanson, Get it while you can, « profites-en tant que tu peux ». Quand elles partirent, l’une d’elles agita la main vers lui et il eut  du mal à comprendre le sens de ce geste. Il ne signifiait peut-être rien. Elle connaissait probablement la lubricité des vieux, mais c’était louche. Peut-être était-elle tout simplement sympa ? Au lycée, deux des quatre pom-pom girls étaient de superbes salopes qui voulaient se marier au plus vite, alors que les deux autres étaient de vraies saintes nitouches tout aussi désireuses de convoler le plus rapidement possible. Quand il les revit quelques années plus tard, elles lui firent l’impression d’avoir mangé trop de pancakes après la messe, selon une tradition qu’on ne saurait enfreindre. Aucun de leurs époux n’avait réussi, pourtant toutes restèrent mariées et eurent beaucoup d’enfants.
Jim Harrison
The Big Seven

(Péchés capitaux

jeudi 1 décembre 2016

La vie anecdotique (5)





Flux et reflux
Ils n’accompagnent pas le flux et le reflux, ils restent dans la tourmente. Immobiles (les yeux clos) sous des tonnes de sable. Tout ce qui bouge autour d’eux, au-dessus d’eux, ils ne s’en préoccupent pas. Ils sont nés pour accepter. Les longues avenues anonymes ne sont que des salles d’attente, des quais de gare au crépuscule. La lune se moque bien de ces voyageurs assis à côté de leurs vieilles valises rafistolées, de leurs charrettes, de leur passé/présent/avenir, tristes offrandes aux passants.

La belle vie (la seule)
Des écrans couleurs démesurés assurent le bonheur de vivre : femmes de pays imaginaires, familles blondes aux destinées impensables, rien n’est impossible, rien. Ces immortels sont remplacés chaque semaine par d’autres.

Spectacle
Pourtant, la rue est spectacle (penser à dénicher enfin une autre image). La musique est contemporaine. Ferraille qui ferraille, moteur qui motorise, sifflet qui siffle, et tant de cris venant d’on ne sait où ; de promeneurs imprudents abandonnés dans l’obscurité d’une grotte, d’un puits si profond, de naufragés trop confiants.

Pluie
Aujourd’hui, une pluie fine, juste quelques minutes, avec si peu de gouttes qu’un retraité aurait pu s’amuser à les compter.

Barbu
Le grand barbu magnifique est mort. J’écoutai, il y a quelques mois, un couple de jeunes charmants me raconter leur voyage à Cuba. Elle, les yeux pétillants, lui, plus posé (l’attitude qui sied à un garçon de son âge) les deux énumérant sans prendre le temps d’une légère respiration, les réussites certaines du grand leader. J’aime ceux qui n’accordent aucune importance au fait de respirer mais (oui, mais) une grande partie de la résolution est soigneusement cachée et se compte en minutes, en heures, en jours, en années. Notre deus-ex-machina, à nous, voyageurs, c’est le temps.

Ecriture
« Un réel talent d’écriture ». Bah ! Ca me fait une belle vie ! Bras de fer avec les adjectifs très fils à papa, du genre pédant, et lutte acharnée contre des phrases fainéantes. La jouissance ? Quelques secondes seulement. Et puis, seul, se débrouiller avec toutes ces destinés.

Julius Marx

Le Caire (Décembre-2016)

dimanche 27 novembre 2016

Des horizons singulièrement bornés




Consterné par cet insuccès inattendu, le capitaine tenta sa chance avec un hymne ronflant à l’exaltante solitude et à ces horizons singulièrement bornés du désert qu’on ne rencontrait nulle part ailleurs. « Excepté peut-être en mer » dit Frau Doktor d’une voix aigre.
Arno Schmidt
Cheveux noirs


Je ne sais si le même sentiment vous touche quelquefois mais, s’il vous fait cette grâce, alors, vous savez comme il est doux et stimulant de découvrir au cours d'une lecture qu’un grand écrivain vous a fait l’honneur de penser (oh, un court instant seulement !) de comparer, comme vous.

vendredi 25 novembre 2016

Un désespoir sénile



20 XI 1947.- Jadis, quand nous étions cinq ou six à table, et que Nina faisait la soupe du déjeuner (le plat du dîner, c’était la grand-mère qui le faisait), de temps en temps, il arrivait que, d’une assiette creuse, on retire lentement, à deux doigts, un cheveu, un cheveu châtain, fin, long, long. Celui qui l’avait touché protestait, contrarié ; et Nina, mortifiée, se confondait en excuses. A présent, nous ne sommes que deux à table, et elle ne cuisine plus, et il n’y a plus de cheveu dans la soupe. Mais l’après-midi d’avant-hier, comme je découvrais le lit pour m’y reposer, le lit qu’elle fait tous les matins, je trouvai un cheveu, l’un de ses cheveux, fin, propre, assez long, gris.

Virgilio Giotti
Notes inutiles


L’écriture de Giotti est une musique, une musique douce, apaisante, parfaite, et l'on frissonne en entrant dans cette banalité enchantée de détails scintillants où le quotidien devient couleurs. Une fois encore, le dernier mot au poète, celui de Pasolini qui écrivait :" Giotti, un désespoir sénile dans un coeur d'enfant."

samedi 19 novembre 2016

La langue du chaos




La poésie a parfois ce genre d’effet. Soit on se retrouve au septième ciel, soit on barbote en pleine dépression. On pond un premier vers formidable, mais la pensée n’est pas assez puissante pour en enchaîner d’autres et, au beau milieu de la création, les mots s’ennuient et se font la guerre. Nos carnets sont remplis de ces fragments, le shrapnel de nos intentions. La vie est pingre en conclusions, voilà pourquoi on se bat souvent pour achever un poème. Certains sont perdus à jamais. On se promène parfois en ruminant plusieurs versions d’un même texte qui n’aboutissent à rien. On est l’esclave de cette langue du chaos qui nous fait cogiter des jours et des semaines entières. Quand le poème finit par fonctionner, on nage dans le bonheur et on oublie les difficultés passées, tout comme on oublie très vite ses souffrances. Les comportements extrêmes constatés chez les poètes s’expliquent sûrement par ces tensions. Quand l’esprit passe autant de temps dans la fièvre, il crée certains dérangements qui, depuis longtemps, sont à l’origine de nombreuses blagues chez les universitaires.
Jim Harrison

Le Vieux Saltimbanque 

mercredi 16 novembre 2016

Aux mains des robots






A lui, Alberto, la vie syndicale importait assez peu, et c’était un ouvrier. Pour Dino Piermattei, qui venait de la bourgeoisie, des études, elle était tout. Comme nombre de garçons issus de la guerre, il s’était jeté dans la lutte des classes, y croyant parce qu’il avait besoin de croire en quelque chose et que le monde tel qu’il était, aux mains des robots, était trop laid. Il fallait lui redonner visage humain, le libérer de ces automates qui voulaient transformer la terre entière en usine aveugle.
Anna-Maria-Ortese

Masa (1958)

samedi 12 novembre 2016

Le Polar Est kafkaïen



Pendant mes jours de liberté je reste allongé sur mon lit, plein de chagrin à cause de ma maîtresse, et j’examine mes quatre petits murs, couverts par mon œil trop vif des visages de mes ancêtres, dans la peinture, le plâtre et la maçonnerie. Je vois la monotonie du sang et des cauchemars, et j’écoute la pluie crépiter, sinistre, par la gouttière.
Notre église, le lieu de sépulture de mes parents, est à vendre et elle est étayée par des poutres. Lors de mes visites je sens les morts qui attendent dans les hautes roncières derrière les tombes. Par la suite je rêve d’eux : ils sont gris et me désignent du doigt sous la pluie implacable et me supplient d’agir pour eux. Comme j’en suis incapable, ils se détournent sans espoir et disparaissent de nouveau dans la haie, ratatinés dans des imperméables militaires pourris.
Et comment rendrons-nous compte aux autres de notre propre perte, de notre propre peine, une fois que nous aurons quitté la vie pour rejoindre un père mort auprès d’un feu mort dans l’obscurité d’un pays qui s’en est allé ?
Robin Cook
How the dead live
(Comment vivent les morts)
Photo: Tim Page (Universal Soldier)

vendredi 14 octobre 2016

Octopus's Garden







Le désert.
Trois jours sur un océan immobile et silencieux
à se laisser porter par les vagues de sables
pour  finir par échouer dans un paysage maternel,
un peu comme ce jardin de la pieuvre,
où personne ne viendra jamais nous déranger.




Déambulatoire
Le vieillard se tient appuyé sur son déambulatoire. Il faudrait trouver un adjectif beaucoup plus fort que rafistolé pour qualifier l’objet. Pour me saluer, il hoche légèrement la tête. J’ai la curieuse et gênante impression qu’il n’a jamais ôté ces vêtements qui lui collent à la peau. Il est totalement immobile, la bouche grande ouverte, comme s’il voulait annoncer à tous les passants que la mort l’avait déjà emporté.

Homard
Sur l’étalage du poissonnier, je remarque tout de suite trois homards en plastique d’un rouge exagéré. Lorsque le vendeur se présente, je lui désigne l’un des crustacés. Il l’attrape tout de suite, sans vraiment réfléchir. Puis, tout d’un coup, il se « réveille », ouvre de grands yeux et m’explique qu’on ne peut pas acheter cet animal. A mon sourire, il comprend que j’ai simplement voulu m’amuser un peu à ses dépens. Les réactions de ce peuple de lassitude seront toujours un mystère pour moi.

Meeting
Une cour d’école. Je ne vois pas les enfants ni leur animateur. Mais, le son est si puissant que toute la rue participe à la fête. Le Maître harangue la foule des enfants à la manière de l’oncle Adolph au congrès de Nuremberg. Les gamins répondent à leur chef en criant comme des manifestants en colère. Je frissonne.

Octopus’s Garden

C’est vrai que l’on est toujours mieux, sous la mer, dans le jardin d’une pieuvre.




lundi 26 septembre 2016

Une belle preuve d'amour




Le récit  qui suit fait partie d’un recueil de textes courts, tous imaginés à partir de la phrase d’un écrivain. Ces phrases ne sont donc pas présentes pour illustrer mon propos mais plutôt pour servir « d’étincelle ». L’action se passe dans un pays imaginaire, lui aussi, la Caïnie, et l’auteur-narrateur est le commissaire de police de la ville. Sur ce blog, vous pouvez également lire un autre texte de ce même recueil intitulé le Frelon.
 J’ai subitement éprouvé le besoin de ressortir ce texte écrit, il y a déjà une bonne dizaine d’années, en achevant l’histoire d’Antonio Tabucchi « En attendant l’hiver » dans son livre « Petites équivoques sans importance » (Gallimard- Collection-Récits-2006).
Si d’aventure, vous décidez de vous embarquez dans le même voyage (ce dont je vous remercie par avance), je suis sûr que vous n’aurez aucune peine à dénicher les belles différences qui existent entre un écrivain et un auteur.
Julius



Une belle preuve d'amour

Les sylphes, c'était donc ça ?
Tiens, tiens ! : On en apprend
tous les jours !
Arno Schmidt

Si l’on en croit Aristote "le monde se maintient par la discorde des éléments ; si l'amour les agrège à nouveau, l'univers retourne au chaos." Pourtant, voici une histoire qui vient prouver le contraire.
Le major Amber
(1) occupa le poste de maire de notre bonne ville et honora même trois mandats, sans jamais faillir à sa tâche. Comme il est désormais fréquent, lorsqu'on évoque le sacerdoce politique, le seul énoncé de ces douze années passées à la tête de notre cité fait naître chez certains un vilain rictus à la commissure des lèvres et chez d'autres, plus mesurés, un sourire de compassion.
Mais, laissons les sceptiques ricaner pour parler d'amour. Car, c'est bien de cet indispensable sentiment dont je veux vous entretenir.
L'édile et son épouse, une longue femme silencieuse et blanche, habitaient au numéro cinq de la rue Bailly-Dubrocquet. Aujourd'hui, tout le monde ignore qui peut bien être l'homme illustre qui a donné son nom à cette rue car les gens chics se sont déplacés.
La maison du major Amber attirait toutes les convoitises et on ne se lassait d'admirer ce véritable palais avec ses salons de style rococo, son parc, son orangeraie et...merveille : les 220 mètres carrés de plafond de la salle de bal !
Les passants reconnaissaient au major le droit de se prendre pour un doge vénitien." Pardi, s'il en a les moyens ! " entendait-on souvent dans les conversations.
Mais, lorsqu'il perdit les élections, le doge perdit aussi du même coup une partie de son bon sens. Jugez plutôt : il ne cessât de répéter à qui voulait bien l'entendre que la fin du monde approchait, mettant en cause pêle-mêle ; ses ennemis politiques, les promoteurs immobiliers et les habitants de la planète Mars, tous ligués, pensait-il, dans le but d'anéantir la belle civilisation que des hommes de sa trempe avaient mis plusieurs siècles à construire.
Blessé dans sa chair par tant d'ingratitude, il fonda, comme un médecin viennois bien avant lui, une sorte d'association de penseurs dont le but avoué était  de mettre en oeuvre les différentes façons de bouter les envahisseurs hostiles venus d’autres planètes et tout particulièrement ceux de la planète Mars, qui, on le sait, sont les plus belliqueux.
Voici pourquoi, tous les mercredis soir, une demi-douzaine de membres que le major avait réuni autour de son illustre personne se retrouvait donc dans son cabinet de travail . Cette pièce, assez particulière, renfermait un secret et nous en parlerons un peu plus loin.
Il y avait là : un notaire à la retraite depuis peu et grand amateur de science-fiction, deux policiers fraîchement convertis aux thèses du major ( en réalité deux de mes espions), l'ancien aide de camp du major, une brute qui ne cherchait qu'à se battre (un adversaire surtout de couleur verte lui convenait parfaitement) et un couple de commerçants ruinés par une spéculation immobilière hasardeuse.
On parlait beaucoup, on s'agitait, mais aucune action concrète, je peux le prouver, n'est jamais venue couronner ces réunions. C'est la raison pour laquelle je n'ai jamais jugé opportun d'intervenir. Le groupe s'entêta pendant plusieurs années dans sa pitoyable incrédulité et finit par se dissoudre.
Le major mourut dans son lit comme la plupart des militaires et ses dernières paroles n'ont aucune chance de se retrouver dans les manuels d'histoires. Il demanda à son épouse dévouée, qui le veillait depuis trois longues nuits sans montrer le moindre signe d'épuisement sur son visage fripé, de s'assurer d'avoir bien bouclé toutes les serrures de leur porte d'entrée, vérifié les fenêtres et fermement barricadé les accès à la cave et au grenier. Elle lui répondit dans un soupir que tout avait été fait selon son souhait. Le major Amber poussa lui aussi un long soupir mais ce fût son dernier.
Proserpine joignit ses mains et récita une très longue prière qu'elle connaissait par coeur depuis son enfance. On enferma Le major dans le mausolée familial et, à ce jour, aucun martien n'a réussi à en fracturer la lourde porte pour lui rendre une petite visite.
Le jour des obsèques, on recouvrit de longues bandes d'étoffe noires la façade antique et teintée d'esprit baroque de la maison. La veuve, frêle silhouette habituée aux longues robes noires boutonnées jusqu'au menton, ne changea pas de tenue pour accueillir les membres de la famille venus tout spécialement pour l'occasion.
La cérémonie aurait pu être brève si l'archevêque, cousin germain du défunt, n'avait pas tenté de démontrer lors d'une oraison funèbre interminable et devant une assistance démobilisée que les extra-terrestres qui préoccupaient tant le major n'étaient autre que les envoyés du seigneur lui-même, et il soutint cette thèse pendant une longue demi-heure !
Aussi, lorsque l'office s'acheva enfin, aucun des fidèles présents n'était convaincu .Certain esprits facétieux prédirent même que le prélat suivrait bientôt le même chemin que son défunt cousin.
Plus tard, pendant que les femmes pleuraient en silence dans la cuisine en préparant du café, les hommes parcouraient la maison en petits groupes en fumant de gros cigares. Les plus expérimentés évaluaient secrètement le mobilier pendant que d'autres, dans leurs têtes, réalisaient déjà les premiers croquis de la future rénovation.
Le lendemain, tout ce joli monde repartit à ses affaires et l'épouse du major savoura enfin la solitude.
La somptueuse et magique demeure devint le centre de son monde imaginaire où elle se replia sur elle-même pour fuir les pressions chaotiques du présent. Sans complaisance aucune, le vent finit par venir à bout des bandes d'étoffes appliquées sur la façade puis les parsema aux quatre points cardinaux de la ville, comme les souvenirs du couple Amber.
Les mois passèrent.
La veuve du major était devenu une ombre, une ombre sans contour précis qui déambulait dans les nombreuses pièces de sa maison, entre les meubles recouverts de grands draps blancs. Elle avait pris l'habitude, chaque fin d'après-midi, de déguster son thé dans la pièce veuve, ce cabinet de travail qu'il est grand temps de vous détailler maintenant et j'espère que ma mémoire ne me jouera pas de vilains tours.
Tout d'abord, un large bureau, les pieds torsadés à outrance plantés dans l'épais tapis Persan. Derrière le bureau, un vieux fauteuil en cuir avec des bras en bois et devant le bureau deux chaises de style avec de très hauts dossiers. Une bibliothèque trapue couvrait la totalité du mur opposé. Les étagères étaient bourrées de livres décortiquant les tactiques militaires, expliquant, croquis à l'appui, les grandes batailles de l'histoire ou retraçant fidèlement la vie et l'oeuvre des plus éminents stratège des siècles écoulés. Sur les autres murs, partout des tableaux renfermant des reproductions assez fidèles de forteresses, citadelles et châteaux-forts.
Ah ! j'allais oublier le long sabre effilé frappé du double croissant du peuple des Touaregs, suspendu au-dessus de la porte d'entrée. Mais, n'allez surtout pas imaginer que cette arme redoutable était entachée du sang de je ne sais quel sacrifice humain. Non, ce qui mobilisait  aussitôt l'attention du visiteur pénétrant dans ce décor, c'était une simple armoire métallique adossée au bureau, fermée par un système compliqué avec tringlerie chaînes et cadenas. Et le visiteur se posait indubitablement la même question : que pouvait bien contenir cette drôle d'armoire de si précieux ?
Mais, revenons à la veuve du major Amber et au rituel du thé.
Un thé abominablement sucré (c'était là son seul et unique vice) qu'elle absorbait à petites gorgées en fixant les objets inertes de ce bureau, songeant à toute l'existence passée.
Ici, un cadre qui ressuscitait le souvenir distinct d'un matin sombre de novembre sur un marché d'antiquités et la longue heure de palabres engagée par le major pour n'obtenir finalement qu'un mince rabais. Là, un cliché du général Boznic,
(2)jovial, lors d'un dîner dans dans la grande salle à manger de la maison, à l'époque où les conversations couvraient encore le souffle du vent s'engouffrant dans les conduits de cheminées.
Enfin, venait la dernière goutte de thé et pendant que sa petite langue pointue léchait lentement et méthodiquement le sucre collé sur la cuillère d'argent, son regard venait finalement buter sur l'armoire. Affirmer haut et fort que cette armoire-coffre n'avait jamais piquée sa curiosité serait un mensonge. Elle s'était contentée de jouer, et de belle manière, son rôle d'épouse dévouée, se gardant bien de ne jamais poser la moindre question à son seigneur et maître. Son veuvage n'avait absolument pas altéré ses convictions : chacun avait le droit de conserver ses petits secrets. La quotidienne et nostalgique inspection du cabinet se terminait donc avec ce coup d'oeil appuyé en direction de l'armoire mystérieuse.
Ensuite, elle se levait et refermait doucement la porte du bureau derrière elle, laissant reposer en paix les souvenirs de son mari.
Et puis, vint le jour où elle ouvrit l'armoire.
Remarquez comme les choses arrivent. Si elle n'avait pas vu cette clé, jamais ô grand jamais elle n'aurait imaginé commettre ce sacrilège, cette profanation !
Vous rappelez-vous le tapis disposé sous le bureau du major ? Eh bien, à l'exception de la vague reproduction d'un animal mythologique tissé dans la haute laine et en son centre, ce tapis était entièrement blanc. La petite clé dorée était donc très facilement visible et cela valait la peine d'être souligné. La veuve du major avait-elle déjà aperçu la clé ? Je ne pourrais répondre à cette question.
Ce jour-là, elle reposa trop brutalement sa tasse sur le bureau et ce qui restait de thé se répandit dans la soucoupe. Puis, elle s'affaissa d'un coup et se saisit de la clé d'une main preste. Ayant probablement redouté ce geste, elle venait de l'accomplir en fermant les yeux, avec une force et une vitesse d'exécution bien inhabituelles chez elle.
Elle tressaillit. Cette clé lui brûlait la main.
Le cadenas s'ouvrit facilement et dégringola sur le tapis.
Son corps tout entier frissonnait. Elle savait pertinemment qu'il lui était impossible de reculer et, sur l'instant, tiraillée par le remords, elle regretta son entreprise. Trop tard, pensa-t-elle en plongeant la main à l'intérieur de la petite armoire-coffre.
Puis, elle s’aperçut que le coffre était vide !
Enfin, plus précisément, c'est ce qu'elle crût tout d'abord en découvrant les deux étagères coincées à l'intérieur de la petite armoire. Mais, à l'étage inférieure il y avait une grosse enveloppe cartonnée. Lorsqu'elle sortit les documents que contenait l'enveloppe, les yeux de la veuve Amber se mouillèrent aussitôt.
Oh ! N'espérez-pas, amateurs de sensations fortes que vous êtes, que la cause de ce brusque accès d'émotion fût la découverte de je ne sais quel horrible document compromettant.
Non, si elle se mit à pleurer c'est uniquement en reconnaissant l'écriture rigoureuse de son défunt mari. L'auteur avait simplement noté à l'encre bleue sur une mince enveloppe jaunie par les années quelques renseignement concernant, à l'évidence, le contenu de l'enveloppe.
Rien de bien sensationnel pour le profane : seulement des dates, des lieux et des jours précis. Alors, l'important c'était bien ce que renfermait l'enveloppe.
Elle la décacheta. Voici le détail de ce mystérieux trésor.
A l'intérieur d'une pochette de plastique (format 12x10) elle trouva :
-une vignette , probablement détachée de l'emballage d'une plaquette de chocolat (date très ancienne mais non précisée sur la vignette) montrant le capitaine Slotiz vêtu de sa combinaison argentée, aux commandes de son aéronef, filant à la vitesse vertigineuse de trois années-lumière en direction de Jupiter.
-Une autre vignette avec le visage juvénile de la très belle princesse Wzasta, fille unique du Roi Klotz souverain de la planète Ethéra.
-Une autre, plus "réaliste", montrant un féroce combat opposant deux mufflis ( hydres atrocement laides pourvues de tentacules en lieu et place des bras et d'horribles ventouses rouges sur l'abdomen).
La collection était impressionnante : une bonne centaine de pièces accumulées depuis tant d'années !Pardonnez-moi si je manque de temps et de place pour vous les décrire toutes.
Ainsi, la femme, qui pleurait maintenant à chaudes larmes devant ce spectacle, venait-elle de mettre à jour l'un des secrets de l'homme qui avait tenu dans ses mains les destinées de notre ville. Croyez-vous qu'elle fit part de sa découverte surprenante, à un confident, un membre de sa famille ? Et bien non, elle n'en fit rien. Le secret fut jalousement gardé et les institutions de notre démocratie, trop souvent décriées, heureusement préservées.
Le philosophe devrait se pencher à nouveau sur son ouvrage, car dans cette histoire, l'amour et les sentiments l'ont facilement emportés sur la discorde.
Je viens d'apprendre la mort soudaine de cette femme merveilleuse et c'est pour cette raison que j'ai décidé de vous livrer ce secret.
Enfin , pour clore de façon définitive ce récit, j'ajouterais que je viens de me rendre propriétaire de la splendide demeure du cinq de l'avenue Bailly-Dubrocquet et ceci d'une manière tout à fait légale, n’en doutez point !
Je me demande bien ce qu'est devenue cette inestimable collection ?



(1) Il s'agit, à l'évidence, et une fois de plus, d'un nom d'emprunt. Peut-être ce mystérieux major Amber a-t-il une parenté avec son presque homologue Amberson, personnage du célèbre film d'Orson Welles "The Magnificent Ambersons" ?
(2) Carl-Gustav Boznic (1902-1986) personnage très connu en Caïnie pour la violence de ses thèses extrémistes qui préconisaient, en autres choses, le retour immédiat de tous les étrangers dans leurs pays respectifs. Il trouva la mort au cours d'un banquet en avalant de travers un os de mouton.

jeudi 22 septembre 2016

Dans le Polar, il y a des méchants !


 Article paru dans l'indispensable revue "L'indic"(revu et corrigé)                          

Les tueurs ont tous une bonne raison



"Des hommes meurent avec le désespoir dans le coeur et des convulsions dans le gosier à cause de l'horreur des mystères qui ne veulent pas être révélés."
Edgard Allan Poe (L'homme des foules).

Qui d’autre qu’Edgard Poe, véritable père fondateur de notre littérature préférée, pour ouvrir cet article consacré aux tueurs ? Poe qui n’a cessé dans ses écrits de mettre en scène les dérives meurtrières des humains. Voyons donc ensemble ces horribles mystères.
Dans le roman noir, le personnage du tueur est devenu un archétype, comme le flic divorcé qui avale plusieurs bouteilles de gnôle par jour ou la blonde incendiaire spécialement chargée de coller le plus grand nombre de types dans le pétrin. Mais, pour l’auteur de romans noir, le tueur est surtout un véritable révélateur de l’horreur des mystères que les hommes conservent tous dans leur esprit. Il est celui qui transgresse, qui passe à l’acte. Pour composer son personnage un écrivain se sert bien évidemment de la réalité mais, il se doit de compléter aussi sa biographie de détails importants qui vont rendre sa création crédible (tout du moins dans la fiction). Etudions par exemple le cas de Martin Terrier, le tueur à gages de La position du tireur couché de Jean-Patrick Manchette. L’auteur a fait naître son personnage dans une sous-préfecture de moyenne importance clairement divisée en deux castes ; les ouvriers et les bourgeois. Terrier vit une adolescence compliquée, élevé par un père autoritaire, simple serveur dans une brasserie. Un homme, devenu alcoolique à la suite d’échecs lamentables et répétés qui finira ivre-mort « dans le ruisseau. » (1) Le jeune Terrier est Humilié par la bonne société de la ville (en visite chez les parents de la fille dont il est amoureux, il ressortira par l’escalier de service). Il n’a donc pour seule issue que la fuite. Ceci est son histoire personnelle qui va évidemment compter dans le « jugement dernier ». Pour le reste, Terrier se borne à suivre d’après ses propres mots ce qu’il appelle « un plan de vie ». Il reviendra dans la ville de l’humiliation pour enlever sa belle. Si cette face du personnage de tueur est assez proche de la réalité (on peut s’en rendre compte en étudiant les différentes affaires criminelles) l’auteur veille à ce que cette « caractérisation » s’accompagne d’une somme de détails importants. Nous apprenons donc par exemple ce qu’il boit, ce qu’il mange, sa façon de se vêtir et surtout nous découvrons son environnement. Autres détails, plus poétiques, qui viennent couronner ce travail, le tueur professionnel qu’il est devenu est fasciné par la voix de Maria Callas et collectionne les disques de la Diva. Et, il devient aphone à la suite d’une grande émotion (tromperie de sa dulcinée) (2). Sa chute sera, elle aussi, plus allégorique que dans la triste réalité. Il finira seul et raillé par les habitués du café où il travaille, comme son père avant lui, montrant à l’évidence qu’on ne sort jamais de sa condition. Dans la réalité, le tueur est pris en charge par un bataillon d’experts psychiatres avant un procès aux assises où il ne révèlera jamais aux familles des victimes présentes l’explication de ses crimes.
Bien entendu, les pathologies des personnages de tueurs sont différentes mais évidemment toutes d’une gravité extrême. Voyez, par exemple, la grande famille des tueurs de cinéma dont certains ont un sérieux problème avec leur maman, cette fois-ci. Citons, Psycho d’Alfred Hitchcock ; son jeune homme si fusionnel et sa fâcheuse tendance à porter perruque et robe. Le lipstick-killer de While the City Sleeps de Fritz Lang, si féroce et déterminé face aux jolies blondes et qui redevient petit garçon lorsque sa maman lui demande de ranger sa chambre. N’oublions pas le merveilleux White heat de Raoul Walsh, avec le grand James Cagney et cette très célèbre scène d’hystérie lorsqu’on lui apprend la mort de sa mère bien-aimée.
On l’aura compris, un bon auteur de polar se doit d’exposer les raisons profondes de son tueur, de dévoiler ces fameux mystères en veillant à ne pas l’abandonner trop longtemps sur le divan du barbu viennois. J’oserai même écrire que c’est probablement ce travail essentiel qui imprime à jamais la différence entre une oeuvrette bon marché et un vrai roman noir. Ces raisons profondes ne visant pas à « excuser » le tueur mais plutôt à mieux le situer dans la société des humains. La société justement, avec ces honnêtes gens qui se demandent toujours pourquoi un garçon si gentil, si « bien de sa personne », a trucidé, un soir, la totalité des membres de sa famille, en épargnant simplement le chien.
Pour finir, laissez- moi vous raconter cette histoire bien réelle glanée lors de mes très nombreux visionnages d’émissions télévisées spécialisées dans les affaires criminelles. L’affaire concerne une jeune femme qui a froidement assassiné son patron de trois balles dans le dos à l’orée d’un petit bois charmant avant de l’enterrer. Pour expliquer son geste insensé, les enquêteurs de la gendarmerie ont avancé l’hypothèse d’une jalousie maladive et du harcèlement dont elle était victime. Si le patron abusait bien de sa dévouée secrétaire, est-ce vraiment suffisant pour en conclure qu’elle n’avait pas d’autre moyen de se venger ? Interrogé par la télévision, le père de la tueuse, finit par révéler qu’à l’âge de 12 ans, sa fille a bien été violée plusieurs fois par un couple « d’amis » qui l’avait emmené en vacances. Personne n’a jamais porté plainte et l’affaire ne s’est pas ébruitée. Lorsque le journaliste lui demande pourquoi, le bon père de répondre :« Voyez-vous monsieur, dans notre pays on garde ces choses-là pour soi ».
Si après cela, vous pensez que la civilisation s’enfonce lentement dans la barbarie, vous n’y êtes pas du tout. Nous sommes déjà entrés dans le dernier cercle de l’Enfer.

Julius Marx
(
1)   Tout comme Edgard Poe, d’ailleurs.

(2)    Ce merveilleux rebondissement que Manchette a probablement « piqué » dans le Sérénade de James Cain.

mardi 20 septembre 2016

En forme d'autel



Les odeurs de cuisine montaient du bas de la rue, à chaque étage elles se passaient le relais, comme dans la course. Le dimanche, on savait ce qui se passait dans les assiettes de chaque appartement. Ca partait de la loge de la concierge, le premier feu allumé, la première odeur en voyage dans la vapeur. 
« Donna Speranza ha ingignato friarielli » (Donna Speranza a commencé les brocolis-raves) : la cuisine de la concierge au rez-de-chaussée, ingignava, commençait alors qu’elle mettait à cuire dans l’huile avec de l’ail les feuilles d’un petit brocoli local.
L’odeur amère piquait les narines encore endormies. « Nun ce fa pigli’ manco’o ccafè » (elle ne nous laisse même pas prendre le café) disait une voix renfrognée dans son premier réveil. Le brocoli-rave était plus qu’une odeur d’aliment, il avait l’arrogance de l’encens, c’était pour l’immeuble le premier gaz du dimanche, dans les saisons des longues soirées. Elle s’élevait solitaire et impertinente jusqu’aux lavoirs, passait dans l’escalier, informait la cour sombre, où le soleil ne mettait pas les pieds et où la lessive séchait par lassitude.
Certaines femmes rentraient leur linge pour qu’il ne s’imprègne pas de l’odeur des brocolis. Donna Speranza en haut la fuite du linge et préparait le deuxième assaut vers le ciel : la morue. Elle l’avait mise à tremper depuis deux jours déjà pour dissoudre la croûte du sel. Elle la faisait le dimanche, chez nous on la préparait le vendredi, accompagnée essentiellement de pommes de terre.
Aujourd’hui, c’est un mets de qualité, mais dans la ville d’après-guerre, où l’on parlait de viande à Carnaval et à Pâques, la morue et les anchois étaient des protéines bon marché. Donna Speranza n’allait pas à la messe et n’avait pas d’images pieuses dans sa loge. En revanche, elle avait une belle tresse d’ail suspendue en guise de décoration. « Elle a une dévotion pour saint Ail », disait mon père, seul socialiste de l’immeuble, athée par irritation. La dévotion populaire qui invoquait et insultait tous les noms du calendrier, les hurlements à tue-tête qui forçait la relique sanguine à se liquéfier lui portaient sur les nerfs. C’était un athée géographique, s’il était né dans le Nord il aurait été luthérien par tempérament.
Le dimanche, nous allions déjeuner chez la mère de ma mère, nonna Emma. Depuis le vendredi soir, elle se relayait avec sa belle-fille Lillina devant la toute petite flamme où mijotait le ragù, - rraù, en langue et palais locaux. Notre arrivée à midi dans le vestibule était accueillie par un alléluia de ragù droite dans le nez. Cette sauce était un applaudissement de stade debout après un but, c’était une étreinte, un saut et une cascade dans les narines. Je ne retrouverai jamais plus cet abordage au plus haut de mes sens, qui est pour moi dans une glande de l’odorat. A table, devant le ragù accompagné de grosses pâtes, j’étais bien assis sagement, mais intérieurement j’étais à genoux devant mon assiette.
Ce fut ma portion de manne, le pain des cieux, préparé par deux prêtresses des fourneaux, par leurs rites nocturnes. C’étaient des bouchées qui imposaient le silence. Mes yeux aussi se fermaient. Les fourchettes dans les assiettes recueillaient le fruit de la connaissance. La bouche pleine gazouillait un cantique. Je n’ai pas un tempérament mystique, mais ce peu qu’il m’a été donné d’avoir, je l’ai dégusté, je l’ai eu sur la langue tous les dimanches de mon enfance. Cette table de fête prend dans mon souvenir la forme d’un autel.
Erri De Luca
Le plus et le moins

Gallimard

Hâtons-nous vraiment. Oui, hâtons-nous  de profiter  encore pleinement de ces belles histoires de nourritures, d'amertume, de sucre, de sel et d'épices. Notre pain quotidien étant aujourd'hui totalement confisqué par les mafieux de Mosanto et d'autres, profitons de nos quelques années de répit.
Julius
Image : Il mattatore (Dino Risi-1960)

mardi 13 septembre 2016

Une antique photographie



Si la plupart des écrivains qui ont visité l’Egypte, de Loti à Cocteau et Morand, ont joliment mis à jour les problèmes et les contradictions de ce pays, il leur manquait pourtant un élément essentiel qui aide à mieux comprendre ce peuple, c’est le temps.
Si Le Caire est une ville digne de l’Enfer de Dante, sa vie anecdotique demeure une des plus singulière qui soit. Il faut pourtant ne jamais faire l’erreur d’interpréter sur le champ les événements qui nous sont offerts par la rue. De leur trouver immédiatement, un contenu, une signification. Voici un exemple qui illustre bien ma pensée.
Tous les quinze jours, je me rends à la bibliothèque du centre culturel français, dans le but de satisfaire ma boulimie chronique de livres (pathologie qui s’est déclarée très tardivement et dont les symptômes sont bien connus des lecteurs de ce blog). J’ai pris l’habitude de toujours achever ce long trajet par une petite marche qui me fait invariablement passer devant la boutique d’un vendeur de meubles. A chacun de mes passages matinaux, le patron se tient assis sur une chaise branlante devant sa boutique. Il feuillette le journal du jour en sirotant son thé. A notre toute première rencontre, je remarquai que le vieil homme avait ôté ses chaussures. Pour protéger ses chaussettes, il avait découpé un petit morceau de carton et l’avait placé sur le trottoir sale. Alors jeune novice de la rue j’interprétai ce jour-là son geste singulier comme une manifestation de cette délicatesse orientale, justement décrite des années avant moi par les écrivains cités dans les premières lignes de ce récit.

Deux ans plus tard, mon dernier voyage vers le centre culturel, donna à cette anecdote une fin bien différente. Si mon vendeur était toujours fidèle au poste, son morceau de carton aussi. Le protège-chaussettes était devenu encore plus noir et crasseux que le trottoir de la rue.

Si le temps efface nos certitudes, il a aussi le pouvoir, à la manière d’une antique photographie plongée dans un bain révélateur, de faire apparaître au grand jour toutes ces vérités dissimulées au voyageur impatient.  

Julius Marx

Image : August Macke et Paul Klee in Tunisia (1914)

dimanche 11 septembre 2016

Une gigantesque étoile de mer


Pour couronner le tout, ils s’étaient fait voler leur gourde ; quelqu’un la leur avait chipée sur le pare-chocs avant de la voiture pendant qu’ils se faisaient bousculer par les foules de midi sur le trottoir. Ca pouvait être n’importe qui : l’homme à l’appareil photo, ce gosse, cette Noire en robe rose à fleurs. La culpabilité se diffusait à travers la foule comme une goutte de teinture vermillon dans une coupe d’eau pure ; tous en étaient souillés. Que leur visage fût franc, abruti ou matois, ils étaient tous des voleurs. Le dégoût nouait la gorge de Norton. Sitôt monté dans la voiture, il s’affaissa, ferma les yeux et laissa Sadie conduire. Un air plus vif lui rafraîchissait les tempes. Il avait l’impression que ses mains et ses pieds s’élevaient, s’allongeaient, pâles et gonflés sous l’effet d’une levure de songes. Tel une gigantesque étoile de mer lumineuse, il dérivait aux confins du sommeil, sa conscience tapie quelque part par là, ténébreuse et secrète comme une noix.

Sylvia Plath

Le cinquante-neuvième ours
Image : L'homme à la tête renversée (Marc Chagall-1919)

jeudi 8 septembre 2016

Une illusion




Le Dr Yaretzky leva les yeux vers le ciel. Les étoiles brillaient dans la divine lueur de l’aube, et cela le remplit d’une joie divine.
Les sphères célestes semblaient en fête. Mais était-ce vrai ? 
Non, il ne s’agissait que d’une illusion. 
S’il existait une vie ailleurs, on devrait y retrouver les mêmes schémas de violence, d’avidité que sur notre terre.
Notre terre, elle aussi, doit paraître brillante, superbe, vue de Mars ou de la lune. Même l’abattoir de la ville pouvait ressembler à une synagogue, vue de loin.
Le crachat qu’il adressa au ciel retomba sur ses genoux.

Isaac Bashevis Singer

(L’ombre d’un berceau)
Image : Egon Schiele (Autoportait-1910)

jeudi 1 septembre 2016

Nord


Me voici revenu du pays des grandes blondes et des petits nuages noirs.
D’un hôpital l’autre, j’ai attendu le médecin-messie.
Deux mois pour tenter de comprendre ses pensées.
Triste voyage.
Au pays des grandes blondes et des petits nuages noirs
J’ai visité les grands dortoirs blancs,
où de tristes malades chuchotent
enveloppés d’une ribambelles de blouses blanches
qui traversent les couloirs comme des vents inconnus
venant de nulle part.
Au pays des grandes blondes et des petits nuages noirs
j’ai appris une nouvelle langue,
rencontré des hommes sans passé ni avenir,
vécu dans un monde inattendu où il n’est question que de solitude.
Et puis, le soleil s’est débarrassé des nuages.
Tu étais en train de rêver,
probablement de souvenirs communs.
J’étais encore là, mais pourtant déjà ailleurs.
J’ai sorti tes affaires du petit placard en pensant que tu avais raison
que tout ceci ressemblait vraiment à un rêve.

Julius Marx

lundi 27 juin 2016

Ils dorment





Ils dorment.
Massacrés par la chaleur
vaincus par le tempo brut
de la ville-monstre à l’haleine fétide.
Ils dorment.
Là, sur ce trottoir,
ce muret écroulé
dans la benne de cette camionnette
ou abandonnés,
 vieux pantins aux vêtements déchirés,
contre le tronc d’un flamboyant.
Ils dorment.
Avec les mouches tenaces et obstinées
pour seules compagnes.
Ils dorment.
En rêvant de ce fichu crépuscule,
de la lune scintillante,
de leur Dieu sans visage
de leurs maîtres, et bien sûr,
du Paradis doré.
Ils dorment.
Et le jour devient nuit.
Julius Marx

Le Caire / Ramadan / Jour 21

lundi 20 juin 2016

mercredi 15 juin 2016

Le Polar Est Hollywoodien







Nous nous sommes mariés trois jours plus tard, le 2 mai 1947. Ce fut du travail à la va-vite, le chapelain protestant du L.A.P.D. bénit notre union et le service se déroula dans la petite cour à l’arrière de la maison de Lee Blanchard. Kay portait une robe rose afin de tourner en dérision son absence de virginité ; je portais mon uniforme bleu. Russ Millard était mon témoin et Harry Sears était venu comme invité. Il commença par bégayer et, pour la première fois, je vis que c’était précisément son quatrième verre qui mettait fin au bégaiement. J’obtins l’autorisation de sortir mon vieux de sa maison de repos : il ne savait plus du tout qui j’étais, mais, apparemment, il passa un bon moment- à téter la bouteille de Harry, à suivre Kay comme un toutou, à sautiller au son de la musique à la radio. On avait disposé une table avec sandwiches et punch, fort et doux. Tous les six, on mangea, on but et des gens qui nous étaient totalement inconnus entendirent la musique et les rires en allant sur le Strip et s’invitèrent à notre petite fête. A la tombée du jour, la cour était pleine de gens que je ne connaissais pas et Harry fit un saut jusqu’au Hollywood Ranch pour rapporter bouffe et gnôle en rab. Je déchargeai mon revolver réglementaire et laissai des civils inconnus jouer avec lui, et Kay dansa des polkas avec le chapelain. Lorsque l’obscurité se fit, je n’ai pas voulu que ça se termine et je suis allé emprunter des guirlandes de Noël chez les voisins pour les accrocher ensuite sur la porte, la corde à linge et le yucca préféré de Lee. On dansa, on but, on mangea sous cette constellation factice aux étoiles rouges, bleues et jaunes. Aux environs de 2 heures du matin, les clubs du Strip se vidèrent, les fêtards du Trocadéro et du Mocambo débarquèrent dans la fête et Errol Flynn passa un moment parmi nous avec sur les épaules, ma veste garnie d’insignes et de médailles gagnées au tir. Si l’orage n’avait pas éclaté, la fête aurait pu continuer à jamais- et c’était ce que je désirais. Mais la foule se sépara au milieu des baisers et des embrassades pressées, et Russ reconduisit mon vieux à son trou de repos. Kay Lake Bleichert et moi-même, nous nous sommes alors retirés dans la chambre pour faire l’amour, et je laissai la radio allumée pour m’aider à me distraire de Betty Short. Ce n’était pas nécessaire – elle ne me traversa même pas l’esprit.
James Ellroy

Le Dahlia Noir
Image : Betty Grable I wake-up screaming (Bruce Humberstone-1941)

lundi 13 juin 2016

Le Polar Est Amour (28)




Les paroles de Kay à la fin de l’article commençaient à prendre des accents de sincérité et je me demandai comment Blanchard pouvait vivre avec elle sans la posséder complètement.
Les lumières des maisons s’éteignirent une à une, et je me retrouvai seul. Un vent froid descendit des collines ; je frissonnai et obtins ma réponse.
Le match est fini, vous venez de gagner. Trempé de sueur, un goût de sang aux lèvres, vous planez avec les étoiles, vous en voulez encore, prêt à y aller. Ceux qui font du pognon sur votre dos vous amène une fille. Une pro, une semi-pro, une amateur qui aime retrouver sur ses lèvres le goût de son propre sang. Vous faites ça debout dans les vestiaires, ou sur une banquette arrière, sans la place pour étendre vos jambes au point qu’il vous arrive de défoncer les vitres latérales. Quand vous vous retrouvez dehors après ça, la foule se rue sur vous comme un essaim de mains qui cherche à vous toucher, et vous planez très haut, une fois encore, avec les étoiles. Ca devient une partie dans la partie, le onzième round d’un combat en dix rounds. Et lorsque vous retournez à la vie de tout le monde, il ne vous reste qu’une faiblesse, quelque chose que vous avez perdu. Pour autant qu’il était resté éloigné de la partie, Blanchard devait obligatoirement savoir tout ça. Il fallait qu’il veuille garder son amour pour Kay étranger à tout ça.
Je remontai en voiture en direction de la maison, et je me demandais si je dirais jamais à Kay que je n’avais pas de femme à moi car l’amour avait pour moi un goût de sang, qui se mêlait aux odeurs de résine et d’hémostatique.
James Ellroy

Le Dahlia Noir
Image : Ava Gardner et Burt Lancaster (The Killers-R.Siodmak-1946)

samedi 11 juin 2016

Le Polar Est Amour (27)





La fille, c’était une gazelle et elle tenait en laisse un doberman noir et musclé qui aurait pu, si on lui avait flanqué une charrue au cul, remplacer sous le joug une paire de bœufs. Il tirait sa maîtresse. Ils formaient un beau couple.
L’autre, la fille, c’était une bête, aussi. Une gazelle dont la maman aurait fauté avec un guépard : fine, légère, racée, aussi musclée que son toutou et presque aussi peu habillée que lui.  La mode du mini était révolue mais elle avait un air à se foutre de tout et particulièrement de la mode. Elle était de celles qui la font, justement, la mode… Elle portait une jupette en cuir noir et un chemisier vert. Rien sous le chemisier et une culotte blanche sous la jupe. J’en ai vu le fond lorsqu’elle s’est penchée pour coucher le doberman sous la table.
Ses cheveux étaient acajou et ses yeux verts.
Il aurait pu être le grand-père de la fille. Il s’était habillé pour dîner. Pantalon blanc, chemise blanche, cravate bleu marine, veste en toile écrue et mocassins en cuir qui valaient le prix d’un train de pneus. Il a salué la salle en hochant du havane qu’il s’était planté dans le bec. Le havane était éteint, mais pas son œil : j’ai très rarement vu autant de malice, de ruse et de spiritualité dans un regard. Il allait s’asseoir quand sa poule lui a dit si ça te dérange pas mon gros loup, j’ai envie de changer de côté, ce soir. Ainsi, elle me faisait face, yeux dans les yeux et sourire énigmatique.
Elle m’allumait, et le vieux s’en est très bien rendu compte. Il m’a adressé un signe de tête en se retournant, et j’ai répondu poliment.
Penché sur mon magret de canard au poivre vert, je me suis senti minable et réconforté. Minable parce que je devais avoir l’air complétement tarte, tout seul à ma table de lilliputien. Réconforté parce que la fille me trouvait à son goût.
Edith disait souvent que j’avais gardé, malgré mes trente-huit ans, les charmes de mon état de jeune homme : une chevelure épaisse et blonde, un ventre plat et d’adorables yeux bleus dont les variations dans les gris dépendaient du temps et de mes humeurs.
Edith est très indulgente à mon égard. Mais qu’est-ce que j’en avais à foutre de cette pute ? Je veux dire la rousse aux yeux verts, pas Edith.
Bon Dieu, j’étais venu pour pêcher la truite et l’ombre, pas la morue.
Hervé Jaouen

Histoires d’ombres
Image : Lana Turner et John Garfield (The postman Always rings twice-Tay Garnett-1946)