vendredi 13 octobre 2017

Pensée






Les moyens de développer l'intelligence ont augmenté le nombre des imbéciles.
Picabia
(Ecrits)

mardi 10 octobre 2017

Conseil






 Il faut vivre parmi les femmes, les hommes se sont toujours trompés.
Picabia (Lettres à Christine)

mercredi 4 octobre 2017

Après notre mort






Après notre mort on devrait nous mettre dans une boule, cette boule serait en bois de plusieurs couleurs. On la roulerait pour nous conduire au cimetière et les croque-morts chargés de ce soin porteraient des gants transparents, afin de rappeler aux amants le souvenir des caresses.
Francis Picabia 
(Ecrits)

mardi 3 octobre 2017

Monde des ténèbres






Le soleil mourait à l’ouest et son sang tachait le ciel. J’aurais pu être poète, pensa-t-il. Ecrivain. Mais c’eût été gâcher, grandement gâcher son talent. La vie d’un écrivain est courte, limitée à celle du papier sur lequel ses paroles sont inscrites, et à la capacité de mémoire de ses lecteurs. Le papier est friable et tombe bientôt en poussière, et les vers mangent la mémoire des hommes.
Et qui mange les vers ?
Robert Bloch
Night-World (Monde des ténèbres)
Traduction Jean-Patrick Manchette

lundi 24 juillet 2017

Le Polar Est Amour (30)







-Bêê-naaard ? reprit-elle. Parfois, je fume après l’amour.
-Ca ne m’étonne pas, lui répondis-je. Oh, tu voulais dire…une cigarette ?
-Oui.Ca te gêne ?
-Non, bien sûr que non.
-Elles sont dans le tiroir de la table de nuit. Ca ne t’ennuierait pas de me les passer ?
Je lui tendis un paquet de Camel sans filtre à moitié plein. Elle en mit une entre ses lèvres et me laissa craquer une allumette pour la lui allumer. Elle tira dessus comme si sa vie en dépendait, puis ourla les lèvres et rejeta la fumée telle Bacall montrant à Bogart comment siffler.
-Bien sûr une cigarette ! me lança-t-elle soudain. Qu’est-ce que je pourrais fumer d’autre, Un hareng ?
-Non, sans doute pas, acquiesçai-je.
-C’est pour adoucir la tristesse, précisa-t-elle. Te dirai-je quelque chose ? Je voulais faire l’amour avec toi le premier soir, Bêêr-naaard. Mais je savais que ça me rendrait triste.
-Je ne suis donc pas si bon que ça ?
-Comment peux-tu dire une chose pareille ? Tu es un amant merveilleux. C’est pour ça que tu me brises le cœur.
-Je ne comprends pas.
-Regarde-moi Bêêr-naaard.
-Tu pleures.
Je tendis la main pour essuyer une larme au coin de son œil. Une nouvelle l’y remplaça promptement.
-Il est inutile de les essuyer, me dit-elle. Il en vient toujours d’autres.

Lawrence Block
The burglar who Thought he was Bogart
(Le Bogart de la cambriole)
Photo : Bogart/ Bacall (to have and to have not)

mardi 27 juin 2017

Tuta Blu





Qu’est-ce qu’on attend pour mettre des singes sur les machines ? Moi je proposerais ça à Agnelli : les singes à l’usine et les ouvriers dans les arbres. Quelquefois, j’ai l’impression que nous sommes plus bêtes que des singes.

Aujourd’hui, le chef s’est approché de ma machine. Il m’a montré mon casier de rangement et il a dit « que signifie cette inscription ? » Moi, faisant semblant de ne rien comprendre, quelle inscription ? Celle-là, là, qu’il me dit en me prenant par ma veste de bleu. Sur mon casier il y a écrit « vive la révolution », nous devons changer la société, chasser les monstres, chasser les voleurs. Et voilà l’engueulade qui commence : Di Ciaula, ça c’est ton matériel, tu dois en finir avec ces inscriptions, sinon un jour tu m’obligeras à aller trouver le chef du personnel, tu dois en finir une bonne fois pour toutes, ne fais pas l’innocent parce que je sais que c’est toi, toi seul qui a fait ça, et là nous avons passé les bornes, tu as compris, les boooooornes, tu as compriiiiis, les bornes. Alors je lui dis « ho ! du calme, est-ce que par hasard j’aurais tué quelqu’un ?, est-ce que j’aurais frappé quelqu’un, est-ce que j’aurais cassé quelque chose ? C’est pas la peine de faire semblant de te foutre en rogne, il ne faut pas faire la grosse voix avec moi, quand nous laissons sueur et sang, du vrai sang, du sang rouge sur les machines, par terre, sur les casiers, tout va bien, tout est normal, mais quand d’une plume innocente nous traçons nos pensées, alors vous vous tortillez, s’il te plaît, vas-t-en, personne ne t’oblige à lire cette inscription, pour moi c’est beaucoup cette inscription, elle me tient compagnie, elle me remonte, elle me donne une raison de vivre, elle fait partie de tout moi-même, vous voudriez que nous soyons tous des idiots, des robots à côté des machines, mais nous nous avons une tête, à moi cette inscription elle me montre que je suis encore un être pensant, un type qui a des idées à lui et qui ne rumine pas les idées des autres, s’il te plaît va-t-en, va faire chier quelqu’un d’autre. »
Tommaso di Ciaula
Tuta Blu (Bleu de travail)
(Actes Sud)

dimanche 18 juin 2017

Le polar Est implacable



Une vraie calamité, ce môme. Il était au courant de tout, il avait entendu tout ce que Joe avait raconté à Younger et tôt ou tard, il se ferait pincer. Il avait accumulé gaffe sur gaffe, jusqu'à remettre à Younger la bêche et le sac. Un jour ou l'autre, Younger ou Regan (probablement Regan) aboutirait à ce gamin qui n'aurait rien de plus pressé que de se mettre à table. Il parlerait trois jours d'affilée sans se répéter une seule fois.
Parker secoua la tête. Encore une brèche à colmater.
-Il n'y a personne chez toi? Demanda-t-il.
-Non, ma mère est sortie...
-Bon. Il va falloir que tu quittes la ville pendant un certain temps. Je te donnerai l'argent nécessaire.
Le visage du gamin s'illumina.
-Vous feriez ça?
-Ecris un mot à ta mère pour la prévenir que tu t'en vas, sinon elle va te faire rechercher par la police.
-Oui, bien sûr. Ca, c'est pas compliqué.
-Eh bien, on va commencer par la.
Parker l'emmena à la cuisine, trouva un crayon et une feuille de papier et lui fit écrire le mot d'adieu. Il le lut et estima qu'il ferait l'affaire.
-Perdons pas de temps, dit-il. Fonce chez toi empaqueter quelques vêtements, le strict minimum, et reviens ici.
-Oui, monsieur.
Les dix minutes que dura l'absence du garçon furent pénibles. Parker arpenta la cuisine comme un ours en cage. Il pouvait surgir tellement d'imprévus...
Mais le môme revint, une petite valise à la main.
-Je suis prêt, annonça-t-il. J'ai laissé ma lettre sur la table de la salle à manger.
-Parfait, dit Parker.
Il cogna deux fois.
Il l'enterra au sous-sol, dans le trou que le gamin avait creusé lui-même.

Richard Stark
The Jugger (Rien dans le coffre)
Série Noire n° 1025