mardi 4 janvier 2022

Une bonne guerre fraiche et joyeuse

 




Vous croyez que c'est ma "pulsion de mort" qui m'y a poussé? Vous croyez qu'inconsciemment je veux foutre la merde, faire des choses pour abolir une situation intolérable?

La situation intolérable étant ce bouquin à livrer, je suppose. Ou plus généralement écrire des bouquins porno. Ou plus généralement toute la séquelle. En général.

Comme ces gens qui, au fond, souhaitent la guerre, une bonne guerre fraiche et joyeuse du genre holocauste, qui changera peut-être leur existence. Comme ces commis épiciers et ces ouvriers à la chaîne qui s'engagent dans les Minutemen et qui vont s'exercer au maniement d'armes pendant le week-end, parce qu'ils croient qu'ils seront plus heureux en commando, et qu'ils désirent véritablement et activement une énorme guerre pour faire sauter des villes entières, parce qu'il n'y a que comme ça qu'ils peuvent s'offrir le plaisir de vivre dans une caverne au fond des bois et de canarder les gens comme à la foire. Mais ils sont quand même assez lucides pour comprendre qu'ils risquent d'être mal accueillis s'ils expliquent autour d'eux que leur ambition dans la vie, c'est de vivre dans une caverne au fond des bois et de bousiller les gens. Alors, ils enveloppent la pilule de sucre bleu blanc rouge et ils jurent leurs grand dieux que tout ça, c'est au nom du patriotisme.

Donald Westlake 

Adios Scheherazade  (1970)


Délicieuse année à vous tous. 

Julius Marx.


lundi 27 décembre 2021

Nouvelle année



C'était pendant les quelques jours entre Noël et le jour de l'An. Pour des types comme nous, pas question de se pointer dans une église en espérant trouver un monde meilleur ; les bistrots sont des lieux de rédemption parfaits.  Je le dénichai tout au fond de la salle. Monsieur jouait le Pacha de la moleskine, rêvant probablement aux iles sous le vent. Lorsque je lui tapai sur l'épaule, il ouvrit un oeil. 

-Tiens, te v'la ?

-Oui, me v'la.

Il se déplia lentement, histoire de revenir sur terre. Pourtant, son esprit vagabondait encore sous les cocotiers. Il balança ses coudes sur la table et se prit la tête entre les mains.

-Ca va?

-Ouais, ça va... Je me disais simplement que la terre tourne autour du soleil en 365 jours, 5 heures et 48 minutes..

-A peu près...

-Ouais, à peu près... Mais nous, pendant ce temps-là, qu'est ce qu'on fait? Hein, qu'est-ce qu'on fabrique dans ce putain de monde?

Je regrettai de l'avoir réveillé, poussai un petit soupir et tournai les talons.

- Hé ! où tu vas, mec ?

-J'vais me chercher une église sympa pour me taper un petit roupillon.

Je l'entendis murmurer quelques mots où il était question du Saint Esprit et de la résurrection puis, plus rien.

 A la porte du bistrot, je tombai sur le Père Noël qui entrai pour s'en jeter un petit  dernier sous sa barbe blanche, pour la route.


Julius Marx

photo Bruce Gilden
"Le père noël quitte un bar" (1968)

mardi 21 décembre 2021

J'ai lu tous les livres !

 




Non

On ne vieillit pas,

On s'assagit.

On devient plus calmes, 

plus posés,

Mais certainement pas rassasiés.

Lorsque enfin nous aurons observé

de nos yeux fatigués,

que tous les goûts sont vraiment 

dans la nature,

Que les amours sont autant

de parfums tenaces,

On trouvera peut-être, 

le courage et l'insolence 

de lancer comme Mallarmé

"J'ai lu tous les livres!"


Julius Marx

dimanche 28 novembre 2021

Préface

 



Comme le sourd se contente de son sonotone, l'aveugle de son toucher ou son odorat, l'admirateur de Montalbano se contentera de "Mort en pleine mer (et autres enquêtes)". Il apprendra que ces histoires brèves ont été dictées par le Maestro à sa dévouée secrétaire. Il pensera peut-être qu'un petit film (l'admirateur n'est pas gourmand) de ces séances aurait  suffi à le plonger  aussitôt dans un état proche de la béatitude. Il restera songeur en pensant que le plus beau de ce bouquin là  reste la préface de Serge Quadruppani. Sans tristesse ni nostalgie, le traduttore  a imaginé un dialogue avec le commissaire. Cette conversation toute poétique  permet de repasser en revue les thèmes forts de l'univers Montalbanien  (eh oui, on dit bien Flauberien). En lisant ce texte, l'admirateur ne cessera d'opiner du chef en murmurant "oui, Serge, tu as cent fois raison.. Montalbano, c'est  tout à fait ça!" Même s'il regrettera pourtant de ne pas y voir quelques lignes sur la nourriture, l'admirateur sera comblé.

Voilà, vous êtes prévenus. Mais, vous savez aussi que l' admirateur n'est jamais content.

Julius Marx

vendredi 26 novembre 2021

Bohème, flâneur et photographe

 



Qu'est-ce qu'un bourgeois? Celui-là n'est pas un bourgeois, celui qui est doué de sens créateur, celui qui peut prendre une décision dont il ne mesure pas encore les conséquences. Celui qui est capable d'extases, non pas celles que donnent l'argent, l'alcool, les filles ou la politique, mais celles qui proviennent de la solitude, du souci, de la faim, de la beauté, de la pure perception du sublime. Mais vous êtes des bourgeois. Votre mesure, c'est la couleur de vos ongles et le pli du pantalon, des certificats et une montre précise, la politesse, mais jamais l'humanité. La routine, mais pas la création ou l'invention.

Umbo (Otto Umbehr)

(Journal intime -1995)

"Bohème, flâneur et photographe", sont les premiers mots de l'introduction de Herbert Molderings pour présenter Umbo dans le petit livre de la collection Photo-Poche 1996. 

Photo : Autoportrait à la plage- 1930

lundi 1 novembre 2021

Le jour des morts

 




"C'est étrange comme on se sent bestialement vivant en remontant les allées d'un cimetière"

Léonardo Sciascia 


En Sicile, pénétrer dans une ville de moyenne importance comme Enna et surtout, en sortir sans encombre, relève de l'exploit. Les panneaux indicateurs (si vous avez la chance de les dénicher) sont quelquefois pointés vers le ciel, d'autres fois vers le sol, et même quelquefois dans les deux directions à la fois. Cette curieuse géométrie  peut laisser perplexe mais, grâce à ce coup de pouce involontaire des services municipaux, la chance nous a sourit ce jour-là. En remontant une belle route rectiligne bordée d'arbres, que nous espérons être la nationale menant à Grammichele, nous nous retrouvons subitement sur le parking du cimetière de la ville. Nous sommes le jour de la fête des morts et les marchands de fleurs ambulants ont poussés plus vite que les géraniums. Vaincus, nous décidons  de visiter ce fameux cimetière. C'est une véritable petite ville que nous devons visiter. Dans les allées larges et rectilignes, hommes, femmes et enfants, sont occupés au nettoyage des caveaux familiaux (il faut préciser que la veille, l'Etna a décidé de fêter lui aussi les défunts à sa façon en recouvrant toute l'île d'une fine suie noirâtre.) Ces caveaux sont tous d'une beauté solennelle et même si certains affichent clairement leur rang social en poussant fièrement leur flèche bien au-dessus des autres, les familles chargées du nettoyage ont bien toutes le même balai en main. Tout est si calme, apaisé, que c'est à peine si l'on perçoit la plainte du vent entre les tombes et les stèles. Ici, on frotte la photo émaillée du grand-père, là, on en profite pour prendre un petit "en cas", assis sur des chaises pliantes. Les enfants sont résignés. Les parents racontent une fois encore la vie magnifique de leurs oncles, les voyages de leur aïeuls, le destin brisé d'une cousine. Ce dialogue si particulier d'un peuple avec ses morts orchestré  par le volcan nous plonge dans la mélancolie.

Enna / Sicile/ 1 novembre 2013.

(Extrait du livre "Ecrits de voyage" toujours disponible sur demande)

lundi 25 octobre 2021

Chant nocturne




Toi qui demeure à Tséghihi dans la

Maison faite d'aurore

Maison faite de crépuscule

Maison faite du sombre nuage

Maison faite de la pluie mâle

Maison faite du noir brouillard

Maison faite de la pluie femelle

Maison faite de pollen

Maison faite de sauterelles

Où le nuage noir voile l'entrée

Le  sentier s'échappe du sombre nuage

L'éclaire brisé se tient dans les hauteurs.


(Chant nocturne des premiers danseurs -Extraits)

Poèmes Navajos 

(Version de Dominique Freslon et Jacques Roubaud)