mardi 1 septembre 2026

Apprivoiser l'oiseau bleu

 



Ce soir-là, qui était celui de Noël, un jeune homme de bonne coupe, affligé d'un strabisme divergent, débauchait une cousine de province à travers les quartiers maudits de la capitale. Bien que son compagnon apportât à l'entreprise la maussaderie supérieure qu'il vouait à toute chose en dehors de l'économie politique, la jeune fille, éperdue de vin glacé et de girandoles, sentait le rose des grandes émotions spirituelles  assiéger ses pommettes.

A la veille de rentrer dans son village où les indigènes mettaient  leurs galoches devant la cheminée durant toute l'année, cette escapade à Saint-Germain-des Prés lui semblait poser un grain de sel fatal sur la queue de son séjour pour en retenir l'envol, en apprivoiser l'oiseau bleu. Dans le boyau tendu de guirlandes où ils achevaient de souper, des voix obscures lui soufflaient que le meilleur vient à la fin.

Antoine Blondin

Quat'saisons

samedi 1 août 2026

Le machiniste de l'Opéra




 Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l'homme tient tant à la vie; que trouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuits et des jours, de l'hiver et du printemps? Toujours le même ciel, le même soleil;  toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes; toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et les mêmes dupes.

Si Dieu n'a pas pu faire mieux, c'est un triste ouvrier, et le machiniste de l'Opéra en sait plus que lui.

Claude Tillier

Mon oncle Benjamin

lundi 25 mai 2026

Lac muet

 





En cette heure, ou je sens au point de déborder, je voudrais céder au malin plaisir de tout dire, au libre caprice d'un style devenu destin. Mais non, seul le ciel profond est réellement tout, distant, s'abolissant lui-même, et l'émotion que j'éprouve -et qui est tant d'émotions à elle seule, mêlées et confuses- n'est que le reflet de ce ciel nu dans un lac au fond de moi, lac reclus entre des barrières de rochers, lac muet au regard mort, dans lequel les hauteurs distraitement se contemplent.

Fernando Pessoa

Le livre de l'intranquillité 

mercredi 13 mai 2026

Rêves

 

(-Heureusement, il nous reste le rêve)
Sempé


L'inaction console de tout. Ne pas agir nous donne tout. Imaginer est tout, pourvu que cela ne tende jamais à l'action. Personne ne peut être roi du monde autrement qu'en rêve. Et chacun de nous, s'il se connaît vraiment, désire être le roi du monde.

Ne pas être, tout en pensant, c'est posséder un trône. Ne pas vouloir, tout en désirant, c'est recevoir la couronne. Nous possédons tout ce à quoi nous renonçons, parce que nous le conservons intact, en le rêvant éternellement à la lumière du soleil qui n'existe pas, ou de la lune qui ne peut exister.

Fernando Pessoa

Le livre de l'intranquillité 

lundi 20 avril 2026

Privilège




 Lorsque nous parvenons sur les cimes solitaires des montagnes naturelles, nous éprouvons la sensation d'un privilège. Nous voilà plus élevés, de toute notre stature, que la cime la plus élevée. Ce maximum que peut offrir la Nature, tout au moins en de tels lieux, se trouve sous nos semelles. Nous voilà, par notre position, les rois du monde visible. Tout, autour de nous se trouve en contrebas: la vie est une pente qui descend, une plaine qui s'étend aux pieds de l'être dressé de tout son haut, de ce sommet que nous sommes.

Tout en nous est accident et malice, et cette hauteur que nous possédons soudain, en fait nous ne l'avons pas: nous n'avons pas d'autre hauteur, là-haut, que celle de notre taille-c'est précisément  ce que nous foulons du pied qui nous hausse jusque-là; et si nous sommes si élevés, c'est justement grâce à ce que nous dépassons.

On respire mieux quand on est riche; on est plus libre quand on est célèbre; le seul fait de posséder un titre de noblesse vous hausse sur une petite crête. Tout est artifice, mais cet artifice n'est même pas notre oeuvre. Nous sommes montés jusqu'à lui , ou bien on nous a hissés jusque là, ou bien même nous sommes nés dans une maison sur la montagne.

Le vrai sage possède, dans ses muscles, la possibilité d'atteindre les hauteurs, et dans sa connaissance du monde, le refus d'y monter.

Fernando Pessoa

Le livre de l'intranquillité 

lundi 13 avril 2026

Changer de cellule

 



Passer des fantômes de la foi aux spectres de la raison, c'est simplement changer de cellule . L'art, qui nous libère des idoles officielles et abstraites, nous libère aussi des idées généreuses et des préoccupations sociales-simples idoles, elles aussi.

Trouver sa personnalité en la perdant- la foi elle-même confirme ce sens de notre destin.

Fernando Pessoa

Le livre de l'intranquillité

lundi 16 mars 2026

Pythons, boas et autres anacondas





Juste à mi-chemin entre les deux bourgs, serpentait un chemin de campagne, caché  derrière un panneau publicitaire, qui menait à une baraque rustique en ruine; à côté, il y avait un énorme olivier sarrasin qui avait sûrement sa bonne paire de siècles. On aurait dit un faux arbre de théâtre, né de l'imagination d'un Gustave Doré, une illustration possible de l'Enfer de Dante. Les plus basses branches rampaient et se contorsionnaient à ras de terre, lesquelles branches, malgré leurs tentatives, ne parvenaient pas à se dresser vers le ciel et qui, à un certain moment de leur avancée, se la repensaient et décidaient de retourner en arrière vers le tronc en faisant une espèce de courbe en coude ou, dans certains cas, un noeud pur et simple. Peu après, pourtant, elles changeaient d'idée et repartaient en arrière comme effrayées à la vue du tronc puissant, mais perforé, brûlé, ridé par les années. Elles étaient totalement semblables à des noeuds coulants, des pythons, des boas, des anacondas brusquement métamorphosés  en branches d'olivier. ///

///Observé d'en dessous, sous cet angle, l'olivier paraissait plus grand et plus emmêlé. Il vit la complexité de la frondaison qu'il n'avait pu distinguer quand il était installé à l'intérieur. Quelques mots lui vinrent à l'esprit; "Il y a un olivier sarrasin, grand...avec lequel j'ai tout résolu." Qui les avait prononcés? Et qu'avait résolu l'arbre? Puis sa mémoire fit le point. Ces mots c'était Pirandello qui les avait dits à son fils, quelques heures avant de mourir.

Andrea Camilleri

L'excursion à Tindari