Lorsque nous parvenons sur les cimes solitaires des montagnes naturelles, nous éprouvons la sensation d'un privilège. Nous voilà plus élevés, de toute notre stature, que la cime la plus élevée. Ce maximum que peut offrir la Nature, tout au moins en de tels lieux, se trouve sous nos semelles. Nous voilà, par notre position, les rois du monde visible. Tout, autour de nous se trouve en contrebas: la vie est une pente qui descend, une plaine qui s'étend aux pieds de l'être dressé de tout son haut, de ce sommet que nous sommes.
Tout en nous est accident et malice, et cette hauteur que nous possédons soudain, en fait nous ne l'avons pas: nous n'avons pas d'autre hauteur, là-haut, que celle de notre taille-c'est précisément ce que nous foulons du pied qui nous hausse jusque-là; et si nous sommes si élevés, c'est justement grâce à ce que nous dépassons.
On respire mieux quand on est riche; on est plus libre quand on est célèbre; le seul fait de posséder un titre de noblesse vous hausse sur une petite crête. Tout est artifice, mais cet artifice n'est même pas notre oeuvre. Nous sommes montés jusqu'à lui , ou bien on nous a hissés jusque là, ou bien même nous sommes nés dans une maison sur la montagne.
Le vrai sage possède, dans ses muscles, la possibilité d'atteindre les hauteurs, et dans sa connaissance du monde, le refus d'y monter.
Fernando Pessoa
Le livre de l'intranquillité

