mercredi 23 mai 2018

La dernière séance




Les cinq autres patients qui avaient rendez-vous pour cette séance étaient retournés au lit, incapables de faire autre chose que de rester là à pleurer, ou bien, comme s'ils étaient sous le coup d'une urgence, ils s'étaient précipités sans rendez-vous au cabinet de leur médecin. Ils étaient dans la salle d'attente, se préparant à se lamenter à propos de la femme, du mari, de l'enfant, du patron, de la mère, du père, du petit ami, de la petite amie: bref, de la personne qu'ils ne voulaient plus jamais revoir, ou qu'ils accepteraient de revoir à condition que le médecin soit présent, et qu'il n'y ait ni cris, ni violence, ni menace de violence, ou encore de celle qui leur manquait terriblement et sans qui ils se sauraient vivre et qu'ils voulaient récupérer à tout prix. Chacun d'eux était là pour attendre son tour pour accuser un père ou une père, vilipender un frère ou une sœur , dénigrer un époux ou une épouse, pour plaider sa cause, s'autoflageller, ou s'apitoyer sur son sort. Un ou deux d'entre eux encore capables de se concentrer( ou de faire semblant) sur autre chose que la douleur de leur doléances feuilletaient, en attendant le médecin, un exemplaire de Time Magazine, ou de Sports Illustrated, ou prenaient le journal local et essayaient de faire les mots croisés. Tous les autres restaient assis là dans un silence lugubre, intérieurement  sous pression et se préparant à aborder, en puisant dans le vocabulaire de la psychologie de bazar ou de la presse à sensation la plus vulgaire, ou de la souffrance chrétienne, ou de la paranoïa, les thèmes ancestraux du répertoire dramatique: l'inceste, la trahison, l'injustice, la cruauté, la vengeance, la jalousie, les rivalités, le désir, le deuil, le déshonneur et la douleur.

Philip Roth
Le Rabaissement

lundi 21 mai 2018

Petit rappel



Ils dorment.
Massacrés par la chaleur
vaincus par le tempo brut
de la ville-monstre à l’haleine fétide.
Ils dorment.
Là, sur ce trottoir,
ce muret écroulé
dans la benne de cette camionnette
ou abandonnés,
 vieux pantins aux vêtements déchirés,
contre le tronc d’un flamboyant.
Ils dorment.
Avec les mouches tenaces et obstinées
pour seules compagnes.
Ils dorment.
En rêvant de ce fichu crépuscule,
de la lune scintillante,
de leur Dieu sans visage
de leurs maîtres, et bien sûr,
du Paradis doré.
Ils dorment.
Et le jour devient nuit.
Julius Marx


samedi 19 mai 2018

Fiction




Mais le lot de douleur  qui nous est imparti n'est-il en soi assez insupportable pour n'avoir pas à l'amplifier par la fiction, pour n'avoir pas à donner aux choses une intensité qui, dans la vie,  est éphémère  et parfois même non perçue? Pour certains d'entre nous, non. Pour quelques très très rares personnes, cette amplification, qui se développe de façon hasardeuse à partir de rien, constitue  leur seule assise solide, et le non-vécu, l' hypothétique, exposé en détail sur le papier est la forme de vie dont le sens en vient à compter plus que tout.
Philip  Roth
Exit le fantôme

jeudi 17 mai 2018

Rythme ternaire



La mer : une immensité où rien ne vient s'imprimer, où aucun souvenir n'est conservé, où aucune vie ne saurait compter.

Joseph Conrad
(La ligne d'ombre)
Photo: Agrigente-Sicile

mardi 15 mai 2018

Conseil de la sentinelle



Fruit qui jaillissez du couteau,
Beauté dont saveur est l'écho,
Aurore à gueule de tenailles,
Amants qu'on veut désassembler,
Femme qui portez tablier,
Ongle qui grattez la muraille,
Désertez ! Désertez !

René Char
Les Matinaux
Image : Kupka Les danseuses

samedi 5 mai 2018

Vieilles demeures (4)




Non, Mokthar Ben Mabrouck , habitant de la petite ville de Kélibia, dans le nord du Cap Bon, en Tunisie, n'était pas architecte ni même maçon. C'était seulement  un doux rêveur comme il en existe encore sur notre planète. Il a rêvé ainsi pendant près de soixante ans avant de rejoindre d'autres contrées magnifiques bien connues pour n'accepter que des rêveurs comme lui.

jeudi 3 mai 2018

La position du lecteur assis




Il se mit à lire les derniers chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l'apparence des héros. L'illusion romanesque le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s'éloigner petit à petit, ligne après ligne,de ce qui l'entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu'au-delà des grandes fenêtres  le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.
Julio Cortázar
Continuité des parcs
Photo: Cartier-Bresson