lundi 20 avril 2026

Privilège




 Lorsque nous parvenons sur les cimes solitaires des montagnes naturelles, nous éprouvons la sensation d'un privilège. Nous voilà plus élevés, de toute notre stature, que la cime la plus élevée. Ce maximum que peut offrir la Nature, tout au moins en de tels lieux, se trouve sous nos semelles. Nous voilà, par notre position, les rois du monde visible. Tout, autour de nous se trouve en contrebas: la vie est une pente qui descend, une plaine qui s'étend aux pieds de l'être dressé de tout son haut, de ce sommet que nous sommes.

Tout en nous est accident et malice, et cette hauteur que nous possédons soudain, en fait nous ne l'avons pas: nous n'avons pas d'autre hauteur, là-haut, que celle de notre taille-c'est précisément  ce que nous foulons du pied qui nous hausse jusque-là; et si nous sommes si élevés, c'est justement grâce à ce que nous dépassons.

On respire mieux quand on est riche; on est plus libre quand on est célèbre; le seul fait de posséder un titre de noblesse vous hausse sur une petite crête. Tout est artifice, mais cet artifice n'est même pas notre oeuvre. Nous sommes montés jusqu'à lui , ou bien on nous a hissés jusque là, ou bien même nous sommes nés dans une maison sur la montagne.

Le vrai sage possède, dans ses muscles, la possibilité d'atteindre les hauteurs, et dans sa connaissance du monde, le refus d'y monter.

Fernando Pessoa

Le livre de l'intranquillité 

lundi 13 avril 2026

Changer de cellule

 



Passer des fantômes de la foi aux spectres de la raison, c'est simplement changer de cellule . L'art, qui nous libère des idoles officielles et abstraites, nous libère aussi des idées généreuses et des préoccupations sociales-simples idoles, elles aussi.

Trouver sa personnalité en la perdant- la foi elle-même confirme ce sens de notre destin.

Fernando Pessoa

Le livre de l'intranquillité

lundi 16 mars 2026

Pythons, boas et autres anacondas





Juste à mi-chemin entre les deux bourgs, serpentait un chemin de campagne, caché  derrière un panneau publicitaire, qui menait à une baraque rustique en ruine; à côté, il y avait un énorme olivier sarrasin qui avait sûrement sa bonne paire de siècles. On aurait dit un faux arbre de théâtre, né de l'imagination d'un Gustave Doré, une illustration possible de l'Enfer de Dante. Les plus basses branches rampaient et se contorsionnaient à ras de terre, lesquelles branches, malgré leurs tentatives, ne parvenaient pas à se dresser vers le ciel et qui, à un certain moment de leur avancée, se la repensaient et décidaient de retourner en arrière vers le tronc en faisant une espèce de courbe en coude ou, dans certains cas, un noeud pur et simple. Peu après, pourtant, elles changeaient d'idée et repartaient en arrière comme effrayées à la vue du tronc puissant, mais perforé, brûlé, ridé par les années. Elles étaient totalement semblables à des noeuds coulants, des pythons, des boas, des anacondas brusquement métamorphosés  en branches d'olivier. ///

///Observé d'en dessous, sous cet angle, l'olivier paraissait plus grand et plus emmêlé. Il vit la complexité de la frondaison qu'il n'avait pu distinguer quand il était installé à l'intérieur. Quelques mots lui vinrent à l'esprit; "Il y a un olivier sarrasin, grand...avec lequel j'ai tout résolu." Qui les avait prononcés? Et qu'avait résolu l'arbre? Puis sa mémoire fit le point. Ces mots c'était Pirandello qui les avait dits à son fils, quelques heures avant de mourir.

Andrea Camilleri

L'excursion à Tindari 

jeudi 22 janvier 2026

Un Anachronisme





 -ça va faire du bruit, quand certaines personnes vont apprendre ce qui m'est arrivé.

-Ma foi, c'est un bruit qui ne te dérangera pas, Yuri, commenta Draper, parce que tu seras dans une cellule.

-Et tu auras à peu près quatre-vingt-quinze ans quand tu en ressortiras, ajouta Sladden.

-Je croyais que la Grande-Bretagne était un pays démocratique.

-De nos jours, la démocratie n'est plus qu'une mascarade, dit Draper, un spectacle que les gens vont voir. C'est un anachronisme. Dans les théâtres du West End, les places coûtent jusqu'à  trente livres.

Robin Cook

Not Till the red Fog Rises 

(Quand se lève le brouillard rouge)

mardi 9 décembre 2025

Vialatte !





 Le plaisir d'obéir pousse l'homme à faire des rois et le plaisir de changer, à leur couper la tête. Ensuite, les rois lui manquent. Il célèbre ceux des autres, leur femme, leur belle-soeur, leurs amours, leurs sentinelles, leur valet de chambre. Il publie les mémoires de leur maître d'hôtel. Il cite les bons mots de leur basset. Il en emplit les journaux les plus lus. Il loue pour sa nuit de noces, dans le palais défraîchi de quelque prince teuton, la chambre humide où mourut une vieille dame qui était cousine de deux empereurs. Il cherche à se frotter aux idoles pour que la dorure lui en reste aux doigts. Il chante l'égalité, sans doute, mais le coeur n'y est pas: ce qu'il voudrait, c'est d'être plus égal que les autres, ce qu'il aimerait, ce serait d'être roi.

Alexandre Vialatte

La Statue du client in "Dernières nouvelles de l'homme".

mercredi 12 novembre 2025

Des archives de couleurs inconnues

 



Cela venait peut-être de ce que la vie d'ici était semblable au sommeil, comme l'attestait du reste la toute présence du gris. Et pourtant, de même que le gris dissimule en lui toutes les couleurs, cette existence crépusculaire semblait développer comme de voiles la possibilité du violent réveil de ses actions bariolées. On le sentait à la qualité du silence, lourd, souvent irritant. 

La surface , toutefois semblait terne, protestante, mercantile. Elle suait l'ennui comme la lecture d'un roman scandinave. Et malgré cela l'étrangeté profonde demeurait immuable. Il suffisait d'abriter ses yeux de sa main pour voir à travers le miroir gris, et l'on découvrait alors la vie foisonnante dont les fjords étaient inondés. Les hautes tourbières contenaient les archives de couleurs inconnues, attendant qu'un grand peintre les dévoilât.

Ernst Jünger

Visite à Godenholm

dimanche 29 juin 2025

Image(s)





(... Outre là-bas ces corbeaux noirs, hommes

Affrontés aux nuages qui s'agenouillent

dans les filets du couchant... )

Dylan Thomas
Prologue 18 poèmes