vendredi 9 octobre 2026

Une affirmation cosmique




-Un autre rabbin hassidique a dit un jour que l'on peut apprendre quelque chose de tout. Même d'un train, d'un téléphone ou d'un télégramme . D'un train, on peut apprendre qu'en une seconde, on peut tout rater. D'un téléphone, on peut apprendre que ce qu'on dit ici peut être entendu là-bas. Et d'un télégramme, que tous les mots comptent et se paient.

-C'est une affirmation cosmique. D'où tirez-vous tous ces proverbes rabbiniques? Ces gars-là sont vraiment des sages. Je vais vous dire, j'ai entendu des gourous, des yogis, des philosophes, des hommes politiques, des médecins, des juristes, des enseignants de toutes sortes...mais ces rabbins ont vraiment quelque chose.

-Ils sont comme les soufis, mais ils parlent et enseignent avec davantage d'émotion.

-Comme je l'ai dit auparavant , je ne crois pas à l'émotion. Ils font appel à leur coeur, leur coeur ne les manipule pas.

Bob Dylan

(Entretien avec Jonathan Cott)

Rolling Stone

(26 Janvier 1978)

jeudi 1 octobre 2026

Un vice impuni

 



Derrière la cathédrale, se cache le plus ancien quartier de Palma, plein d'ombreux détours, de palais et de vieilles églises, où le flâneur ira passer des matinées enchanteresses , satisfaisant cette passion jamais apaisée qui fait du tourisme un vice aussi tenace et aussi impuni que la lecture.

Paul Morand 

(Majorque)

dimanche 20 septembre 2026

Vers la source et le ruisseau





 Ainsi, en continuant la promenade jusqu'à la source sous les saules, aussi musicale que des verres entrechoqués doucement, donnant naissance à un ruisseau de bonne taille qui jaillit, épais comme mon cou, pur et clair, sortant de son trou là ou la rive s'arque comme un grand sourcil marron et brousailleux, ou comme dans la voûte d'une bouche, gargouillant  gargouillant sans cesse, signifiant, disant quelque chose, bien sûr (si seulement on pouvait le traduire), gargouillant toujours à cet endroit, toute l'année, ne renonçant jamais- des océans de menthes, de mûres en été, un choix de lumière et d'ombre, juste l'endroit pour mes bains de soleil de juillet, et des bains d'eau aussi - mais surtout son inimitable gargouillis, pendant que je reste assis lors de chauds après-midi. Comme tout cela pénètre et se développe en moi, jour après jour, parfaitement accordé, le parfum sauvage et presque palpable, l'ombre mouchetée des feuilles, et toutes les influences du lieu, naturelles et médicinales, élémentaires et morales.

Poursuis, ô ruisseau, le babil de tes propos !

Walt Whitman

Comme des baies de genévrier


mardi 1 septembre 2026

Apprivoiser l'oiseau bleu

 



Ce soir-là, qui était celui de Noël, un jeune homme de bonne coupe, affligé d'un strabisme divergent, débauchait une cousine de province à travers les quartiers maudits de la capitale. Bien que son compagnon apportât à l'entreprise la maussaderie supérieure qu'il vouait à toute chose en dehors de l'économie politique, la jeune fille, éperdue de vin glacé et de girandoles, sentait le rose des grandes émotions spirituelles  assiéger ses pommettes.

A la veille de rentrer dans son village où les indigènes mettaient  leurs galoches devant la cheminée durant toute l'année, cette escapade à Saint-Germain-des Prés lui semblait poser un grain de sel fatal sur la queue de son séjour pour en retenir l'envol, en apprivoiser l'oiseau bleu. Dans le boyau tendu de guirlandes où ils achevaient de souper, des voix obscures lui soufflaient que le meilleur vient à la fin.

Antoine Blondin

Quat'saisons

samedi 1 août 2026

Le machiniste de l'Opéra




 Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l'homme tient tant à la vie; que trouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuits et des jours, de l'hiver et du printemps? Toujours le même ciel, le même soleil;  toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes; toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et les mêmes dupes.

Si Dieu n'a pas pu faire mieux, c'est un triste ouvrier, et le machiniste de l'Opéra en sait plus que lui.

Claude Tillier

Mon oncle Benjamin

lundi 25 mai 2026

Lac muet

 





En cette heure, ou je sens au point de déborder, je voudrais céder au malin plaisir de tout dire, au libre caprice d'un style devenu destin. Mais non, seul le ciel profond est réellement tout, distant, s'abolissant lui-même, et l'émotion que j'éprouve -et qui est tant d'émotions à elle seule, mêlées et confuses- n'est que le reflet de ce ciel nu dans un lac au fond de moi, lac reclus entre des barrières de rochers, lac muet au regard mort, dans lequel les hauteurs distraitement se contemplent.

Fernando Pessoa

Le livre de l'intranquillité 

mercredi 13 mai 2026

Rêves

 

(-Heureusement, il nous reste le rêve)
Sempé


L'inaction console de tout. Ne pas agir nous donne tout. Imaginer est tout, pourvu que cela ne tende jamais à l'action. Personne ne peut être roi du monde autrement qu'en rêve. Et chacun de nous, s'il se connaît vraiment, désire être le roi du monde.

Ne pas être, tout en pensant, c'est posséder un trône. Ne pas vouloir, tout en désirant, c'est recevoir la couronne. Nous possédons tout ce à quoi nous renonçons, parce que nous le conservons intact, en le rêvant éternellement à la lumière du soleil qui n'existe pas, ou de la lune qui ne peut exister.

Fernando Pessoa

Le livre de l'intranquillité