mercredi 7 décembre 2016

Profites-en tant que tu peux





A la fin de l’été dernier, assis sur un banc devant ce snack lors d’un après-midi caniculaire, il reluquait huit pom-pom girls légèrement vêtues qui répétaient leurs mouvements. Il aurait dû se sentir gêné, mais ce n’était pas le cas. Il vivait une expérience trop forte pour penser à partir sur-le-champ. Un temps, Janis Joplin avait été sa chanteuse préférée, et il repensa à sa chanson, Get it while you can, « profites-en tant que tu peux ». Quand elles partirent, l’une d’elles agita la main vers lui et il eut  du mal à comprendre le sens de ce geste. Il ne signifiait peut-être rien. Elle connaissait probablement la lubricité des vieux, mais c’était louche. Peut-être était-elle tout simplement sympa ? Au lycée, deux des quatre pom-pom girls étaient de superbes salopes qui voulaient se marier au plus vite, alors que les deux autres étaient de vraies saintes nitouches tout aussi désireuses de convoler le plus rapidement possible. Quand il les revit quelques années plus tard, elles lui firent l’impression d’avoir mangé trop de pancakes après la messe, selon une tradition qu’on ne saurait enfreindre. Aucun de leurs époux n’avait réussi, pourtant toutes restèrent mariées et eurent beaucoup d’enfants.
Jim Harrison
The Big Seven

(Péchés capitaux

jeudi 1 décembre 2016

La vie anecdotique (4)





Flux et reflux
Ils n’accompagnent pas le flux et le reflux, ils restent dans la tourmente. Immobiles (les yeux clos) sous des tonnes de sable. Tout ce qui bouge autour d’eux, au-dessus d’eux, ils ne s’en préoccupent pas. Ils sont nés pour accepter. Les longues avenues anonymes ne sont que des salles d’attente, des quais de gare au crépuscule. La lune se moque bien de ces voyageurs assis à côté de leurs vieilles valises rafistolées, de leurs charrettes, de leur passé/présent/avenir, tristes offrandes aux passants.

La belle vie (la seule)
Des écrans couleurs démesurés assurent le bonheur de vivre : femmes de pays imaginaires, familles blondes aux destinées impensables, rien n’est impossible, rien. Ces immortels sont remplacés chaque semaine par d’autres.

Spectacle
Pourtant, la rue est spectacle (penser à dénicher enfin une autre image). La musique est contemporaine. Ferraille qui ferraille, moteur qui motorise, sifflet qui siffle, et tant de cris venant d’on ne sait où ; de promeneurs imprudents abandonnés dans l’obscurité d’une grotte, d’un puits si profond, de naufragés trop confiants.

Pluie
Aujourd’hui, une pluie fine, juste quelques minutes, avec si peu de gouttes qu’un retraité aurait pu s’amuser à les compter.

Barbu
Le grand barbu magnifique est mort. J’écoutai, il y a quelques mois, un couple de jeunes charmants me raconter leur voyage à Cuba. Elle, les yeux pétillants, lui, plus posé (l’attitude qui sied à un garçon de son âge) les deux énumérant sans prendre le temps d’une légère respiration, les réussites certaines du grand leader. J’aime ceux qui n’accordent aucune importance au fait de respirer mais (oui, mais) une grande partie de la résolution est soigneusement cachée et se compte en minutes, en heures, en jours, en années. Notre deus-ex-machina, à nous, voyageurs, c’est le temps.

Ecriture
« Un réel talent d’écriture ». Bah ! Ca me fait une belle vie ! Bras de fer avec les adjectifs très fils à papa, du genre pédant, et lutte acharnée contre des phrases fainéantes. La jouissance ? Quelques secondes seulement. Et puis, seul, se débrouiller avec toutes ces destinés.

Julius Marx

Le Caire (Décembre-2016)

dimanche 27 novembre 2016

Des horizons singulièrement bornés




Consterné par cet insuccès inattendu, le capitaine tenta sa chance avec un hymne ronflant à l’exaltante solitude et à ces horizons singulièrement bornés du désert qu’on ne rencontrait nulle part ailleurs. « Excepté peut-être en mer » dit Frau Doktor d’une voix aigre.
Arno Schmidt
Cheveux noirs


Je ne sais si le même sentiment vous touche quelquefois mais, s’il vous fait cette grâce, alors, vous savez comme il est doux et stimulant de découvrir au cours d'une lecture qu’un grand écrivain vous a fait l’honneur de penser (oh, un court instant seulement !) de comparer, comme vous.

vendredi 25 novembre 2016

Un désespoir sénile



20 XI 1947.- Jadis, quand nous étions cinq ou six à table, et que Nina faisait la soupe du déjeuner (le plat du dîner, c’était la grand-mère qui le faisait), de temps en temps, il arrivait que, d’une assiette creuse, on retire lentement, à deux doigts, un cheveu, un cheveu châtain, fin, long, long. Celui qui l’avait touché protestait, contrarié ; et Nina, mortifiée, se confondait en excuses. A présent, nous ne sommes que deux à table, et elle ne cuisine plus, et il n’y a plus de cheveu dans la soupe. Mais l’après-midi d’avant-hier, comme je découvrais le lit pour m’y reposer, le lit qu’elle fait tous les matins, je trouvai un cheveu, l’un de ses cheveux, fin, propre, assez long, gris.

Virgilio Giotti
Notes inutiles


L’écriture de Giotti est une musique, une musique douce, apaisante, parfaite, et l'on frissonne en entrant dans cette banalité enchantée de détails scintillants où le quotidien devient couleurs. Une fois encore, le dernier mot au poète, celui de Pasolini qui écrivait :" Giotti, un désespoir sénile dans un coeur d'enfant."

samedi 19 novembre 2016

La langue du chaos




La poésie a parfois ce genre d’effet. Soit on se retrouve au septième ciel, soit on barbote en pleine dépression. On pond un premier vers formidable, mais la pensée n’est pas assez puissante pour en enchaîner d’autres et, au beau milieu de la création, les mots s’ennuient et se font la guerre. Nos carnets sont remplis de ces fragments, le shrapnel de nos intentions. La vie est pingre en conclusions, voilà pourquoi on se bat souvent pour achever un poème. Certains sont perdus à jamais. On se promène parfois en ruminant plusieurs versions d’un même texte qui n’aboutissent à rien. On est l’esclave de cette langue du chaos qui nous fait cogiter des jours et des semaines entières. Quand le poème finit par fonctionner, on nage dans le bonheur et on oublie les difficultés passées, tout comme on oublie très vite ses souffrances. Les comportements extrêmes constatés chez les poètes s’expliquent sûrement par ces tensions. Quand l’esprit passe autant de temps dans la fièvre, il crée certains dérangements qui, depuis longtemps, sont à l’origine de nombreuses blagues chez les universitaires.
Jim Harrison

Le Vieux Saltimbanque 

mercredi 16 novembre 2016

Aux mains des robots






A lui, Alberto, la vie syndicale importait assez peu, et c’était un ouvrier. Pour Dino Piermattei, qui venait de la bourgeoisie, des études, elle était tout. Comme nombre de garçons issus de la guerre, il s’était jeté dans la lutte des classes, y croyant parce qu’il avait besoin de croire en quelque chose et que le monde tel qu’il était, aux mains des robots, était trop laid. Il fallait lui redonner visage humain, le libérer de ces automates qui voulaient transformer la terre entière en usine aveugle.
Anna-Maria-Ortese

Masa (1958)

samedi 12 novembre 2016

Le Polar Est kafkaïen



Pendant mes jours de liberté je reste allongé sur mon lit, plein de chagrin à cause de ma maîtresse, et j’examine mes quatre petits murs, couverts par mon œil trop vif des visages de mes ancêtres, dans la peinture, le plâtre et la maçonnerie. Je vois la monotonie du sang et des cauchemars, et j’écoute la pluie crépiter, sinistre, par la gouttière.
Notre église, le lieu de sépulture de mes parents, est à vendre et elle est étayée par des poutres. Lors de mes visites je sens les morts qui attendent dans les hautes roncières derrière les tombes. Par la suite je rêve d’eux : ils sont gris et me désignent du doigt sous la pluie implacable et me supplient d’agir pour eux. Comme j’en suis incapable, ils se détournent sans espoir et disparaissent de nouveau dans la haie, ratatinés dans des imperméables militaires pourris.
Et comment rendrons-nous compte aux autres de notre propre perte, de notre propre peine, une fois que nous aurons quitté la vie pour rejoindre un père mort auprès d’un feu mort dans l’obscurité d’un pays qui s’en est allé ?
Robin Cook
How the dead live
(Comment vivent les morts)
Photo: Tim Page (Universal Soldier)