lundi 15 octobre 2018

La règle du jeu



Il semblerait, tout bien considéré, que quand j'écris c'est surtout au temps lui-même que j'en veux, soit que j'essaie de rendre compte de ce qui se passe en moi dans le moment présent, soit que je ressuscite des souvenirs, soit que je m'évade dans un monde où le temps, comme l'espace, se dissout, soit que je veuille acquérir une sorte de fixité ( ou d'immortalité ) en sculptant ma statue (vrai travail de Sisyphe, toujours à recommencer). Qu'il soit celui de mon existence même ou celui du calendrier, qu'il soit fresque historique ou galerie de ma vie privée, c'est toujours avec lui que j'ai maille à partir, écrasé que je suis par la crainte de la mort, incapable également d'envisager le temps sous l'aspect bénéfique que lui concèdent, en dépit des ravages qu'il exerce sur eux aussi bien que sur tous, ceux qui croient que le monde est soumis à la loi du progrès, autrement dit qu'avec le temps il s'améliore.

Michel Leiris
La règle du jeu / fragments
Tome1- Biffures

mercredi 10 octobre 2018

Lettres d'Italie





Halte à Loreto et visite du sanctuaire. Je ne vous en dis rien: il y a des choses (en Italie plus qu'ailleurs) dont tant de gens ont tant parlé qu'on préfère en jouir égoïstement, en se répétant le conseil que Rimbaud se donne à lui-même: "Gardons notre silence." Oui, et gardons nos musées pour nous!
Valery Larbaud
Lettres d'Italie in Jaune- Bleu-Blanc

vendredi 5 octobre 2018

J'aime le Maudit !








Notre bonne vieille France n’aime pas les écrivains inclassables. Si les exemples ne 

manquent pas dans la littérature blanche, le Noir, qui pourtant est une littérature de 

déclassés subit lui aussi cette même loi imbécile.

Mais, qu’est-ce qu’un inclassable ? On pourrait penser, par exemple, à un écrivain 

cabochard qui ne fait jamais ce qu’on attends de lui , un auteur frivole qui change de 

style comme de chemise, un hystrion qui travaille encore sur Pc alors que l’ensemble

 de ses collègues ont adoptés le Mac  depuis belle lurette! Bref , un homme peu fiable 

qui ne tient jamais ses promesses? Car, voyez-vous, le public a ses habitudes et vouloir 

changer ses petites manies est toujours périlleux. C’est à coup sur ce que vous 

expliquerai un éditeur en tétant son Roméo et Juliette (1) ou un marchand de lessive en 

empilant ses barils en tête de gondole.

Cette qualité qui n’est pas immédiatement visible chez les écrivains, nous la retrouvons 

par exemple chez les grands peintres qui évoluent tous au fil du temps à une vitesse

foudroyante. Si au moment de la présentation de leurs nouvelles toiles certains esprits 

bienveillants demandaient clairement leurs têtes, pendant que le public tentait de 

gratter la peinture pour faire disparaître ces formes et couleurs sacrilèges(2) , bien après 

leur mort, les voilà devenus des génies !

Dans notre sphère polar, on élèvera probablement une statue au grand James Ellroy 

tout près du golf de Los Angeles dont j'ai oublié le nom. Un spécialiste nous parlera 

(avec des trémolos dans la voix) de ce pionnier de l’abstraction littéraire au style si particulier.

En France le champion incontesté des inclassables reste Pierre Siniac.Ce Pierrot le fou 

du roman noir est l’auteur de nombreux bouquins de genre et de contenu différents. 

Il y a d’abord le polar classique comme Deux pourris dans l’île (Série noire) avec sa 

construction si parfaite. Puis, la série totalement déjantée des luj inferman et ses deux 

héros débarqués d’un autre monde. Mais l’homme a officié également dans le style 

vieille France, avec ce Mystère de la sombre zone, qui fait évidemment penser à ce 

cher Gaston, plongeant même dans l’épopée militaro-cynique avec le franchouillard et 

croustillant Morfalous. Ses deux chefs-d’oeuvre restant (à mon sens) Femmes 

blafardes et Aime le Maudit. Deux récits remarquablement construits mettant en scène

 ces fameuses « petites gens » qui n’a jamais cessé d’observer de son œil malicieux.

On pourrait dire pour conclure que notre bonhomme ironise presque toujours sur la 

méchanceté crasse des humains. Alors, Célinien, notre bon Pierrot ? Lisez tout Siniac 

et vous verrez par vous-même.

Julius Marx


(1) C’est un cigare cubain !
(2) L’anecdote est véridique

mardi 2 octobre 2018

Pensées sauvées du sable (2)




Le sommeil
Comme leurs anciens colonisateurs, ils sont assoupis, rêvant qu'ils sont encore les Maîtres, alors qu'ils ne sont plus que les valets.

samedi 29 septembre 2018

Pensées sauvées du sable

La misère




La misère, c'est la mouche qui vient vous taquiner la joue, le nez, et qui entre même parfois dans votre narine. On la chasse sur un autre, sans jamais arriver à s'en débarrasser définitivement.

mardi 4 septembre 2018

Le polar Est sucré (comme les souvenirs d'enfance)



Ma nostalgie pour mon pays et pour la vie insouciante d’autrefois s’était cristallisée en un souvenir d’enfance. Lorsque mes grands-parents paternels, qui habitaient peu avant Bergame, venaient nous voir, ils m’offraient, à moi et à mes sœurs, une boite d’Otello Dufour, les meilleurs bonbons du monde. Je chipais une poignée de ces gourmandises, me réfugiais dans ma chambre ou dans le jardin avec un livre de Salgari, les défaisais l’un après l’autre et les posais délicatement sur ma langue pour les faire fondre lentement. Pendant mes années de cavale et de prison, les instants les plus intimes et les plus émouvants liés aux souvenirs finissaient toujours par se transformer en un désir pour ces bonbons au chocolat et à la liqueur. Lorsque quelqu’un est en taule, il pense toujours à la première chose qu’il fera en sortant. Mon désir s’appelait Dufour. J’entrai dans la première pâtisserie et en achetai une boîte entière. Mais sitôt que je l’eus ouverte, je m’aperçus que quelque chose n’allait pas. La forme des bonbons était ronde et non ovale, l’enrobage n’était plus du chocolat lisse et noir comme le mystère, mais était plus clair et marqueté de petits morceaux de noisettes. J’en mis un dans la bouche et découvris avec horreur que ça n’avait plus rien à voir avec les Otello de mon enfance. Je me sentis trahi et j’eus envie de pleurer. Pendant des années, j’avais rêvé de quelque chose qui n’existait plus. Je retournai dans le magasin et la propriétaire me confirma que c’était devenu une espèce de chocolat fourré.
-Vous savez, les goûts d’aujourd’hui, m’avait-elle dit en haussant les épaules.

Massimo Carlotto

*Arrivederci amore

mercredi 29 août 2018

Typhon





Il était maintenant deux heures du matin. L'émission s'interrompit d'un seul coup comme le typhon. Dehors, un ultime capiton de nuages planait au-dessus des toits, mais les lumières brillaient sur le pic Victoria. C'était quelque peu inhumain d'avoir pu assister, bien au chaud dans son lit, à des scènes qui s'étaient déroulées pas très loin de là. Mais le sentiment d'horreur et de gêne  d'une fascination pour ce compte rendu tellement précis et obscène. Seigneur, la réalité était en train de se changer en une suite de happenings, et si l'on continuait sur cette lancée les choses n'existeraient plus que pour être vues, elles seraient d'abord spectacle avant d'être notre vie.
Ennio Flaiano
Le jeu et le massacre