jeudi 16 janvier 2020

Le Polar Est Amour (35)



Toc, toc, toc à la porte de la petite hutte d'adobe proprette, boum, boum, boum, me répondit mon cœur en chamade, aussi fort que la rythmique d'un grand orchestre de jazz. La porte s'ouvrit- et je faillis hurler.
Quatre années s'étaient écoulées depuis que j'avais vu Lorna pour la dernière fois, et son visage s'était marqué de lignes dures, ravagé par les milliers de kilomètres parcourus. Le soleil l'avait délabré, creusé, ridé, plissé, écaillé ; les lignes d'expression du visage rieur s'étaient changées en rides aussi profondes que la faille de San Andrea. Le corps autrefois voluptueux sous le satin blanc était aujourd'hui engoncé, débordant sous le serape d'une femme mexicaine. Des profondeurs enfouies de ce qui avait jadis existé en partage, je réussis à extraire une manière de salut:
-Alors, ça gaze, petite?
Lorna sourit, révélant assez de dents en or pour financer toute une révolution.
-Ne vas-tu pas me demander ce qui est arrivé, Spade ?
Je jouai le jeu.
-Qu'est-il arrivé, petite?
Lorna soupira.
-D'abord ton interprétation, Spade, je suis curieuse.
Je lissai mes revers.
-Tu n'as pas réussi à encaisser ce qui était bon pour toi. Tu n'as pas réussi à encaisser la vie dangereuse que je menais. Tu n'as pas réussi à encaisser le danger, le romanesque, les brisures du cœur et la vulnérabilité inhérentes à la vie de chevalier qui était la mienne, à arpenter les trottoirs de la débine. Regarde ça en face, petite; j'étais un homme, un vrai, c'était trop pour toi.
Lorna sourit- de nouvelles fissures apparurent dans le relief de son visage aussi marqué qu'une carte.
……………..
J'achetais une bouteille de téquila et la descendis d'un trait, cul sec, avant de bourrer le jukebox de coups de pieds et d'appuyer sur tous les boutons correspondants à des interprètes de sexe féminin. Lorsque la gnôle commença à faire effet et que la musique se mit en route, je m'assis, observai les ondulations de la radasse à poil, et essayai de replonger dans l'obsession.

James Ellroy
Torch Number

jeudi 9 janvier 2020

Le Monde



La poésie a inventé le monde ; le monde, elle l'a oublié.
Yannis Ritsos

dimanche 5 janvier 2020

Les mots



Les mots restés hors du poème ont peur.
Yannis Rítsos
Sur une Corde

mardi 17 décembre 2019

Le Polar Est Musical


Fossoyeur exhiba son insigne aux deux flics en uniforme, qui gardaient la porte, et pénétra dans le Dew Drop Inn.
Le bar était bourré de Noirs qui avaient vu mourir le grand Blanc; pourtant, personne n'avait l'air de s'en faire.
La boite à musique éructait un arrangement syncopé de La fille tout en jambes. Les supplications des saxos, les agaceries des trompettes, les cajoleries de la contrebasse, les bavardages de la grosse caisse, les coquetteries du piano qui roucoulait la mélodie servaient de fond sonore à une voix gutturale de femme qui hurlait:
                                                ...Tâte-moi la cuisse,
                                                    Mais pas plus haut !

Sur les tabourets du bar, les femmes en transe se trémoussaient à faire sauter les coutures de leurs robes. On avait jeté de la sciure par terre, à l'endroit où les tâches de sang avaient résisté à l'eau.

Chester Himes
If Trouble Was Money
(Il pleut des coups durs)
Série Noire N° 446

mercredi 11 décembre 2019

Le journal d'un idiot (12)




Me revoilà petit journal ! Tu m'as beaucoup manqué.

Lundi
Cette année, j'ai commandé mon sapin de Noël sur internet. C'est beaucoup plus rapide! Et puis, il faut vivre avec son temps. J'ai quand même trouvé que 1OO euros, c'était un peu cher, mais, bon, ils m'ont assuré que je le recevrais début Janvier. Je suis impatient d'accrocher les petites boules sur les belles branches de mon arbre! Youpi !

Mardi
Encore ce casse-tête des cadeaux. Malheureusement Noël c'est aussi ça. Le prof de français (celui qui croit tout savoir) m'a dit que cette année, la tendance est au gilet jaune. Pourquoi achèterais-je un gilet à ma mère ( et puis jaune, en plus! Beurk !)

Mercredi
La prof d'arts plastiques m'a demandé si j'allais à la manif  pour les retraites. Certainement pas ! Les retraites , c'est un truc de vieux!

Vendredi
Vu à la télé un magnifique reportage sur l'Egypte vue d'en haut. Pour une fois, voilà une excellente idée du réalisateur, qui nous permet à nous, spectateurs confortablement assis sur notre canapé dans un pays démocratique, de découvrir des merveilles sans avoir besoin de se farcir en même temps (excuse-moi petit journal si je suis vulgaire) la misère des pays pauvres.

Samedi
Déjeuner chez maman. Le concierge  a encore oublié de rentrer les poubelles! Quand on réfléchit à la chose, c'est un peu normal. Dans son pays, au Burkina quelque chose, il n'y a pas de poubelles ! Enfin, passons. Ce qui m'a intrigué c'est la toute petite poubelle jaune alignée à côté des autres. Quand maman m'a ouvert la porte, j'ai demandé si un nain avait emménagé dans l'immeuble. Elle m'a demandé si j'avais bu!

Dimanche
J'écris  mes cartes de vœux. Je sais, je suis un peu en avance mais, j'en ai beaucoup à écrire. J'ai souhaité santé et prospérité au président Macron et à sa charmante épouse. Je n'ai pas trouvé l'adresse de Bernard Arnault sur internet. Quelqu'un pourrait-il me dépanner?

Julius Marx

lundi 2 décembre 2019

Remerciements, préfaces, et avertissements (2)


Tous les personnages, sociétés, religions, nations, philosophies, points de vues politiques, événements et situations de ce roman sont pure fiction et ne sont pas destinés à dépeindre quoi que ce soit dans le monde tel que nous connaissons. Aucun des personnages ne représente les opinions personnelles de l'auteur, opinions qui, de toute façon, ne sont pas encore tout à fait élaborées sous forme publiable.
Donald.E. Westlake
Good Behavior
Le ciel T'aidera ?

vendredi 29 novembre 2019

Un esprit vierge



Or, l'une des vertus du bon wanderer est de ne rien attendre du chemin qu'il emprunte. A chaque pas il cueille les émotions, il se gorge de nouveautés, mais il n'essaie pas de trouver des correspondantes entre ce qu'il découvre et ce qu'il espérait trouver. Il se garde bien d'évoquer trop souvent le souvenir de l'ancien temps sachant qu'il n'éprouvera que de la nostalgie à comparer le présent et le passé. Car le monde qu'on a sous les yeux sera toujours moins beau qu'une photo sépia ou que sa description dans une chronique ancienne. Aucun paysage ne peut rivaliser avec les autochromes d'Albert Khan. La vue d'aucune cité d'Orient ne peut peser dans la balance de l'émotion le même poids qu'une description de Marco Polo. Mieux vaut dans ce cas s'interdire, au moment de prendre la route, d'emporter avec soi ce que l'on sait déjà de l'endroit où l'on va. Un esprit vierge est la meilleure longue-vue pour balayer les horizons.
Sylvain Tesson
Petit traité de l'immensité du monde