mardi 4 septembre 2018

Le polar Est sucré (comme les souvenirs d'enfance)



Ma nostalgie pour mon pays et pour la vie insouciante d’autrefois s’était cristallisée en un souvenir d’enfance. Lorsque mes grands-parents paternels, qui habitaient peu avant Bergame, venaient nous voir, ils m’offraient, à moi et à mes sœurs, une boite d’Otello Dufour, les meilleurs bonbons du monde. Je chipais une poignée de ces gourmandises, me réfugiais dans ma chambre ou dans le jardin avec un livre de Salgari, les défaisais l’un après l’autre et les posais délicatement sur ma langue pour les faire fondre lentement. Pendant mes années de cavale et de prison, les instants les plus intimes et les plus émouvants liés aux souvenirs finissaient toujours par se transformer en un désir pour ces bonbons au chocolat et à la liqueur. Lorsque quelqu’un est en taule, il pense toujours à la première chose qu’il fera en sortant. Mon désir s’appelait Dufour. J’entrai dans la première pâtisserie et en achetai une boîte entière. Mais sitôt que je l’eus ouverte, je m’aperçus que quelque chose n’allait pas. La forme des bonbons était ronde et non ovale, l’enrobage n’était plus du chocolat lisse et noir comme le mystère, mais était plus clair et marqueté de petits morceaux de noisettes. J’en mis un dans la bouche et découvris avec horreur que ça n’avait plus rien à voir avec les Otello de mon enfance. Je me sentis trahi et j’eus envie de pleurer. Pendant des années, j’avais rêvé de quelque chose qui n’existait plus. Je retournai dans le magasin et la propriétaire me confirma que c’était devenu une espèce de chocolat fourré.
-Vous savez, les goûts d’aujourd’hui, m’avait-elle dit en haussant les épaules.

Massimo Carlotto

*Arrivederci amore

mercredi 29 août 2018

Typhon





Il était maintenant deux heures du matin. L'émission s'interrompit d'un seul coup comme le typhon. Dehors, un ultime capiton de nuages planait au-dessus des toits, mais les lumières brillaient sur le pic Victoria. C'était quelque peu inhumain d'avoir pu assister, bien au chaud dans son lit, à des scènes qui s'étaient déroulées pas très loin de là. Mais le sentiment d'horreur et de gêne  d'une fascination pour ce compte rendu tellement précis et obscène. Seigneur, la réalité était en train de se changer en une suite de happenings, et si l'on continuait sur cette lancée les choses n'existeraient plus que pour être vues, elles seraient d'abord spectacle avant d'être notre vie.
Ennio Flaiano
Le jeu et le massacre

jeudi 23 août 2018

Paradis



Une fine langue de sable blanc, perdue au beau milieu de Safaga Bay. Un endroit que l'on peut qualifier de paradisiaque, et les tour-opérateurs qui font le voyage ne se privent pas de le qualifier comme ça! Dans le champ, un îlot cerné de récifs de corail où des milliers de poissons se la coule douce. Côté contrechamp une bonne centaine de touristes débarqués des bateaux.
Ce paradis on voudrait bien le garder pour soi, mais comment faire?
Toujours la même question ; on sait que tout cela disparaîtra bientôt à cause de ces touristes, justement. Mais, nous sommes nous aussi des touristes.

vendredi 10 août 2018

Miracle !






Je ne crois pas du tout qu'une fée spécialement attachée à ma personne ait, tout au long de ma vie, semé des petits miracles sur mon chemin. Je pense plutôt qu'il en éclot tout le temps et partout, mais nous oublions de regarder. Quel bonheur d'avoir eu si souvent les yeux dirigés du bon côté.
Willy Ronis

mercredi 8 août 2018

Ghost Station 2O11



Ruscha revisite ici l'emblématique station-service qui apparut dans certaines de ses peintures et estampes de l'année 1963.
Le dynamisme  et l'optimisme de l'Amérique des années 1960, époque où la place accordée à l'essence comme carburant n'était pas remise en question, ne sont plus aujourd'hui  qu'une ombre fantomatique.
Le rêve américain: du pop art à nos jours (extrait)

vendredi 1 juin 2018

Justine



Dans sa vie passionnelle elle était directe, comme une hache qui s'abat. Elle recevait les baisers comme une toile reçoit les touches de peinture.
Lawrence Durrell
Le Quatuor
(Justine)

samedi 26 mai 2018

Notes pour un paysage







Notes pour un paysage...Longs accords de couleur. Lumière filtrée par l'essence des citrons. Poussière rougeâtre en suspension dans l'air, grisante poussière de brique, et l'odeur des trottoirs brûlants, arrosés et aussitôt secs. Des petits nuages mous, à ras de terre, et qui pourtant n'amènent presque jamais la pluie. Sur ce fond de teint rougeâtre, d'impalpables touches de vert, de mauve crayeux et des reflets de pourpre dans les bassins. En été une humidité venait de la mer et donnait au ciel une patine sourde, enveloppant toutes choses d'un manteau visqueux.
Lawrence Durrell
Le Quatuor d'Alexandrie