vendredi 20 janvier 2017

Pour Florence




Pour vous, chère Florence, qui nous avez enchanté avec vos instantanés parisiens, cette photo des matins brumeux qui nous rappellent que le désert est proche. Là, juste derrière ces maisons.
Julius Marx

jeudi 19 janvier 2017

Un grand bâillement démocratique



19 juin 1953. Ca y est, les gros titres claironnent la nouvelle qu’ils vont tous les deux (les Rosenberg) être exécutés ce soir à 11 heures. Et j’en ai mal au ventre. Je me souviens du récit fait par un journaliste de l’électrocution d’un condamné, avec une précision à soulever le cœur, décrivant la fascination non dissimulée sur le visage des spectateurs, et tous les détails, les données physiques choquantes à propos de la mort- le hurlement, la fumée- un rapport nu et honnête, sans émotion, qui prenait aux tripes par ce qu’il ne disait pas.
La grande et belle fille féline, qui portait un chapeau original pour venir travailler tous les jours, s’est dressée sur un coude sur le divan de la salle de conférence où elle faisait la sieste, a bâillé, et dit méchamment, d’une belle voix ennuyée : « Je suis tellement contente qu’ils meurent. » Elle a balayé la pièce d’un regard vague et suffisant, refermé ses énormes yeux verts et s’est rendormie.
Les téléphones sonnent comme d’habitude, les gens font des plans pour aller passer la longue fin de semaine à la campagne, et tout le monde est nonchalant, plutôt content, et personne ne pense beaucoup à tout ce que représente une vie humaine- les nerfs et les tendons et les réactions et les réflexes qui ont mis des siècles et des siècles à se développer. Mais ils allaient tuer des gens grâce à ces secrets atomiques. C’est bien qu’ils meurent. Comme ça nous aurons la priorité pour tuer des gens avec ces mêmes secrets atomiques qui sont si jalousement nôtres, si spécifiquement et inhumainement nôtres.

Il n’y a pas de grands cris, pas d’horreur ni de révolte. C’est bien ce qui est si terrifiant. L’exécution doit avoir lieu ce soir. Dommage qu’elle ne puisse être retransmise à la télévision,…ce serait bien plus réaliste et profitable que le téléfilm policier courant. Deux personnes réelles qu’on exécute. Aucune importance. La réaction émotionnelle la plus répandue aux Etats-Unis sera un grand bâillement démocratique, complaisant et banal, exprimant un ennui infini.

Sylvia Plath
Journal-1953.

lundi 16 janvier 2017

La fin du monde




Assis, seul,
face au long couloir phosphorescent de la mer Rouge ; Je pense
cette vieille chaise est rafistolée jusqu’à l’épuisement.
Mais, à quoi bon penser, maintenant.
A quoi bon chercher l’adjectif, tenter d’emprisonner
toutes ces petites vies
Pour qui, pourquoi ?
Cette satanée nouvelle m’a assommé.
Je ne peux dire depuis combien de temps
j’ai le cul  sur cette chaise.

Pour une fois, les scientifiques du monde entier sont tous d’accord
la fin de notre monde (le leur ?) est proche.
Demain, après-demain…
Que faire ?
Face aux éternelles collines d’Arabie,
savourer simplement sa solitude…
A plusieurs on ne fait que gaspiller les moments de bonheur.

Attendre le cataclysme final, l’apothéose de nos folies ?
Je sais qu’en Europe, les mouches s’agitent dans un bourdonnement infernal.
Ils tuent, mentent, blasphèment
inventent même, peut-être,
 d’autres péchés capitaux.
Les salles de cinéma proposent des rétrospectives des films de Chaplin.

Avant de partir,
je laisse mon texte sur la table.

On ne sait jamais.

Julius Marx
Dahab (décembre 2016)

vendredi 6 janvier 2017

Réaimer les gens et le monde







A propos de l’écriture.Voici comment fonctionne l'enchaînement logique de mes peurs: je veux écrire des histoires et des poèmes et un roman, et être la femme de Ted et la mère de nos enfants. je veux que Ted écrive comme il veut et vive où il veut, et soit mon mari et le père de nos enfants.
 Nous n’arrivons pas actuellement, et peut-être n’arriverons jamais, à gagner notre vie en écrivant, ce qui est le seul métier dont nous voulions. Comment gagner de l’argent sans sacrifier notre temps et notre énergie, et nuire à notre travail ?
Mais il y a pire : et si notre travail n’était pas assez bon ? Nous essuyons des refus. N’est-ce pas la manière qu’a le monde de nous dire que nous avons tort d’essayer d’être des écrivains. Comment être sûr qu’un travail ardu aujourd’hui et un développement à venir nous permettront de dépasser la médiocrité ? Et n’est-ce pas la manière dont le monde prend sa revanche sur notre prétention ? Impossible de répondre tant que nous n’aurons pas travaillé, écrit. Aucune garantie d’obtenir un Diplôme d’Ecrivain. Peut-être les mères et les hommes d’affaires avaient-ils raison après tout ? Et aurions-nous dû éviter ces questions déstabilisantes, et prendre des emplois fixes pour assurer un bon avenir à nos gamins ?
Peut-être, si nous avons envie de passer notre vie dans l’amertume. Et de nous dire avec regret : Quel écrivain j’aurais pu être, si seulement…Si seulement j’avais eu le cran d’essayer, de travailler, et d’assumer toute l’insécurité qu’impliquaient cette tentative et ce travail.
Ecrire est un acte religieux, une manière d’ordonner, corriger, réapprendre et réaimer les gens et le monde, tels qu’ils sont et pourraient être. Créer une forme qui ne se perd pas, contrairement à un jour de dactylographie ou d’enseignement. Le texte écrit reste, voyageant de son côté dans le monde. Des gens le lisent et réagissent, comme face à une personne, une philosophie ou une religion, ou encore une fleur : ils aiment ou non. Cela les aide ou ne les aide pas. On a le sentiment de rendre la vie plus intense- on donne plus, on scrute, interroge, regarde et apprend, on crée cette forme, et on reçoit plus en retour : monstres, réponses, couleur et lignes, connaissance. On le fait d’abord pour la chose en soi. Si cela rapporte de l’argent, très bien. On ne le fait pas d’abord pour l’argent, on ne s’assied pas à sa machine à écrire pour l’argent. Non qu’on le refuse. C’est vraiment le rêve quand une profession vous assure la subsistance. Avec l’écriture, c’est très aléatoire. Comment vivre dans une telle insécurité ? Et, bien pire, avec de temps en temps des passages à vide, ou des pertes de foi en l’écriture elle-même ? Comment vivre avec ça ?
Bien pire encore que tout cela, le pire absolu serait de vivre sans écrire. La question est donc comment vivre avec le moindre mal et le minimiser.
Sylvia Plath

Journal (Décembre 1958)

mercredi 4 janvier 2017

Suicide au large d'Egg Rock





Derrière lui les saucisses grésillaient en se craquelant
Sur les grils publics et l’ocre des marais salants,
Les réservoirs à gaz, les cheminées d’usine- ce paysage
D’imperfections dont ses tripes faisaient partie-
Ondulaient et vibraient dans le miroir de l’air.
Le soleil frappait l’eau comme une damnation.
Pas de creux d’ombre où se glisser,
Le sang lui serinait la vieille rengaine,
Je suis, je suis, je suis. Des enfants piaillaient
Là où les rouleaux se brisaient et où les embruns
Fouettés par le vent s’effilochaient à la crête des vagues.
Filant comme une flèche un roquet réussit
A déloger une bande de mouettes de la langue de sable.
Là, comme un feu mourant, sourd, aveugle,
Le corps échoué au milieu des ordures de la mer,
Machine s’entêtant à respirer et à vibrer.
Des mouches prirent d’assaut le crâne d’une raie morte
Et vrombirent sous la voûte des orbites creuses.
Les mots de son livre quittèrent les pages comme des vers
Tout se mit à briller comme une page blanche
Tout se rétrécit sous le rayon corrosif
Du soleil, sauf le roc dans le gâchis bleu.
Quand il entra dans l’eau il entendit
Le ressac sans mémoire qui écrème ces corniches.
Sylvia Plath
(Le Colosse)

sylviaplathinfo.blogspot.com

mardi 3 janvier 2017

Encore !

video


Une nouvelle année...
Pourquoi pas?
Seulement le temps d'apprendre
encore
de détester
d'aimer
d'imaginer
ou simplement de savourer sa solitude.
Julius

lundi 19 décembre 2016

Une définition de la négritude





Ecrivain brouillon, je suis devenu le brouillon d’autres écrivains, d’auteurs présumés tels, le grouillot de gens importants qui n’ont pas le temps d’écrire, si ce n’est leur nom sur la couverture. On les comprend. Je suis une sorte d’écrivain public que le public ne connaît pas. Il y a des gens qui donnent la vie comme d’autres donnent la mort, un tueur à gages ne se soucie pas de l’avenir du cadavre, après tout. J’ai tout d’un tueur à gages, mais j’en suis le contraire ; j’ai tout d’un écrivain, mais j’en suis le négatif. A force d’être nègre, on voit tout en noir. Je suis pourtant d’un naturel rieur, espiègle, nullement encombré d’une culture encyclopédique, ne lisant que des cils, n’écrivant que du bout des doigts ; nègre sans nom, écrivain sans renom, il est douteux que les badauds du Père-Lachaise fassent un jour un détour pour lire mon épitaphe. Seule curiosité de la pierre : l’épitaphe restera gravée, mon nom s’effacera.
Hervé Prudon
Plumes de Nègre

Mazarine (1987)

Retrouvé ce beau livre chez une fidèle amie et relu de suite! Tout au long de ma lecture, j'ai très souvent pesté contre le goujat qui avait prit la liberté de griffonner (certes, au crayon papier, mais, tout de même!) le texte avant de m'apercevoir que c'était moi le coupable. 
On peut juste imaginer le triste sort d'un nègre à la Série Noire.
Image : John Turturro et John Goodman dans le Barton Fink des Coen Bros (1991)