lundi 25 octobre 2021

Chant nocturne




Toi qui demeure à Tséghihi dans la

Maison faite d'aurore

Maison faite de crépuscule

Maison faite du sombre nuage

Maison faite de la pluie mâle

Maison faite du noir brouillard

Maison faite de la pluie femelle

Maison faite de pollen

Maison faite de sauterelles

Où le nuage noir voile l'entrée

Le  sentier s'échappe du sombre nuage

L'éclaire brisé se tient dans les hauteurs.


(Chant nocturne des premiers danseurs -Extraits)

Poèmes Navajos 

(Version de Dominique Freslon et Jacques Roubaud)

samedi 9 octobre 2021

Un Parigot et un Amerloque

 


















Un parigot et un amerloque, ça peut pas s'entendre, c'est pas fait pareil.

Ca peut peut-être pas s'entendre, mais ça peut écrire...Tenter un rapprochement entre deux monstres, pourquoi pas ?

Oui.. Pourquoi pas, voyons cela... Tiens.. 


Dallas, 23 novembre 1963.

Une sécurité de merde. Bordélique. Inconséquente. Inefficace.

Pete visitait le commissariat central. Guy lui avait procuré un laissez-passer. Il n'en avait pas eu besoin. Un branque fabriquait des faux. Ledit branque vendait aussi de l'herbe et des photos de cul. Les portes étaient grandes ouvertes. Des traîne-lattes taillaient  une bavette. Les gardiens en faction posaient pour les photographes. Les câbles d'alimentation des caméras serpentaient sur le trottoir. Les camionnettes de reportage bloquaient la rue. Les journalistes rôdaient. Ils harcelaient le procureur. Ils harcelaient les flics. Il y avait une foule de flics ( agents fédéraux, policiers de Dallas, adjoints du shérif), tous des grandes gueules.

Oswald est socialo. Oswald est coco. Oswald adore Fidel. Il aime la musique folk. Il aime baiser les négresses. Il adore Moricaud Lucifer King. On est sûrs que c'est lui. On a trouvé son arme. Il a agi seul. Je crois qu'il est pédé. Il peut pas pisser quand il y a d'autres hommes dans les toilettes.

Pete rôdait. Pete examinait le tracé des couloirs. Pete relevait le plan de chaque niveau. Il traînait une méchante migraine. Interminable. Avec du poil aux pattes.

James Ellroy (American Death Trip)


La demoiselle nous demande pas de détails. Elle nous fait asseoir...chacun devant un gros oeil de verre...la Vigue veut qu'on le laisse réfléchir...une seconde...le temps de s'arranger un peu...penses-tu!...tac! tac ! tac! ...on est pris!...la technicienne ne peut pas attendre!...elle nous montre tous les gens dehors!...nos trois tabourets sont occupés, illico!...et nous, rejetés debout !...ça se développe dans le cagibi...deux minutes! voici!...je paye...dehors nos binettes!...là, on a le temps...on se regarde...et regarde encore...Lili, moi, la Vigue, on a changé de tronches!...le flic de la Polizei a raison...je m'occupe pas beaucoup de ma figure, mais là vraiment de quoi s'amuser!...des yeux, des calots qui ressortent; presque du "Basedow"...et plus de joues du tout!...des bouches flasques, comme de noyés...Tous les trois!...on est vraiment devenus horribles...trois monstres...pas niable!...comment on est passés monstres?... nos tronches d'effarés guignols criminels!...le saisissement?...on est mimi...surtout le Vigan qu'est à rire lui le charmeur célèbre, aussi envoutant à la ville qu'en film ou la scène...qu'elles étaient toutes folle! il fait aussi incongru que nous en "Photomaton"...traqué...effaré...Lili aussi, pourtant mignonne, traits réguliers, criminelle en rien, la voici marâtre assassine, les cheveux en tornade et Sabbat, sorcière sur le retour, elle qu'à pas vingt ans...

L'Allemagne nous réussit pas...

Louis-Ferdinand Céline  (Nord)



lundi 27 septembre 2021

Le Polar est Célinien

  




Il s'était couché , et avait eu du mal à s'endormir à cause des télés et des transistors qui transformaient le camping en champ de foire. Puis le sommeil était venu. Il avait dormi par épisode, par petits sommes, à cause des bruits. Pas des bruits de radios, cette fois. Des bruits de chiottes. Les waters principaux étaient à dix mètres de sa guitoune. En entrant dans les barbelés, il n'avait pas pris garde à ce détail. Bruits de gogues. Un va-et-vient incessant. Une courante collective sous les pins et les mélèzes. Le grand collecteur et ses effluves bravant l'air de l'océan. Ajoutez à cette Bérézina des boyaux les rires accompagnant les galipettes sous les tentes, les soupirs de ceux qui ne folâtrent qu'entre juin et septembre (le 1er octobre on la met dans la naphtaline ) , les rots honteux d'un monde trop bien nourri, tout un bruit de fond immonde, tout un murmure d'égout, de gaité indécente, de vacances serrés les uns contre les autres en un fraternel amour, presque bouche à bouche.

Pierre Siniac

Les Mal Lunés

La poésie féroce, cruelle et célinienne du grand Siniac.

mardi 14 septembre 2021

Comment lire un livre





 L'inattention est la manière la plus répandue de lire un livre sauf que la plupart des livres d'aujourd'hui ne sont pas seulement lus mais écrits avec inattention. Ou alors  avec une attention qui relève de l'entente auteur-lecteur. On lit comme on fume, pour s'occuper les mains et les yeux. On commence même à trouver des livres abandonnés sur les sièges des trains. Ils ont été lus par habitude, par ennui, par horreur du vide et de soi-même. Parmi les vices, disait Valéry Larbaud, la lecture est un vice impuni mais dans certains cas, cesser de lire comme de fumer peut éviter de graves conséquences.

On peut aussi lire un livre par défiance ou envie. Dans ce cas, le livre est trop attrayant , on se dit qu'on aurait aussi bien pu  l'écrire soi-même et récolter gloire et argent. Il suffisait d'y penser. Il s'agit de livres à grand succès, les "meilleures ventes" . En règle générale, ils traitent un faux problème, une situation à la mode, une question d'intérêt ou d'actualité. Ils se laissent lire anxieusement, avec colère, et pour continuer à en douter quand on est arrivés au bout, mais aussi pour découvrir le secret de leur agrément. Après quelques années quand on les redécouvre dans sa bibliothèque, on a envie de les jeter. Le fait est qu'ils deviennent laids même d'aspect, ils n'ont pas su bien vieillir. Ils sont plutôt la preuve que la beauté d'un livre en tant qu'objet ne peut faire abstraction de son contenu. Il n'est pire abus qu'un livre stupide avec une reliure de luxe.

La troisième façon de lire un livre est la plus simple mais c'est celle des grands lecteurs. Elle s'acquiert avec l'âge, l'expérience, ou bien c'est un don que l'on se découvre, depuis l'enfance, avec la révélation des premières lectures. Il n'est plus question d'abandonner "ce" livre, on le laisse et on le reprend, on "couche avec" . Et comme seuls les grands peuvent susciter cette façon de lire, avec le temps ne resteront autour de nous que des livres excellents. Et l'on deviendra perfide, capable de comprendre un livre au premier coup d'oeil et de s'en libérer au plus vite. En revanche, le livre qui convainc, lui, restera quelques temps toujours à portée de la main, sur le bureau ou la table de chevet, pour le simple plaisir de le voir, de le terminer sans hâte: le but est en effet de le relire, de le reprendre quand tout va mal, d'y trouver cette confirmation de la vérité que seules les pages peuvent livrer à l'exclusion de ce que nous vivons.

Tous les grands livres ont été lus et continuent à l'être de cette façon. Il serait plus exacte de préciser qu'il ne s'agit pas de les lire mais de les habiter, de s'en revêtir. Dans notre répertoire, nous n'en trouvons chacun qu'une petite centaine, en comptant large. Et beaucoup auront attendu des années avant d'être repris, un jour d'intense dégoût existentiel. Mais c'est là leur force.


Ennio Flaiano 

"Comment lire un livre" in Jargon essentiel pour passer inaperçu en société

(1967)



lundi 6 septembre 2021

Un bon conseil




Analyser plutôt mes récits que les infractions de mon existence. (Hem)

dimanche 29 août 2021

Westlake melody

 



Eva Milford était un mécanisme d'horloge qu'on avait trop remonté. Sa mise en plis était tellement serrée; tellement rigide  qu'elle donnait l'impression d'avoir été faite par l'inquisition espagnole. Son buste n'était pas corseté, il était pétrifié, comme une forêt millénaire. Son tailleur marron foncé et son chemisier corail chichiteux lui donnaient un air de vieille fille aigrie dans un pool de sténodactylos. Quant à son visage, il était fermé comme une banque un dimanche.

Elle entra et resta debout. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle serrait contre son estomac un petit sace à main. Elle ressemblait à une mère de famille indignée  qui vient récupérer un rejeton délinquant au commissariat.

-Je veux rentrer chez moi, s'exclama-t-elle. (La voix aussi était indignée. ) J'en ai assez de tout ceci. Je veux rentrer chez moi.

-Il y a une femme morte dans cette maison, madame, déclara Danamato d'un ton pompeux.

-Dans le congélateur du sous-sol, très exactement, précisa Grofield, plus badin.

Richard Stark

The Dame

La Dame

mercredi 25 août 2021

Le Polar est Cruel

 



Shevelly resta silencieux. Parker, qui le dévisageait, comprit qu'il était inutile de discuter, et qu'il ne pouvait plus ni lui faire confiance ni se servir de lui. De son pistolet, il fit signe à Shevelly de s'en aller.

-Descendez de la voiture.

-Quoi?

-Allez, descendez. Laissez la porte ouverte et reculez sur le trottoir sans me tourner le dos.

Shevelly fronça les sourcils.

-Pourquoi?

-Je prends mes précautions. Allez.

Déconcerté, Shevelly ouvrit la portière, descendit sur le trottoir et se retourna pour se retrouver face à la voiture.

Parker se pencha à droite, le pistolet tendu à bout de bras devant et visa la tête de Shevelly. Shevelly, comprenant ce qu'il allait faire, leva brusquement les mains devant son visage pour se protéger, en vociférant:

-Je ne suis que le messager!

-Et maintenant, vous êtes le message, répliqua Parker, et il pressa la détente.

Richard Stark

Butcher's Moon

(Signé Parker)