lundi 27 juin 2016

Ils dorment





Ils dorment.
Massacrés par la chaleur
vaincus par le tempo brut
de la ville-monstre à l’haleine fétide.
Ils dorment.
Là, sur ce trottoir,
ce muret écroulé
dans la benne de cette camionnette
ou abandonnés,
 vieux pantins aux vêtements déchirés,
contre le tronc d’un flamboyant.
Ils dorment.
Avec les mouches tenaces et obstinées
pour seules compagnes.
Ils dorment.
En rêvant de ce fichu crépuscule,
de la lune scintillante,
de leur Dieu sans visage
de leurs maîtres, et bien sûr,
du Paradis doré.
Ils dorment.
Et le jour devient nuit.
Julius Marx

Le Caire / Ramadan / Jour 21

lundi 20 juin 2016

mercredi 15 juin 2016

Le Polar Est Hollywoodien







Nous nous sommes mariés trois jours plus tard, le 2 mai 1947. Ce fut du travail à la va-vite, le chapelain protestant du L.A.P.D. bénit notre union et le service se déroula dans la petite cour à l’arrière de la maison de Lee Blanchard. Kay portait une robe rose afin de tourner en dérision son absence de virginité ; je portais mon uniforme bleu. Russ Millard était mon témoin et Harry Sears était venu comme invité. Il commença par bégayer et, pour la première fois, je vis que c’était précisément son quatrième verre qui mettait fin au bégaiement. J’obtins l’autorisation de sortir mon vieux de sa maison de repos : il ne savait plus du tout qui j’étais, mais, apparemment, il passa un bon moment- à téter la bouteille de Harry, à suivre Kay comme un toutou, à sautiller au son de la musique à la radio. On avait disposé une table avec sandwiches et punch, fort et doux. Tous les six, on mangea, on but et des gens qui nous étaient totalement inconnus entendirent la musique et les rires en allant sur le Strip et s’invitèrent à notre petite fête. A la tombée du jour, la cour était pleine de gens que je ne connaissais pas et Harry fit un saut jusqu’au Hollywood Ranch pour rapporter bouffe et gnôle en rab. Je déchargeai mon revolver réglementaire et laissai des civils inconnus jouer avec lui, et Kay dansa des polkas avec le chapelain. Lorsque l’obscurité se fit, je n’ai pas voulu que ça se termine et je suis allé emprunter des guirlandes de Noël chez les voisins pour les accrocher ensuite sur la porte, la corde à linge et le yucca préféré de Lee. On dansa, on but, on mangea sous cette constellation factice aux étoiles rouges, bleues et jaunes. Aux environs de 2 heures du matin, les clubs du Strip se vidèrent, les fêtards du Trocadéro et du Mocambo débarquèrent dans la fête et Errol Flynn passa un moment parmi nous avec sur les épaules, ma veste garnie d’insignes et de médailles gagnées au tir. Si l’orage n’avait pas éclaté, la fête aurait pu continuer à jamais- et c’était ce que je désirais. Mais la foule se sépara au milieu des baisers et des embrassades pressées, et Russ reconduisit mon vieux à son trou de repos. Kay Lake Bleichert et moi-même, nous nous sommes alors retirés dans la chambre pour faire l’amour, et je laissai la radio allumée pour m’aider à me distraire de Betty Short. Ce n’était pas nécessaire – elle ne me traversa même pas l’esprit.
James Ellroy

Le Dahlia Noir
Image : Betty Grable I wake-up screaming (Bruce Humberstone-1941)

lundi 13 juin 2016

Le Polar Est Amour (28)




Les paroles de Kay à la fin de l’article commençaient à prendre des accents de sincérité et je me demandai comment Blanchard pouvait vivre avec elle sans la posséder complètement.
Les lumières des maisons s’éteignirent une à une, et je me retrouvai seul. Un vent froid descendit des collines ; je frissonnai et obtins ma réponse.
Le match est fini, vous venez de gagner. Trempé de sueur, un goût de sang aux lèvres, vous planez avec les étoiles, vous en voulez encore, prêt à y aller. Ceux qui font du pognon sur votre dos vous amène une fille. Une pro, une semi-pro, une amateur qui aime retrouver sur ses lèvres le goût de son propre sang. Vous faites ça debout dans les vestiaires, ou sur une banquette arrière, sans la place pour étendre vos jambes au point qu’il vous arrive de défoncer les vitres latérales. Quand vous vous retrouvez dehors après ça, la foule se rue sur vous comme un essaim de mains qui cherche à vous toucher, et vous planez très haut, une fois encore, avec les étoiles. Ca devient une partie dans la partie, le onzième round d’un combat en dix rounds. Et lorsque vous retournez à la vie de tout le monde, il ne vous reste qu’une faiblesse, quelque chose que vous avez perdu. Pour autant qu’il était resté éloigné de la partie, Blanchard devait obligatoirement savoir tout ça. Il fallait qu’il veuille garder son amour pour Kay étranger à tout ça.
Je remontai en voiture en direction de la maison, et je me demandais si je dirais jamais à Kay que je n’avais pas de femme à moi car l’amour avait pour moi un goût de sang, qui se mêlait aux odeurs de résine et d’hémostatique.
James Ellroy

Le Dahlia Noir
Image : Ava Gardner et Burt Lancaster (The Killers-R.Siodmak-1946)

samedi 11 juin 2016

Le Polar Est Amour (27)





La fille, c’était une gazelle et elle tenait en laisse un doberman noir et musclé qui aurait pu, si on lui avait flanqué une charrue au cul, remplacer sous le joug une paire de bœufs. Il tirait sa maîtresse. Ils formaient un beau couple.
L’autre, la fille, c’était une bête, aussi. Une gazelle dont la maman aurait fauté avec un guépard : fine, légère, racée, aussi musclée que son toutou et presque aussi peu habillée que lui.  La mode du mini était révolue mais elle avait un air à se foutre de tout et particulièrement de la mode. Elle était de celles qui la font, justement, la mode… Elle portait une jupette en cuir noir et un chemisier vert. Rien sous le chemisier et une culotte blanche sous la jupe. J’en ai vu le fond lorsqu’elle s’est penchée pour coucher le doberman sous la table.
Ses cheveux étaient acajou et ses yeux verts.
Il aurait pu être le grand-père de la fille. Il s’était habillé pour dîner. Pantalon blanc, chemise blanche, cravate bleu marine, veste en toile écrue et mocassins en cuir qui valaient le prix d’un train de pneus. Il a salué la salle en hochant du havane qu’il s’était planté dans le bec. Le havane était éteint, mais pas son œil : j’ai très rarement vu autant de malice, de ruse et de spiritualité dans un regard. Il allait s’asseoir quand sa poule lui a dit si ça te dérange pas mon gros loup, j’ai envie de changer de côté, ce soir. Ainsi, elle me faisait face, yeux dans les yeux et sourire énigmatique.
Elle m’allumait, et le vieux s’en est très bien rendu compte. Il m’a adressé un signe de tête en se retournant, et j’ai répondu poliment.
Penché sur mon magret de canard au poivre vert, je me suis senti minable et réconforté. Minable parce que je devais avoir l’air complétement tarte, tout seul à ma table de lilliputien. Réconforté parce que la fille me trouvait à son goût.
Edith disait souvent que j’avais gardé, malgré mes trente-huit ans, les charmes de mon état de jeune homme : une chevelure épaisse et blonde, un ventre plat et d’adorables yeux bleus dont les variations dans les gris dépendaient du temps et de mes humeurs.
Edith est très indulgente à mon égard. Mais qu’est-ce que j’en avais à foutre de cette pute ? Je veux dire la rousse aux yeux verts, pas Edith.
Bon Dieu, j’étais venu pour pêcher la truite et l’ombre, pas la morue.
Hervé Jaouen

Histoires d’ombres
Image : Lana Turner et John Garfield (The postman Always rings twice-Tay Garnett-1946)

vendredi 10 juin 2016

Je me souviens (4)




Ces « je me souviens » ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas des souvenirs personnels, mais des petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d’un même âge ont vues, ont vécus, ont partagés, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées ; elles ne valaient pas la peine d’être mémorisées, elles ne méritaient pas de faire partie de l’Histoire, ni de figurer dans les Mémoires des hommes d’Etat, des alpinistes et des monstres sacrés.
Il arrive pourtant qu’elles reviennent, quelques années plus tard, intactes et minuscules, par hasard ou parce qu’on les a cherchées, un soir, entre amis : c’était une chose qu’on avait apprise à l’école, un champion, un chanteur ou une starlette qui perçait, un air qui était sur toutes les lèvres, un hold-up ou une catastrophe qui faisait la une des quotidiens, un best-seller, un scandale, un slogan, une habitude, une expression, un vêtement ou une manière de le porter, un geste, ou quelque chose d’encore plus mince, d’inessentiel, de tout à fait banal, miraculeusement  arraché à son insignifiance, retrouvé pour un instant, suscitant pendant quelques secondes une impalpable petite nostalgie.
Georges Perec

Je me souviens des cafetières Cona. Aujourd’hui, je trouve qu’elles sont toujours les plus belles cafetières du monde.

Je me souviens que ma grand-mère avait loué une télévision qui ne fonctionnait que si l’on glissait des pièces dedans, comme dans une tirelire. Bien entendu, nous avons raté le duel final d’un bon nombre de films.

Je me souviens du lait en berlingot et du lait homogénéisé. J’ai cherché très longtemps la signification de cet adjectif mystérieux.

Je me souviens que Johnny Hallyday se roulait par terre.

Je me souviens des boutons d’or que l’on se collait sous le menton et des queues de cerises que l’on passait par-dessus nos oreilles.

Je me souviens du trou des Halles.

Je me souviens du bal tragique à Colombey.

Je me souviens d’un clip vidéo de Frank Zappa avec l’image animée d’un long serpent qui entrait dans la chevelure du guitariste.

Je me souviens que SNCF voulait dire « savoir nager comme Fernandel. »

Je me souviens de « on mène la vache au taureau » et toi tu vas « chez le coiffeur ».

Je me souviens de l’expression de Patrice Lulumba, assis à l’arrière d’une camionnette.

Je me souviens que le boucher de la Rue de Paris s’appelait Grominet.

Je me souviens de la toute première fois où j’ai mangé des cuisses de grenouille.

Je me souviens de Peter, Paul and Mary.

Je me souviens de la couverture du magazine Actuel : « si vous n’achetez pas ce numéro, nous tuons ce chien ».


Je me souviens des Chaussettes noires qui chantaient Daniela, et des trois guitaristes qui jouaient de la guitare électrique sans aucun fil.

Julius Marx

mercredi 8 juin 2016

La vie anecdotique (4)






« Il y a des choses qui se vivent seulement ; ou alors si nous tenions à les dire, il eût fallu le faire en poésie » écrivait Pasolini. Alors, comment vous raconter ces instants furtifs, ces    découvertes quasi-quotidienne, ces personnages hors du monde ? Comment vous faire partager par exemple, le regard échangé avec ce gamin d’à peine une quinzaine d’années occupé à décharger seul une camionnette de briques, en les empilant quatre par quatre, alors que la température, cet après-midi-là, flirtait avec les quarante degrés ?

Si vous lisez ce blog depuis plusieurs années, vous vous souvenez sûrement que j’ai déjà consacré quelques articles aux chiens captifs, sur le toit d’une maison en construction ou dans un minuscule rectangle de terre battue pompeusement baptisé jardin. Cette tradition  toute méditerranéenne se perpétue ici aussi. Il y a dans notre résidence surveillée une bonne meute de cadors qui forme un club très fermé dont chaque membre n’hésite jamais à se manifester au passage d’un piéton, d’une voiture ou d’un des nombreux jardiniers, gardiens ou ouvriers qui gagnent leur vie sur le site. Mais, celui qui me préoccupe depuis plusieurs semaines déjà, aboie sans raison apparente, sans jamais montrer le moindre signe de fatigue. Ce franc-tireur, cet esprit libre, que je n’ai toujours pas réussi à localiser précisément, a fini par devenir une obsession. Et puis, je suis bien conscient, pour l’avoir expérimenté déjà dans la passé, qu’une visite à son maître n’aurait aucun effet probant. Le type m’accuserait de ne pas aimer les animaux en adoptant cette expression outrée que seuls savent adopter les imbéciles. En attendant, son chien, je l’entends même lorsqu’il ne l’ouvre pas ! Alors, à bout de nerfs, j’ai fini par descendre dans la rue à la rencontre du gardien de notre bâtiment. Je savais bien que, comme la plupart des surveillants de la résidence, l’homme ne parle pas un mot d’anglais. Mais, en guise d’explication, mon plan était fort simple.  Dans un premier temps, je demanderai au gardien de sortir de sa guérite, lui ferait écouter les aboiements de mon tortionnaire, puis, je mimerai le type au bord de la crise de nerfs. Mon premier essai fut un échec. Ce satané chien avait, pour une fois, décidé de la fermer ! Je l’imaginai, m’espionnant derrière son grillage. A peine revenu dans mon appartement, il remettait ça… Depuis ce jour maudit, à chaque tentative désespérée, la bête agit toujours de la même façon. Et le gardien me regarde, bras ballants, en tentant vainement de percer l’indicible mystère qui hante l’esprit des habitants de la vieille Europe. La nuit venue, je rêve aux joies et aux surprises que nous prodiguent sans cesse les chats indépendants, personnels, et surtout silencieux.

Si vous lisez ce blog depuis plusieurs années, vous vous souvenez sûrement que j’ai aussi consacré pas mal d’articles à la période du Ramadan. A partir d’aujourd’hui, les heures du jour vont ressembler à l’un de ses vieux films d’anticipation où l’unique survivant d’un tremblement de terre où d’une attaque d’extra-terrestres erre parmi les décombres en cherchant désespérément un autre survivant pour partager avec lui quelques mots ou les rations de survie qu’il a pu dénicher dans un magasin dévasté. Je pense que la pénitence serait vraiment complète si, en plus de l’interdiction de manger, boire et fumer, les hautes autorités religieuses y ajoutait également celle de ne pas se servir de son portable. Terminons par une petite phrase d’après Woody Allen : « Non seulement Dieu n’existe pas, mais, essayez de trouver un plombier pendant le Ramadan. »
Bref, si vous lisez ce blog depuis plusieurs années, vous avez probablement compris que je place la fantaisie bien au-dessus de toutes les qualités humaines. C’est une faculté qui a le pouvoir de s’adapter, malgré nous-mêmes, à toutes nos actions en les sublimant.

Julius Marx