"J'aime lire allongée sur un canapé, mais ceci n'est pas une profession, hélas." Fran Lebowitz
mercredi 29 août 2018
Typhon
Il était maintenant deux heures du matin. L'émission s'interrompit d'un seul coup comme le typhon. Dehors, un ultime capiton de nuages planait au-dessus des toits, mais les lumières brillaient sur le pic Victoria. C'était quelque peu inhumain d'avoir pu assister, bien au chaud dans son lit, à des scènes qui s'étaient déroulées pas très loin de là. Mais le sentiment d'horreur et de gêne d'une fascination pour ce compte rendu tellement précis et obscène. Seigneur, la réalité était en train de se changer en une suite de happenings, et si l'on continuait sur cette lancée les choses n'existeraient plus que pour être vues, elles seraient d'abord spectacle avant d'être notre vie.
Ennio Flaiano
Le jeu et le massacre
jeudi 23 août 2018
Paradis
Une fine langue de sable blanc, perdue au beau milieu de Safaga Bay. Un endroit que l'on peut qualifier de paradisiaque, et les tour-opérateurs qui font le voyage ne se privent pas de le qualifier comme ça! Dans le champ, un îlot cerné de récifs de corail où des milliers de poissons se la coule douce. Côté contrechamp une bonne centaine de touristes débarqués des bateaux.
Ce paradis on voudrait bien le garder pour soi, mais comment faire?
Toujours la même question ; on sait que tout cela disparaîtra bientôt à cause de ces touristes, justement. Mais, nous sommes nous aussi des touristes.
vendredi 10 août 2018
Miracle !
Je ne crois pas du tout qu'une fée spécialement attachée à ma personne ait, tout au long de ma vie, semé des petits miracles sur mon chemin. Je pense plutôt qu'il en éclot tout le temps et partout, mais nous oublions de regarder. Quel bonheur d'avoir eu si souvent les yeux dirigés du bon côté.
Willy Ronis
mercredi 8 août 2018
Ghost Station 2O11
Ruscha revisite ici l'emblématique station-service qui apparut dans certaines de ses peintures et estampes de l'année 1963.
Le dynamisme et l'optimisme de l'Amérique des années 1960, époque où la place accordée à l'essence comme carburant n'était pas remise en question, ne sont plus aujourd'hui qu'une ombre fantomatique.
Le rêve américain: du pop art à nos jours (extrait)
vendredi 1 juin 2018
Justine
Dans sa vie passionnelle elle était directe, comme une hache qui s'abat. Elle recevait les baisers comme une toile reçoit les touches de peinture.
Lawrence Durrell
Le Quatuor
(Justine)
samedi 26 mai 2018
Notes pour un paysage
Notes pour un paysage...Longs accords de couleur. Lumière filtrée par l'essence des citrons. Poussière rougeâtre en suspension dans l'air, grisante poussière de brique, et l'odeur des trottoirs brûlants, arrosés et aussitôt secs. Des petits nuages mous, à ras de terre, et qui pourtant n'amènent presque jamais la pluie. Sur ce fond de teint rougeâtre, d'impalpables touches de vert, de mauve crayeux et des reflets de pourpre dans les bassins. En été une humidité venait de la mer et donnait au ciel une patine sourde, enveloppant toutes choses d'un manteau visqueux.
Lawrence Durrell
Le Quatuor d'Alexandrie
mercredi 23 mai 2018
La dernière séance
Les cinq autres patients qui avaient rendez-vous pour cette séance étaient retournés au lit, incapables de faire autre chose que de rester là à pleurer, ou bien, comme s'ils étaient sous le coup d'une urgence, ils s'étaient précipités sans rendez-vous au cabinet de leur médecin. Ils étaient dans la salle d'attente, se préparant à se lamenter à propos de la femme, du mari, de l'enfant, du patron, de la mère, du père, du petit ami, de la petite amie: bref, de la personne qu'ils ne voulaient plus jamais revoir, ou qu'ils accepteraient de revoir à condition que le médecin soit présent, et qu'il n'y ait ni cris, ni violence, ni menace de violence, ou encore de celle qui leur manquait terriblement et sans qui ils se sauraient vivre et qu'ils voulaient récupérer à tout prix. Chacun d'eux était là pour attendre son tour pour accuser un père ou une père, vilipender un frère ou une sœur , dénigrer un époux ou une épouse, pour plaider sa cause, s'autoflageller, ou s'apitoyer sur son sort. Un ou deux d'entre eux encore capables de se concentrer( ou de faire semblant) sur autre chose que la douleur de leur doléances feuilletaient, en attendant le médecin, un exemplaire de Time Magazine, ou de Sports Illustrated, ou prenaient le journal local et essayaient de faire les mots croisés. Tous les autres restaient assis là dans un silence lugubre, intérieurement sous pression et se préparant à aborder, en puisant dans le vocabulaire de la psychologie de bazar ou de la presse à sensation la plus vulgaire, ou de la souffrance chrétienne, ou de la paranoïa, les thèmes ancestraux du répertoire dramatique: l'inceste, la trahison, l'injustice, la cruauté, la vengeance, la jalousie, les rivalités, le désir, le deuil, le déshonneur et la douleur.
Philip Roth
Le Rabaissement
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