samedi 25 mai 2013

I

I, comme Brautigan (Richard, et la pêche à la truite)




Brautigan, impossible de le caser quelque part.
Il habite dans une belle bibliothèque, parfaite de tempo, luxuriante et américaine.
Son horloge marque minuit et midi en même temps. La bibliothèque est profonde, emportée comme un enfant qui rêve, jusque dans l'obscurité des pages.
Il est donc naturel de le voir occuper la place du I ( place traditionnellement  réservée à la pêche à la truite en Amérique) dans cet abécédaire.


Nombreux articles à lire dans ce blog.
Les premières lignes sont extraites de L'avortement.

vendredi 24 mai 2013

H


H , comme Harrison (Jim)
Encore un qui fait partie de la famille. C'est un oncle d'Amérique amoureux de l'Europe, de sa bouffe et de son pinard. Un grand-père à la fois prude et libidineux.Un sage qui ne cesse de dérailler. Un poète du quotidien et de la belle étoile. Un vagabond  qui ne conserve dans sa tête que les mémoires sauvées du vent.


                                     Autrefois

Autrefois il faisait jour jusqu'à minuit,
la pluie et la neige montaient du sol
au lieu de tomber du ciel. Les femmes étaient faciles.
Dès qu'on en voyait une, deux autres apparaissaient,
qui marchaient vers nous à reculons, en se déshabillant.
L'argent ne poussait pas parmi les feuilles des arbres,
mais autour des troncs, en ceintures de cuir de veau;
vous aviez seulement droit à vingt dollars par jour.
Certains hommes volaient comme des corbeaux, d'autres
couraient dans les arbres tels des tamias. Sept femmes
du Nebraska remontèrent le Missouri plus vite que
les dauphins mouchetés du cru. Les chiens basenjis
parlaient espagnol, mais tous préféraient s'en abstenir.
On exécuta quelques dirigeants politiques qui avaient trahi
la confiance des électeurs et les poètes durent se contenter
de quatre litres de bourgogne par jour. On ne mourait
qu'un jour précis de l'année et des choeurs mirifiques
montaient des cheminées d'hôpitaux où il y avait un âtre
en pierre dans chaque chambre. Certains pêcheurs apprirent
à marcher sur l'eau et, jeune garçon, je descendais les rivières
en courant, ma canne à pêche toute prête. Aux femmes en
mal d'amour il suffisait de porter des chaussures pointus ou
des gousses d'ail aux oreilles. Tous chiens et humains
devinrent de taille moyenne et bruns; à Noël tout le monde
gagnait les cent dollars de la loterie. Dieu et Jésus n'avaient
pas besoin de descendre sur terre, car ils y étaient déjà,
passant leurs nuits à monter des chevaux sauvages,
et les enfants avaient le droit de veiller tard pour les entendre
galoper dehors. Les meilleurs restaurants étaient des églises
où les Episcopaliens servaient de la cuisine provençale,
les Méthodistes de la toscane, etc. A cette époque, le pays
était plus large de deux mille miles, plus haut de mille.
Il y avait de nombreuses vallées inconnues où les tribus
indiennes vivaient en paix, bien que certaines aient choisi
de fonder de nouvelles nations dans les régions jusque-là
insoupçonnées situées à l'intérieur des traits noirs marquant
les frontières entre Etats. J'ai épousé une jeune Pawnee
lors d'une cérémonie organisée derrière la cascade habituelle.
Des ours assoupis présidaient les tribunaux, des oiseaux
chantaient les récits lumineux de lointains ancêtres aviaires
qui volent maintenant en d'autres mondes. Certains fleuves
étaient trop rapides pour être navigables, mais on les laissait
faire pourvu  qu'ils consentent à ne pas inonder la Conférence
de Des Moines. Les avions ressemblaient à des navires
aéroportés, dont les multiples ailes vibrantes jouaient
une sorte de musique de chambre en plein ciel. Des pieds-
d'alouette poussaient dans les canons des pistolets et,
chacun avait le droit de choisir sept jours dans l'année pour
les répéter à sa guise, bien que cette coutume ne fût pas
très populaire. A cette époque, le vide était sillonné de
fleurs tourbillonnantes et des animaux sauvages inconnus
assistaient aux enterrements à la campagne. En ville,
tous les toits étaient couverts de jardins potagers et floraux.
L'eau de l'Hudson était potable et une baleine à bosse
fut aperçue près de la jetée de la 42e rue, sa tête remplie
de sang bleu de la mer, sa voix soulevant les pas des gens
dans leur anti-défilé traditionnel, leur désordre inoffensif.
Je vais m'arrêter là. Toutes mes preuves ont disparu
lors d'un incendie, mais pas avant d'avoir été mâchées
par tous les chiens qui habitent la mémoire.
L'un après l'autre, ils hurlent au soleil, à la lune, aux étoiles,
pour tenter de les rapprocher à nouveau.

JIM HARRISON

jeudi 23 mai 2013

G

G, comme Gene




Mais que voulez-vous que je vous dise de plus?

Mon rêve


Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant...
Je suis sur la photo..
Le type au centre, c'est moi,
entre ces deux femmes connues.
Elles m'aiment et me comprennent.
Elles me comprennent et mon coeur cinéphile
n'est que pour elles seules...
peut-être un peu plus pour Gene.
Elle est brune, c'est sûr
son nom est doux et sonore... Gene..
Son regard est pareil au regard des statues,
Et pour sa voix lointaine, grave et calme,
elle a l'inflexion des voix chères qui se sont tues
(pas mieux)
Julius Marx
(avec la complicité de Paul)

mercredi 22 mai 2013

F


F comme Flaiano (Ennio)




Complice de Fellini, écrivain et chroniqueur, Ennio Flaiano a écrit un de ces romans qui bousculent radicalement le cours de notre existence. Nous sommes entrés tranquillement dans ses pages, on en ressort perturbés avec tant de questions!
Ce roman, c'est Il Tempo di Uccidere (Un temps pour tuer). Il raconte le voyage d'un officier en rupture de ban, lors de l'expédition italienne en Ethiopie. L'homme tombe sous le charme d'une jeune femme qui deviendra obsession. Une Vita Nuova, digne de Dante et Béatrice comme la définit  si joliment Dominique Fernandez dans son livre le Promeneur Amoureux : "Une passion qui tire son éclat de la mise à distance, de l'exclusion de la femme (1)
Mais, à n'en pas douter, l'autre  personnage du roman c'est l'Afrique. Ce continent qui inspire à la fois dévotion et malaise. Personne mieux que Flaiano (excepté Bardamu avant lui ) n'a su saisir et exprimer  avec une si grande force ce paradoxe.

Femme de Gondar



Pour se laver, la femme avait ramassé ses cheveux dans une espèce de turban blanc.
Accordez-moi un instant de réflexion: ce turban blanc affirmait une existence que, sans cela, j'aurais considéré comme un aspect du paysage, celui qu'on aperçoit avant que le train ne pénètre sous le tunnel. Ce mouchoir de coton définissait chaque chose et j'ignorais alors qu'il allait pour moi définir toutes choses. Je ne pouvais le deviner et j'admirais la grâce instinctive de cette femme qui réussissait avec son seul mouchoir à rester vêtue et à me fournir, à moi qui l'observais, le prétexte d'une description.
Lorsqu'elle se mit debout et commença à se laver le ventre et les jambes, je vis qu'elle était très jeune; mais ses mouvements, dont je ne pouvais attribuer la nonchalance qu'à l'accablement qui naissait de cette chaude journée, étaient ceux d'une femme mûre.
Puis, je m'aperçus qu'elle était belle; elle m'apparut même trop belle; peut-être la solitude m'imposait-elle sans choix ce jugement? Mais non, c'était vraiment une de ces beautés que l'on accepte avec crainte, qui vous ramènent aux temps lointains dont le souvenir subsiste, encore estompé, ou que l'on retrouve dans les rêves, sans savoir si elles appartiennent au passé ou au futur, car la prudence nous conseille de ne pas exclure cette deuxième possibilité. Je ne rêvais pas.
J'étais éveillé et la femme se lavait à quelques pas de moi avec une savonnette de l'armée. Je voyais sa peau claire et splendide, vivifiée par un sang lourd, "un sang habitué à la mélancolie de cette terre", pensais-je.


Traduit en France en 1951 sous le titre "Le chemin de traverse" chez Gallimard.
Heureusement, ré-édité sous le titre "Un temps pour tuer" Editions Le Promeneur (2009)
(1) Introduction à la littérature italienne  in Le promeneur amoureux (Plon 1980)   

mardi 21 mai 2013

E


E comme Ellroy (James)




Oui, je sais, nous avons déjà beaucoup parlé de James Ellroy. De plus, il y a encore tant à dire!
En achevant  The Hilliker Curse (la Malédiction Hilliker) je me suis dit qu'il fallait absolument écrire quelque chose sur les histoires d'amour qui sont, à n'en pas douter, à l'origine et à la conclusion des romans du Maître.
Je reproduis ici l'article où il est question de la "filiation" Ellroy/Schmidt.


Style pugilistique (2)



Oui : excédé de veilles !
Dans la bouche creuse de la maison
pendaient des grappes de femelles grises ;
se tordaient aux croisées ; l'une monta,
franchit toutes les marches d'un pas frétillé.
Continuer de travailler. La lucarne;
le matin terne ridé ;  ensuite le soleil
se répandit des ravines grises de nuages,
flottard filtré au plomb.
Savez-vous: ce livre est pour
Werner Murawski;
né le 29.11.1924
à Wiesa près de Greiffenberg à la montagne ;
tombé le 17.11.43 devant Smolensk;
calculez, ce n'est pas difficile,
il n'avait pas encore 19 ans. Et lui,
l'unique frère de ma femme,
le dernier
avec lequel je fus jeune: Oh :
sur le miroir de la rivière naissaient
causettes et éclats de rires; un ciel griffonné de nuages;
dans le canot au fil de l'eau des airs à la vogue fanfaronnaient doucement.
Retour : Senor Vent du Soir ; derrière la lune pointue,
et nous 3 les uns autour des autres : Toi hélas, Alice et moi -
il aurait vingt-sept-ans aujourd'hui .-
Et déjà tous les partis en sont à reparler de conscription obligatoire : Quoi ?? !!- Valets
des chambres des finances  ;  kobold et chouette ; que ne vous débarrassez-vous d'un coup de griffe
de ces arrogants;
Werner dort.
Arno Schmidt 
préface de Miroirs noirs (1951)

Cinquante années plus tard le style de Schmidt  dépoli (ou repoli?) ressuscite.
C'est l'ellipse qui frappe la première. Puis, vient l'action  uppercut. Les règles  sont toutes balancées au tapis:   ponctuation , majuscules et autres typos ; jugez plutôt :

 Poussière, moisissures, toiles d'araignées, souris. Bidons d'huile, batteries hors d'usage, un carter de moteur fêlé. Quarante contre-façons d'une batte de base-ball signée par Sandy Koufax.
Le garage d'Arnie Moffett, dans le quartier de Mar Vista.
Des ordonnances vierges volées. La collection complète du mensuel Food service. Une photo de Marlon Brando avec une bite dans la boucheQuatre carabines à air comprimé, deux tondeuses à gazon hors d'usage, un squelette de chat.
Crutch se mit au travail. Il déblaya une couche de crottes de rat pour accéder à une pile de cartons. Il parvint à la première rangée.
Le C.V d'Arnie s'enrichit de plusieurs lignes.
Il vendait des capotes qui titillent, des chapelets, le Rallongeur de Bite Bob le Bourricot. Il vendait des faux billets pour les matchs de football. Il était président du Debra Paget Fan Club. Il vendait par correspondance des poupée à l'effigie de JFK et de Jackie. Il livrait en personne des poppers de nitrite d'amyle dans les bars homos. Il dirigeait une agence d'intérim pour les immigrés sans papiers qu'il plaçait en tant que commis de cuisine.///
///Crutch parcourut la liste par ordre alphabétique. Les noms et les adresses n'évoquaient rien pour lui. Il parvint à la dernière page : de "T" à "Z". Il tomba en arrêt devant : "Weiss, Charles. 1482 North Roxbury, Beverley Hills."
Chick : avocat spécialisé dans les divorces. Chick : acoquiné avec les chauffeurs. Chick le meilleur pote de Phil Irwin. Phil : embauché et viré par le Dr Fred Hiltz- trouvez-moi Gretchen Farr.
Chick : drogué notoire et amateur de bois d'ébène.
Et...
Voici...
Le...
DECLIC
Le bureau de Chick. Une conférence pour piéger une épouse volage. La statue aux trois phallus. La déesse noire qui écarte les cuisses. Bibelots importés- tous salement vaudou.
James Ellroy 
Blood's A rover

Ps : vous pourrez également découvrir la rencontre Ellroy/Oates dans le prochain numéro de l'Indic, en vente dans toutes les bonnes librairies.

lundi 20 mai 2013

D

D comme Davis (Miles)


Pause musicale. Souvenir d'un concert à l'époque de l'album We want Miles.
Le maître a dû passer plus de temps en coulisses que sur la scène. Lorsqu'il  revenait, c'était pour nous tourner le dos.
Et puis, une certitude ; je sais que je pourrais toujours écouter A kind of blue .
Bref, Miles me fait penser à une phrase de Cassavetes  : il ne faut jamais couper dans l'émotion.

dimanche 19 mai 2013

C



C comme Cann (Colum Mc Cann )


Pas mal d'articles sur Colum Mc Cann dans ce blog. J'ai choisi celui qui suit peut-être parce qu'il m'émeut encore beaucoup après tant de lectures. Vous pouvez aussi rechercher l'entretien Mc Cann / Jim Harrisson qui n'est pas mal non plus.


"J'avais la pointe du couteau sur le coeur, mais que pouvais-je faire? Combien de petites trahisons m'attendaient-elles encore? Qui finirait un jour par clamer la vérité, aussi compliquée soit-elle? Ce sont les lois, pas les miroirs, qui nous volent nos âmes."
 Dans son roman  Zoli,  Colum Mc Cann nous raconte l'histoire d'une poétesse Rom à la voix de feu.
L'histoire est écrite comme le découpage d'un film  . La narration à plusieurs voix permet évidemment de retrouver plusieurs point of view mais aussi, comme dans l'art cinématographique, des ellipses temporelles. Les scènes commencent toujours par des plans d'ensemble et finissent par des close-up.
Mais, l'auteur  a un avantage certain sur le scénariste; il a la possibilité de relater les états-d'âme de son personnage principal. Et il ne s'en prive pas, tant mieux pour nous ! Heureusement, la littérature n'est pas le cinéma. Sur la page, aucun fumiste et prétendu auteur ne peut réussir à émouvoir sans sincérité et talent.
Nous suivons donc Zoli  enfant, en Tchécoslovaquie,  après la mort de ses parents, exécutés par les hommes d'une milice pro-nazi . Puis adulte, victime à son tour d'un  autre régime totalitaire, qui a décidé que les camarades Roms  deviendraient sédentaires.  A cette époque , Zoli  est convaincue d'écrire les poésies qui lui tournent dans la tête, par un vieil écrivain et son jeune assistant. Un recueil sera publié et il causera sa perte.
Pourquoi, comment? Vous le saurez en lisant le bouquin.
 Si Colum Mc cann parle bien des minorités (de toutes les minorités) exploitées et sans cesse pourchassées, il parle aussi des lois et des frontières :
"Elle sait que la prochaine démarcation entre Est  et Ouest , se présentera dans quelques jours à peine, il lui vient à l'esprit en marchant, que si l'on accorde autant  d'importance aux frontières, comme à la haine, c'est précisément parce qu'elles disparaîtraient si on ne le faisait pas."
Et Zoli à elle seule symbolise bien la liberté. Elle fait sans cesse des choix, même si les puissants semblent lui en imposer d'autres. Parabole sur l'exil, éloge de la différence( comme il est écrit sur la quatrième de couverture) oui, mais il y a aussi la place et la fonction de l'artiste. Son art lui souffle la liberté mais le souffle est trop fort.
Heureusement, la flamme que porte  Zoli en elle  vacillera mais ne s'éteindra pas.
Julius Marx
Colum Mc Cann (Zoli) 10/18
Sur le site de l'auteur aux éditions Belfond, lire aussi résumés et commentaires des lecteurs.
ITW de l'auteur à propos de Zoli sur le site Rue 89
La photo qui illustre cet article est sur le site "Fauteuses de troubles"
(Si après ça, vous passez un mauvais Week-end, c'est à n'y rien comprendre!)