"J'aime lire allongée sur un canapé, mais ceci n'est pas une profession, hélas." Fran Lebowitz
dimanche 21 octobre 2018
Pensées sauvées du sable (3)
La femme
Un accessoire essentiel que l'homme aime à exposer dans la vitrine de son salon, un bibelot qui devient vite inutile, comme le souvenir de lointaines vacances.
Ceci pour les femmes de la haute-société, pour les autres; il convient de remplacer le mot bibelot par celui de chiffon, ou serpillière.
lundi 15 octobre 2018
La règle du jeu
Il semblerait, tout bien considéré, que quand j'écris c'est surtout au temps lui-même que j'en veux, soit que j'essaie de rendre compte de ce qui se passe en moi dans le moment présent, soit que je ressuscite des souvenirs, soit que je m'évade dans un monde où le temps, comme l'espace, se dissout, soit que je veuille acquérir une sorte de fixité ( ou d'immortalité ) en sculptant ma statue (vrai travail de Sisyphe, toujours à recommencer). Qu'il soit celui de mon existence même ou celui du calendrier, qu'il soit fresque historique ou galerie de ma vie privée, c'est toujours avec lui que j'ai maille à partir, écrasé que je suis par la crainte de la mort, incapable également d'envisager le temps sous l'aspect bénéfique que lui concèdent, en dépit des ravages qu'il exerce sur eux aussi bien que sur tous, ceux qui croient que le monde est soumis à la loi du progrès, autrement dit qu'avec le temps il s'améliore.
Michel Leiris
La règle du jeu / fragments
Tome1- Biffures
mercredi 10 octobre 2018
Lettres d'Italie
Halte à Loreto et visite du sanctuaire. Je ne vous en dis rien: il y a des choses (en Italie plus qu'ailleurs) dont tant de gens ont tant parlé qu'on préfère en jouir égoïstement, en se répétant le conseil que Rimbaud se donne à lui-même: "Gardons notre silence." Oui, et gardons nos musées pour nous!
Valery Larbaud
Lettres d'Italie in Jaune- Bleu-Blanc
vendredi 5 octobre 2018
J'aime le Maudit !
Notre
bonne vieille France n’aime pas les écrivains inclassables. Si les
exemples ne
manquent pas dans la littérature blanche, le Noir, qui
pourtant est une littérature de
déclassés subit
lui aussi cette même loi imbécile.
Mais,
qu’est-ce qu’un inclassable ? On pourrait penser, par
exemple, à un écrivain
cabochard qui ne fait jamais ce qu’on
attends de lui , un auteur frivole qui change de
style comme de
chemise, un hystrion qui travaille encore sur Pc alors que l’ensemble
de ses collègues ont adoptés le Mac depuis belle lurette!
Bref , un homme peu fiable
qui ne tient jamais ses promesses? Car,
voyez-vous, le public a ses habitudes et vouloir
changer ses petites
manies est toujours périlleux. C’est à coup sur ce que vous
expliquerai un éditeur en tétant son Roméo et Juliette (1)
ou un marchand de lessive en
empilant ses barils en tête de
gondole.
Cette
qualité qui n’est pas immédiatement visible chez les écrivains,
nous la retrouvons
par exemple chez les grands peintres qui évoluent
tous au fil du temps à une vitesse
foudroyante. Si au moment de la
présentation de leurs nouvelles toiles certains esprits
bienveillants demandaient clairement leurs têtes, pendant que le
public tentait de
gratter la peinture pour faire disparaître ces
formes et couleurs sacrilèges(2)
, bien après
leur mort, les voilà devenus des génies !
Dans notre sphère polar, on élèvera probablement une statue au grand James Ellroy
tout
près du golf de Los Angeles dont j'ai oublié le nom. Un spécialiste nous parlera
(avec des trémolos
dans la voix) de ce pionnier de l’abstraction littéraire au style
si particulier.
En
France le champion incontesté des inclassables reste Pierre Siniac.Ce Pierrot le fou
du roman noir est l’auteur de
nombreux bouquins de genre et de contenu différents.
Il y a d’abord
le polar classique comme Deux pourris dans l’île (Série
noire) avec sa
construction si parfaite. Puis, la série totalement déjantée
des luj inferman et
ses deux
héros débarqués d’un autre monde. Mais l’homme a
officié également dans le style
vieille
France, avec ce
Mystère de la sombre zone,
qui fait évidemment
penser à ce
cher Gaston, plongeant
même dans
l’épopée militaro-cynique avec le
franchouillard et
croustillant Morfalous.
Ses deux chefs-d’oeuvre
restant (à mon sens)
Femmes
blafardes et Aime le Maudit. Deux
récits remarquablement construits mettant en scène
ces fameuses
« petites gens »
qui n’a
jamais cessé d’observer
de son œil malicieux.
On
pourrait dire pour conclure que notre bonhomme ironise presque
toujours sur la
méchanceté crasse des humains. Alors, Célinien,
notre bon Pierrot ? Lisez tout Siniac
et vous verrez par
vous-même.
Julius
Marx
(1)
C’est un cigare cubain !
(2)
L’anecdote est véridique
mardi 2 octobre 2018
Pensées sauvées du sable (2)
Le sommeil
Comme leurs anciens colonisateurs, ils sont assoupis, rêvant qu'ils sont encore les Maîtres, alors qu'ils ne sont plus que les valets.
samedi 29 septembre 2018
Pensées sauvées du sable
La misère
La misère, c'est la mouche qui vient vous taquiner la joue, le nez, et qui entre même parfois dans votre narine. On la chasse sur un autre, sans jamais arriver à s'en débarrasser définitivement.
La misère, c'est la mouche qui vient vous taquiner la joue, le nez, et qui entre même parfois dans votre narine. On la chasse sur un autre, sans jamais arriver à s'en débarrasser définitivement.
mardi 4 septembre 2018
Le polar Est sucré (comme les souvenirs d'enfance)
Ma
nostalgie pour mon pays et pour la vie insouciante d’autrefois
s’était cristallisée en un souvenir d’enfance. Lorsque mes
grands-parents paternels, qui habitaient peu avant Bergame, venaient
nous voir, ils m’offraient, à moi et à mes sœurs, une boite
d’Otello Dufour, les meilleurs bonbons du monde. Je chipais une
poignée de ces gourmandises, me réfugiais dans ma chambre ou dans
le jardin avec un livre de Salgari, les défaisais l’un après
l’autre et les posais délicatement sur ma langue pour les faire
fondre lentement. Pendant mes années de cavale et de prison, les
instants les plus intimes et les plus émouvants liés aux souvenirs
finissaient toujours par se transformer en un désir pour ces
bonbons au chocolat et à la liqueur. Lorsque quelqu’un est en
taule, il pense toujours à la première chose qu’il fera en
sortant. Mon désir s’appelait Dufour. J’entrai dans la première
pâtisserie et en achetai une boîte entière. Mais sitôt que je
l’eus ouverte, je m’aperçus que quelque chose n’allait pas. La
forme des bonbons était ronde et non ovale, l’enrobage n’était
plus du chocolat lisse et noir comme le mystère, mais était plus
clair et marqueté de petits morceaux de noisettes. J’en mis un
dans la bouche et découvris avec horreur que ça n’avait plus rien
à voir avec les Otello de mon enfance. Je me sentis trahi et j’eus
envie de pleurer. Pendant des années, j’avais rêvé de quelque
chose qui n’existait plus. Je retournai dans le magasin et la
propriétaire me confirma que c’était devenu une espèce de
chocolat fourré.
-Vous
savez, les goûts d’aujourd’hui, m’avait-elle dit en haussant
les épaules.
Massimo
Carlotto
*Arrivederci
amore
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