"J'aime lire allongée sur un canapé, mais ceci n'est pas une profession, hélas." Fran Lebowitz
dimanche 18 juin 2017
Le polar Est implacable
Une vraie calamité, ce môme. Il était au courant de tout, il avait entendu tout ce que Joe avait raconté à Younger et tôt ou tard, il se ferait pincer. Il avait accumulé gaffe sur gaffe, jusqu'à remettre à Younger la bêche et le sac. Un jour ou l'autre, Younger ou Regan (probablement Regan) aboutirait à ce gamin qui n'aurait rien de plus pressé que de se mettre à table. Il parlerait trois jours d'affilée sans se répéter une seule fois.
Parker secoua la tête. Encore une brèche à colmater.
-Il n'y a personne chez toi? Demanda-t-il.
-Non, ma mère est sortie...
-Bon. Il va falloir que tu quittes la ville pendant un certain temps. Je te donnerai l'argent nécessaire.
Le visage du gamin s'illumina.
-Vous feriez ça?
-Ecris un mot à ta mère pour la prévenir que tu t'en vas, sinon elle va te faire rechercher par la police.
-Oui, bien sûr. Ca, c'est pas compliqué.
-Eh bien, on va commencer par la.
Parker l'emmena à la cuisine, trouva un crayon et une feuille de papier et lui fit écrire le mot d'adieu. Il le lut et estima qu'il ferait l'affaire.
-Perdons pas de temps, dit-il. Fonce chez toi empaqueter quelques vêtements, le strict minimum, et reviens ici.
-Oui, monsieur.
Les dix minutes que dura l'absence du garçon furent pénibles. Parker arpenta la cuisine comme un ours en cage. Il pouvait surgir tellement d'imprévus...
Mais le môme revint, une petite valise à la main.
-Je suis prêt, annonça-t-il. J'ai laissé ma lettre sur la table de la salle à manger.
-Parfait, dit Parker.
Il cogna deux fois.
Il l'enterra au sous-sol, dans le trou que le gamin avait creusé lui-même.
Richard Stark
The Jugger (Rien dans le coffre)
Série Noire n° 1025
jeudi 8 juin 2017
La présence d'une femme
Nous ressentons la poésie comme nous ressentons la présence d'une femme, ou comme nous sentons la mer ou une montagne. Cette proximité est toujours sur le point de nous révéler quelque chose: quelque chose d'indéfinissable. A quoi bon alors tenter de définir la poésie, à quoi bon la diluer en parole, qui sont sans aucun doute plus faibles que nos sentiments?
Il y a des gens qui sentent peu la poésie, qui ne sont pas émus par la magie d'une métaphore. Ces gens, en général, se consacrent à enseigner la poésie.
Bradley a écrit que l'un des effets de la poésie doit être de nous donner l'impression, non de découvrir quelque chose de nouveau, mais de se souvenir d'une chose oubliée. Lorsque nous lisons un bon poéme, nous pensons que nous aussi nous aurions pu l'écrire. La poésie est une rencontre du lecteur avec le livre, et c'est là une des formes les plus agréables du bonheur. Il existe une autre expérience esthétique qui est le moment, très étrange lui aussi, où le poéte conçoit l'oeuvre. Comme on sait en latin les mots "inventer" et "découvrir"sont synonymes. Tout cela est plus ou moins en accord avec la doctrine platonicienne, qui dit qu'inventer c'est découvrir et aussi se rappeler. Francis Bacon ajoute que si apprendre c'est se rappeler, ignorer c'est savoir oublier; tout est déjà là il nous suffit de le voir. La fonction du poète, et de l'artiste en général, n'est peut-être que de voir ce que les autres ne voient pas.
La beauté est quelque chose qui nous guette de diverses façons et à chaque instant. Si nous avions assez de sensibilité, nous la ressentirions ainsi dans la poésie de toutes les langues. Mon maître, le poéte judéo-espagnol Rafael Cansinos-Assen à écrit une prière à Dieu dans laquelle il dit :" Seigneur, ô Seigneur, faites qu'il n'y ait pas tant de beauté."
S'il on était poète ( nul peut-être n'est jamais parvenu à l'être tout à fait) on sentirait que chaque moment est unique, irremplaçable, et profondément poétique.
Jorge Luis Borges
Arts poética (Crisis-Barcelone-1987)
mercredi 5 avril 2017
L'apprenti d'Ailleurs
Il existe
tant de façons de voyager- plus en tout cas que de couleurs dans l’arc-en-ciel,
que pour les dénombrer, mes doigts suffisent à peine. Eliminons d’emblée un
certain nombre de voyages : le voyage d’affaire (celui du représentant) ,
le voyage d’amour (limité à deux et le plus souvent à Venise), le voyage civil
forcé ( l’exilé, le déplacé, le déporté), le voyage militaire forcé (guerre),
le voyage d’aventure (l’explorateur), le voyage d’agrément (tourisme), le
voyage clandestin (espionnage), le voyage scientifique (archéologue, géologue,
ethnologue), le voyage militant (tournées électorales à l’île de la Réunion,
par exemple), le voyage missionnaire ( prêtres et pèlerinages). A quoi il
convient d’ajouter le voyage du diplomate et celui de l’enseignant ou
technicien en poste à l’étranger qui tiennent, selon des proportions variables
pour chacun, du voyage d’affaire, du voyage officiel et du voyage missionnaire.
Le quel
ais-je pratiqué de ces voyages ? Aucun. Il y a longtemps que j’ai opté
pour le seul qui vaille, le treizième voyage. En quoi consiste-t-il ? Il
se situe exactement à l’opposé du voyage-éclair. Mais comme il n’existe pas en
français un terme unique pour désigner « un déplacement de longue durée à
caractère non orageux » je le nommerai : voyage au ralenti, flânerie,
musardise. Il consiste à visiter le plus lentement possible êtres et choses, à
fréquenter patiemment leur histoire, s’immiscer posément dans leur vie intime.
Voyage d’apprentissage donc, philosophique en somme : devenir apprenti d’Ailleurs,
compagnon du Lointain, au sens où l’en entendait compagnon au siècle dernier, celui
qui parcourait chemins et villes pour connaître un pays et acquérir en même
temps une formation professionnelle. Ainsi ais-je fait pour ma part des années
durant pour apprendre l’Ailleurs et me rapprocher du Lointain : j’ai
parcouru la Grèce, l’Egypte, le Proche-Orient, la Tunisie, et le Maroc avec
pour compagne et pour Mère, la Méditerranée.
Le but alors
d’un tel voyage ? Aucun si ce n’est de perdre son temps le plus
féériquement, le plus substantiellement possible. Se vider, se dénuder et une
fois vide et nu s’emplir de saveurs et de savoirs nouveaux. Se sentir proche
des Lointains et consanguins des Différents. Se sentir chez soi dans la
coquille des autres. Comme un bernard-l’hermite. Mais un bernard-l’hermite
planétaire. Ainsi pourrait-on définir l’écrivain-voyageur : « crustacé
parlant dont l’esprit, dépourvu de carapace identitaire, se sent spontanément
chez lui dans la culture des autres. » Oui, pensons bien au bernard-l’hermite.
A ce symbole de liberté dans la jungle du fond des mers. A son indifférence à toute
carapace originelle et à tout habitat permanent. A sa façon d’être chez lui
dans la première coquille venue. De s’approprier en somme le squelette en l’histoire
des autres.
L’écrivain-voyageur,
lui, ne s’approprie rien, si ce n’est éventuellement le langage des autres, en
comprenant et apprenant leur langue. Pour pouvoir dire à lui seul et à deux
voix le grand poème du monde.
Jacques
Lacarrière
Le bernard-l’hermite ou le treizième
voyage
In Pour une littérature voyageuse -1992
vendredi 24 mars 2017
Sur le roman Noir... Encore !
Si l’on
admet l’idée que jadis, les pères fondateurs du roman noir ont tentés par leurs
écrits de rallier à une cause qu’ils pensaient juste « le peuple d’en bas ». Si l’on admet
aussi que les fondateurs du roman policier à énigme, Edgar Poe le premier, ont
tentés de communiquer au même public « les
choses qui ne peuvent être révélés » on ne peut qu’être irrités,
aujourd’hui, en constatant que ces deux genres majeurs (auxquels viennent s’ajouter
les sous-genres comme le thriller ou le policier historique) n’ont plus comme
unique fonction que d’endormir cette
entité platonique chère aux démagogues que l’on surnomme « la masse ».
Ce paradoxe
irritant devrait plonger tout lecteur d’Hammett, Chandler ou Burnet dans une
crise de convulsions qui ne cesserait qu’à l’apparition du grand exorciste
Ellroy. Après d’épuisantes séances
ponctuées par plusieurs réflexions sur le style et la dégradation progressive
de notre monde, le Saint homme de la paroisse de Los Angeles brûlerait
plusieurs manuels de psychologie avant de
prendre congé du possédé. Son ricanement ne cesserait d’hanter la
chambre du malade, bien longtemps après son départ.
Sur le grand
marché nocturne de la tripe, des abats et des poncifs rebattus, les marchands
se bousculent. Les organisateurs de ce commerce sans doute très lucratif ont
bien pris soin de faire arroser les trottoirs dès le petit matin. Alignés derrière
leurs étals dégoulinants de sang, les artisans saluent ce geste professionnel. Puis,
vient l’heure de la représentation, du prime-time de l’horreur et de l’angoisse.
Prépare-toi à frissonner public ! Pour l’occasion, on a créé la fameuse série, le feuilleton quotidien de tous ces bons abonnés, fin prêt à
découvrir l’enjolivement de leur propre misère, entre la poire et le fromage.
Bref, lire
un roman classé noir aujourd’hui, c’est un peu comme participer à un grand
débat télévisé où un journaliste fielleux-dompté demanderait à un homme
politique influent les causes de la dégradation, du marasme, de notre belle
société.
En finissant
un bouquin comme « Ténèbres,
prenez-moi la main » de Dennis Lehane, par exemple, où l’auteur prend
grand soin d’étaler l’horreur comme des paquets de lessive en promotion (du
plus petit au plus grand) de tartiner chaque page de psychologie gluante, de
coller çà et là le flic têtu (d’origine irlandaise, bien entendu), des
sérials-killers à côté desquels le bon docteur Petiot passerait pour un
néophyte, on se dit, décidément que Westlake ou Mc Bain nous manquent
terriblement.
C’est vrai,
il y a bien un petit clan d’irréductibles, retranchés dans leurs villages de
campagne comme les Gaulois d’Astérix,
mais ceux-là, on ne les trouve jamais dans les rayons des « grandes
bibliothèques ». Et c’est de leur faute, après tout, à force d’ouvrir leur
grande gueule.
Julius Marx
mardi 14 mars 2017
Une tombe vivante
Un regard brille à ma droite : deux étoiles tombées qui se lèvent
vers moi de la poussière… J’ai envie de lui parler, de savoir ce que peut être
une vie de tout-à-l’égout. Je frotte une allumette : un beau visage
luisant, un de ces visages éthiopiens longs et fins où se retrouve la marque de
la première aristocratie du monde, celle des Ramsès et de Toutankhamon. Ne
dit-on pas que ce peuple descend de l’ancienne Egypte ? Mais on est ici
plus près des tombes que des pharaons…
La cabane sent la terre et l’herbe sèche, dans un grattement continu d’insectes
rongeurs. Sur le sol où la lampe est posée dans un trou creusé, le passage
furtif et fulgurant des lézards bleus… Il y a quelque chose d’immémorial dans
cette tranchée primitive où se célèbre le rite le plus ancien de la terre ;
le repos du guerrier…
Je n’ai pas le temps de dire un mot que déjà elle est nue, assise sur
le bord du lit de camp, les jambes ouvertes sur un sexe d’une noirceur qui fait
pâlir la nuit…
Je demeure coi, saisi de stupeur : tout ce corps à soldat est
couvert de signatures. Je dis bien, de signatures : des hommes ont
fait tatouer leurs noms sur cette véritable pierre tombale sous laquelle repose
les rêves des hommes sans amour. Des noms, des dates, comme sur un lieu de
passage. Je lis sur un sein : légionnaire Strauss, 1965 ; caporal
Bianchi, 1967… Au-dessus du sexe : Kriloff, roi des b… Où
êtes-vous aujourd’hui caporal Bianchi, légionnaires Strauss et Kriloff, est-ce
la seule marque que vous avez laissée de votre passage sur la terre ?
Quelle mort vous a habités dans la vie ?
Sur le dos, le ventre, des commentaires flatteurs et des précisions sur
le fonctionnement de cette pauvre mécanique humaine : se laisse…
S… bien. Je croyais avoir tout vu dans ma vie. Mais pas ces marques
abominables de néant intérieur et d’un désespoir haineux, avec leurs relents de
fosse commune et d’Eichmann. Tous ces graffitis sur cette tombe vivante, on
pourrait les remplacer par ces quelques mots : Ici est venu mourir l’honneur
des hommes…
Ce n’est plus la peine de l’interroger : j’ai eu toutes les
réponses. Strauss, Bianchi, Kriloff, je sais maintenant comment, de quelle
haine de soi-même sont nés le nazisme et Auschwitz…
Je paye, je me lève. Elle s’inquiète ; une affreuse inquiétude féminine
jusqu’au bout :
-Pas assez jolie pour toi missio ?
Je lui ai pris la main, je l’ai baisée et je suis parti…
Romain
Gary
Les trésors de la mer Rouge
(La photo est de Peter Gasser)
dimanche 12 mars 2017
Le sang du soleil
J’ai vu tous
les océans sauf l’Arctique et l’Antarctique ; mais la mer Rouge a une
magie unique, celle de tous les échos, mystères et senteurs de l’Arabie. La
côte du Yémen, en face, fut il y a quinze ans encore la plus interdite du
monde. Sur ces eaux qui n’ont de rouge que le sang du soleil flotte je ne sais
quelle absence, je ne sais quelle prenante nostalgie. De Suez à l’Ethiopie, de
la Mecque à l’océan Indien, les côtes désertiques nourrissent de leur vide une
poésie étrange comme un chant silencieux de l’Islam. De ces rives sont partis
les conquérants du Maghreb et de l’Espagne, et chaque rayon étincelant du
soleil évoque les sabres des cavaliers du Prophète.
Les affres
politiques du monde arabe paraissent plus lointaines ici que les Mille et Une
nuits. Aucune mer du monde n’est plus éloignée du présent et nulle part
ailleurs le passé évanoui n’a une présence plus envoûtante.
Romain Gary
Les trésors de la mer
Rouge
jeudi 9 mars 2017
Les vases de la niaiserie
Cette
société se dissout chaque jour. Elle s’enfonce davantage dans les vases de la
niaiserie et les fossés de la violence. Elle a perdu le sens de la loi et de
tout ce qui fait vivre. Elle se laisse mener par une tourbe de cyniques. Ce qui
se donne pour l’élite de la nation n’en est que l’écume. Tous les rangs sont
usurpés.
André Suarès
(in « Réflexions sur la décadence »
La grande Revue -Juillet 1907)
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