dimanche 29 août 2021

Westlake melody

 



Eva Milford était un mécanisme d'horloge qu'on avait trop remonté. Sa mise en plis était tellement serrée; tellement rigide  qu'elle donnait l'impression d'avoir été faite par l'inquisition espagnole. Son buste n'était pas corseté, il était pétrifié, comme une forêt millénaire. Son tailleur marron foncé et son chemisier corail chichiteux lui donnaient un air de vieille fille aigrie dans un pool de sténodactylos. Quant à son visage, il était fermé comme une banque un dimanche.

Elle entra et resta debout. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle serrait contre son estomac un petit sace à main. Elle ressemblait à une mère de famille indignée  qui vient récupérer un rejeton délinquant au commissariat.

-Je veux rentrer chez moi, s'exclama-t-elle. (La voix aussi était indignée. ) J'en ai assez de tout ceci. Je veux rentrer chez moi.

-Il y a une femme morte dans cette maison, madame, déclara Danamato d'un ton pompeux.

-Dans le congélateur du sous-sol, très exactement, précisa Grofield, plus badin.

Richard Stark

The Dame

La Dame

mercredi 25 août 2021

Le Polar est Cruel

 



Shevelly resta silencieux. Parker, qui le dévisageait, comprit qu'il était inutile de discuter, et qu'il ne pouvait plus ni lui faire confiance ni se servir de lui. De son pistolet, il fit signe à Shevelly de s'en aller.

-Descendez de la voiture.

-Quoi?

-Allez, descendez. Laissez la porte ouverte et reculez sur le trottoir sans me tourner le dos.

Shevelly fronça les sourcils.

-Pourquoi?

-Je prends mes précautions. Allez.

Déconcerté, Shevelly ouvrit la portière, descendit sur le trottoir et se retourna pour se retrouver face à la voiture.

Parker se pencha à droite, le pistolet tendu à bout de bras devant et visa la tête de Shevelly. Shevelly, comprenant ce qu'il allait faire, leva brusquement les mains devant son visage pour se protéger, en vociférant:

-Je ne suis que le messager!

-Et maintenant, vous êtes le message, répliqua Parker, et il pressa la détente.

Richard Stark

Butcher's Moon

(Signé Parker)

mercredi 18 août 2021

Si j'avais besoin de toi




Si j'avais besoin de toi


Voudrais-tu venir à moi,


Voudrais-tu venir à moi,


Et soulager ma douleur ?


Si tu avais besoin de moi


je viendrais à toi


je nagerais les mers


Pour soulager ta douleur

Dans la nuit désespéré


Le matin est né


Et le matin brille


Avec les lumières de l'amour


Tu vas manquer le lever du soleil


Si tu fermes les yeux


ça casserait


Mon coeur en deux

La dame est avec moi maintenant


Depuis que je lui ai montré comment


Pour poser son lys


Main dans la mienne


Loop et Lil sont d'accord


Elle est un spectacle à voir


Et un trésor pour


Les pauvres à trouver.

Townes Van Zandt
Source : Musixmatch
Paroliers : Van Zandt Townes
Paroles de If I Needed You © Katie Belle Music
Découvert ce personnage   si émouvant, sorti probablement d'un roman de Carver.

jeudi 22 juillet 2021

La disparition des couleurs vives

 





Nous sommes appuyés au parapet de la terrasse pour les visiteurs, face au soleil, tournant le dos à Pinchacha où se découpent en vert vif les parcelles indiennes plantées de maïs, de luzerne, de haricots ou de pommes de terre; plus loin en contrebas des bosquets eucalyptus luisent du même vert argenté que les oliviers; et, au-dessus, près du pic qui domine Quito, encastré dans la montagne, brille la grande croix métallique d'un appareil militaire, égaré un jour dans le brouillard. Devant nous s'étend la piste avec en son milieu une bosse, l'échine cagneuse d'un chien.

De nos jours, c'est le grondement des réacteurs qui annonce le départ et qui proclame, méprisant, la disparition  des couleurs vives dont l'imagination revêtait les capitales lointaines, toutes soumises à ce phénomène de "médiocrisation". Voilà tout au moins ce que je ressens avant le début du voyage et je n'éprouve que du ressentiment à l'égard de ces cigares obèses en aluminium qui ont effacé l'aura romanesques des terres lointaines et réduit le monde à la taille d'une citrouille.

Moritz Thomsen

Le plaisir le plus triste


Difficile (très difficile même) de choisir un extrait du grand Moritz Thomsen tant son oeuvre est multiforme. Dans ce livre là, les récits de voyages font naître des souvenirs de jeunesse  qui peuvent s'achever en pure fiction. Une pure beauté d'une poésie rare.

Pour tout savoir sur cet écrivain américain pour le moins singulier je conseille le livre de Philippe Garnier "Maquis". 

vendredi 25 juin 2021

Le Lourd et le léger

 


-Quelle phrase aimeriez-vous écrire avant de mourir?

-Ils étaient lourds. Voilà ce que je pense , oui. Les hommes en général, ils sont horriblement lourds. Ils sont lourds et épais, voilà ce qu'ils sont. Plus que méchants et bêtes en plus, ils sont surtout lourds et épais.

-Et vous , vous avez essayé d'être léger?

-Ah ! Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis le fils d'une réparatrice de dentelles anciennes. Je n'ai pas besoin d'être éduqué et je sais également la beauté des femmes comme celle des animaux. Très bien, très très bien. Je suis expert en ceux-ci. mais pour être expert en ceux-ci, il faut vraiment s'en occuper. C'est dans son laboratoire intime qu'on s'occupe de ces choses-là. 

Louis-Ferdinand Céline.

Exrtrait de: Entretien avec Louis-Albert ZBINDEN (1957)

samedi 5 juin 2021

La séparation





 Minot, je redoutai déjà le moment fatidique où quelqu'un de la famille allait lancer : "Bon, même les meilleures choses ont une fin!" Pourquoi fallait-il justement que ces instants sublimes que sont les jeux entre gamins cessent subitement parce que les grands l'avait décidé et surtout, pourquoi ces fichus dimanche soir existaient-ils?

Plus tard, j'ai fini par comprendre que les instantanés scintillants de la vie n'étaient que misère face aux obligations et autres servitudes de l'être humain. Manifestement, celui qui l'a compris encore bien plus tard que moi c'est le Maestro Camilleri. Comme la plupart des poètes, cet homme a probablement lutté pendant toute sa vie pour l'abolition totale des dimanches soir.

Réjouissons-nous ! Son dernier roman va faire un  plaisir immense à tous les gamins que nous sommes! Laissant ( volontairement? ) de côté l'intrigue proprement dite, l'auteur malicieux privilégie les personnages si caractéristiques qui ont largement contribué au succès de son oeuvre. 

Augello le Don Juan est encore plus macho et Catarella plus catarellesque que jamais. Fazio n'en finit pas de bougonner, le docteur Pasquano de déblatérer, et Monsieur le Questeur de dire des âneries. N'oublions surtout pas Enzo et Adelina  qui se livre un combat gargantuesque dont l'issue est de savoir qui va faire mourir le premier notre commissaire d'indigestion.

Livia ! Ah Livia ! Jamais, je pense, elle n'aura été si présente. Omniprésence qui vire à l'obsession. Bref, le lecteur a vraiment le sentiment que tout ce joli monde s'est donné rendez-vous pour un dernier adieu.  Mais pourquoi faut-il qu'une petite voix assassine résonne dans ma tête : "Les meilleures choses ont une fin, Julius. Toujours."

Arrêtez de me cassez les couilles !


Julius Marx

jeudi 6 mai 2021

Dernier fragment

 



Et as-tu reçu ce que

 tu voulais  de cette vie, malgré cela?

Oui.
Et que voulais-tu?

Me dire bien-aimé, me sentir

bien-aimé sur la terre.


Raymond Carver 

in Jusqu'à la cascade