Avant l'effondrement prévisible de notre joli monde,
se souvenir simplement des belles choses.
"J'aime lire allongée sur un canapé, mais ceci n'est pas une profession, hélas." Fran Lebowitz
samedi 28 novembre 2015
vendredi 20 novembre 2015
Histoires par dessus
« On ne
doit pas s’amuser beaucoup dans votre bled, dit Lulu Doumer.
-Oh pour
être calme, c’est calme, dit Thérèse. T’as le cinéma le dimanche. Et si tu veux
danser tu peux descendre jusqu’à Suresnes où l’on mange des moules et où les
frites sont bonnes. Qu’est-ce que tu désires de plus ? Je sers une autre
tournée ? »
Des Cigales
hocha le chef, affirmativement. Thérèse emplit de nouveau les petits verres.
« T’as
aussi le musée, continua-t-elle, à la Malmaison. C’est plein de souvenirs du
temps de l’Empereur. C’est là qu’il a fourré sa Joséphine quand elle a commencé
à lui casser les pieds. Il était plutôt vache le Poléon mais les hommes sont
tous comme ça. Ils n’hésitent jamais à sacrifier une pauvre femme pour arriver
aux honneurs. C’est pourquoi moi je te le dis, pour des filles comme nous, te
fie jamais à un type qu’à de l’ambition, il te laissera toujours choir un jour
ou l’autre.
-Je ne vois
pas pourquoi je n’irai pas moi-z-aussi-z-aux-z-honneurs, dit Lulu Doumer.
-Il te
laissera tomber que je te dis.
-Et pourquoi
que je n’essaierais pas d’y aller toute seule ? Moi-z-aussi je veux-z-
être riche et hhonorée. »
Des Cigales
secouait sa cendre dans une assiette.
« Faut
faire la pute alors. »
Raymond Queneau
Loin de Rueil (1944)
Métaphoriquement
Chez
Queneau, les paragraphes s’enfilent comme les perles blanches des chapelets de
nos grands-mères. L’elliptique a été prié de prendre la porte en refermant
derrière lui. Quant aux adjectifs, ont leur a demandé de se presser un peu l’un
contre l’autre, pour faire de la place aux autres locataires, en somme. Et
puis, on a beau s’enfiler des perles et des perles, on finit toujours par se
retrouver devant la grande pièce montée de la gare Saint-Lazare avec, face à
vous, un benêt en pardessus.
Surprises
Quel bonheur
de découvrir ces paragraphes qui s’enfilent comme des perles !
Où Diable
est passé l’elliptique ! Mais qu’est-ce donc que ces drôles d’adjectifs ?
Ah ! Voilà la gare Saint-Lazare et mon pote le benêt. Jamais vu un
pardessus pareil.
Retrograde
Avec mon
copain le benêt, devant la gare Saint-Lazare, nous ne parlons pas de son drôle
de pardessus mais de paragraphes, d’adjectifs bizarres et puis de perles.
Tiens, pourquoi des perles ?
Rêve
J’étais
assis sur un nuage, dans un univers brumeux et nacré. Autour de moi, des
paragraphes sérieux défilaient sans m’accorder le moindre regard. Des adjectifs
pressés comme le lapin d’Alice, s’agrippaient l’un à l’autre. Et puis,
subitement, une ombre imposante (en forme de pardessus gigantesque) fit la nuit au-dessus de mon nuage. C’est à ce moment-là que la sonnerie du téléphone me
réveilla. C’était mon ami le benêt qui m’attendait devant la gare Saint-Lazare.
Hésitations
Je savais qu’il
me parlait de perles, de paragraphes et d’adjectifs. Mais Pourquoi à moi, et
devant la gare Saint-Lazare ? Etait-il mon ami ? Serais-ce le début d’une
histoire ? Et ce pardessus étrange…
Moi je
Bon, c’est
évident, Queneau est un grand écrivain. Mais, moi aussi je martyrise les
paragraphes, la belle affaire ! Je suis aussi un grand ami des adjectifs
surprenants. Moi, si un type vient m’importuner devant la gare Saint-Lazare je
lui fait bouffer son pardessus. Et puis, d’abord, qu’est-ce que j’irais faire
devant la gare Saint-Lazare ? Je vous le demande.
Comédie
Acte Premier
Scène 1
Entre les paragraphes du bouquin de Raymond Queneau « Loin de Rueil », un jour, vers midi.
Un
paragraphe : Laissez-passer, s’iou plaît ! Voyez pas que je suis
pressé !
Le lecteur saute par-dessus le
paragraphe dans une belle figure qu’il pense artistique.
ACTE SECOND
Scène
1
Même décor
Deux
adjectifs s’embrassent.
ACTE TROISIEME
Scène 1
Devant la Gare Saint-Lazare
Deux hommes
se rencontrent.
Premier
homme : Tiens, c’est toi ?
Deuxième
homme : Oui.
Premier
homme (ouvrant de grands yeux étonnés) : Qu’est-ce que c’est que ce
pardessus ?
Le deuxième homme hausse les épaules.
EPILOGUE
Même décor. Quelques minutes plus tard.
Un écrivain croise les deux hommes.
L’écrivain :
Tiens, tiens. Pas mal comme début d’histoire. Faut que je travaille là-dessus.
Julius-Marx
Dessin: Scavini blog Stiff Collar
lundi 16 novembre 2015
Oui, combien de temps ?
Yes, 'n'
how many times must the cannon balls fly
Before they're forever banned ?
The answer, my friend, is blowin' in the wind,
The answer is blowin' in the wind.
How many years can a mountain exist
Before it's washed to the sea ?
Yes, 'n' how many years can some people exist
Before they're allowed to be free ?
Yes, 'n' how many times can a man turn his head,
Pretending he just doesn't see ?
The answer, my friend, is blowin' in the wind,
The answer is blowin' in the wind.
How many times must a man look up
Before he can see the sky ?
Yes, 'n' how many ears must one man have
Before he can hear people cry ?
Yes, 'n' how many deaths will it take till he knows
That too many people have died ?
The answer, my friend, is blowin' in the wind,
The answer is blowin' in the wind.Before they're forever banned ?
The answer, my friend, is blowin' in the wind,
The answer is blowin' in the wind.
How many years can a mountain exist
Before it's washed to the sea ?
Yes, 'n' how many years can some people exist
Before they're allowed to be free ?
Yes, 'n' how many times can a man turn his head,
Pretending he just doesn't see ?
The answer, my friend, is blowin' in the wind,
The answer is blowin' in the wind.
How many times must a man look up
Before he can see the sky ?
Yes, 'n' how many ears must one man have
Before he can hear people cry ?
Yes, 'n' how many deaths will it take till he knows
That too many people have died ?
The answer, my friend, is blowin' in the wind,
Bob Dylan
Blowin' in the wind (1963)
mardi 10 novembre 2015
Le Polar est Saisissant
Ecoutez la voix intérieure de Georges
Bellanger, un jeune homme très perturbé qui vient d’assassiner sa deuxième
victime.
Bon Dieu me
dire ça à moi j’ai tout ce qu’il faut côté cul comme si je devais croire des
stupidités pareilles c’est pas parce qu’elle couche avec un pianiste à moitié
drogué et le reste pire encore qu’elle allait me faire avaler qu’elle voulait
pas baiser avec moi faire l’amour l’amououour comme elle disait avec sa voix de
chatte en chaleur et c’est bien vrai qu’elles sont toutes pareilles regarde Gin
c’était pareil elle voulait pas et pourtant une fois que c’est fait je me dis c’est
toutes des putes des demoiselles Lunoulautre avec un trou devant un trou derrière
et les pieds froids les pieds c’est ce qui refroidit le plus vite ce qui me rend fou c’est quand
elles se sauvent pire que si j’avais des puces et les cris et les cris pourquoi
crient-elles je déteste les cris je dois les faire taire et elles se débattent
quand elles sentent mon machin mon poids les écraser et qu’elles se débattent
en sifflant bon Dieu de bon Dieu je ne veux plus qu’elles s’arrêtent de bouger
comme ça alors je laisse passer un peu d’air juste ce qu’il faut c’est vrai que
Louise a un beau cul et juste là entre ce petit coin bon Dieu pourquoi elle ne
bouge plus mais qu’est-ce qui se passe dans mes yeux dans ma tête pour que
cette chose me vienne de plus en plus souvent maman a raison je devrais aller
voir le médecin surtout que ça peut mal finir et les pieds déjà froids c’est
les pieds qui refroidissent d’abord pourquoi elle bouge plus bouge bouge elle
aurait pas dû me dire j’ai tout ce qu’il faut côté cul ça excite un homme
normal maman dit que je suis normal seulement malade c’est pas un médecin que
je veux je veux Gin ou Louise ou Miquette toutes ces putes qui veulent pas de
moi c’est des mademoiselles Lunoulautre avec un trou devant un trou derrière
pourquoi t’as voulu crier Louise louise bouge Louise bordel de merde bouge.
Tito Topin
55 de fièvre (Folio
Policier)
Image: John Drew Barrymore le Lipstick-killer de While the City Sleeps ( Fritz Lang-1956)
dimanche 8 novembre 2015
Le Monde d'en bas
Dahab
Sœur aînée
de la Mer Rouge
à l’heure où
le soleil décline.
Dahab
fatiguée
à l’heure où
tous les chats sont gris.
Personne ne
peut vous empêcher
de lever la
tête vers les étoiles qui surgissent aussitôt.
Mais ici, l’essentiel
est en dessous du niveau de la mer
dans un
monde de couleurs
imaginé par un
créateur illuminé.
Saluons
respectueusement les plus gros poissons
pendant que
les plus petits tourbillonnent lentement
comme des
feuilles mortes, vers les grands fonds .
Tout est
calme et parfait
mais bien plus
tard, je sais que j’aurais beaucoup de
mal
à trouver un
adjectif pour chacun.
Pendant ce
temps, là-haut,
le soleil s’amuse
à embraser les nuages.
JuliusMarx
jeudi 29 octobre 2015
Guerre civile
-En somme,
dit Rosenthal, cette revue pourrait s’appeler La Guerre civile…
-Pourquoi
non ? dit Laforgue. Ce n’est pas un mauvais titre, et il dit bien ce que
nous voulons dire. Tu es sûr qu’il n’est pas pris ?
-La guerre
civile est une idée qui doit être dans le domaine public, dit Rosenthal. Ca ne
se dépose pas.
Paul Nizan
La conspiration
Gallimard-1938
mardi 27 octobre 2015
Le Polar Est Métaphore
La présence de
la Tortue sur un lieu voué à la culture
était, en soi, une métaphore qui chercherait à cerner le concept d’une
hétérogénéité obscène. Littéralement, il ressemblait à son totem privé de
carapace. Des yeux à la place du front, une bouche sans lèvres là où aurait dû
figurer un menton, bras courts, jambes torses et un tronc fluet dont on sentait
qu’il n’attendait qu’une occasion pour prendre les formes imprévisibles d’un
jouet en latex. La nature, dédaignant la facilité de le doter d’une belle âme,
avait préféré pousser l’expérience jusqu’au bout et l’avait fait aussi salaud
qu’il était moche ; une espèce de perfection.
Comble de
raffinement cruel il était, bien sûr, étonnamment intelligent et parfaitement
inculte. Mieux, il vouait à toutes formes de civilisation une haine remarquablement
inventive. Torquemada l’aurait fait chef abbé dans sa clique, la pègre niçoise en
avait fait son indic officiel et s’en servait pour balancer aux flics tous ceux
qui menaçaient son équilibre écologique.
Patrick Raynal
Né de Fils Inconnu
Albin Michel-1995
Image : Un plan de Crossfire (Feux Croisés-1947- d'Eward Dmytryk) où l'on voit ce qui arrive généralement aux gens comme la Tortue.
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