mardi 22 mars 2016

Les patriotes




Frileux comme des enfants recroquevillés dans les plis d’un drapeau fraîchement abandonné, les patriotes cherchaient un père. A l’acclame et au soulagement général, un vieux maréchal nouvoila le premier ses services. Outre un fameux toupet, le respect dû à ses feuilles de chêne et une santé féroce, ce Philippe Pétain avait pour lui un profil de timbre-poste. Héros de la Quatorze, par surcroît. Verdun, vision de ce que vous savez. Ce cacochyme-là parlait au nom des morts. C’est dire assez les références. Essayer pépère, c’était l’adopter. Il fit don de sa personne à la France. Il devint emblématique. On battit monnaie. On nicha à Vichy.
La suite est dans les livres. Une époque avec du crêpe autour des cornes. Un temps d’escargot. Rien n’avançait plus pour le pays. Une lenteur désespérante  sous un ciel bas. Plus de beurre avec ça. On se tringlait la ceinture. Question bidoche, on couponnait. Le pain ? De la sciure et du son. Et pour marcher, les tatanes en carton, les lacets en papier. A ce train-là, le civisme en prit un pet. On délatait son voisin pour un oui. Pour un rien, la police vous faisait descente. Hop, hop ! Les mains en l’air ! Que ça valse ! Juden ! Terroristes ! On vous déculottait. Pattes blanches ! Etoile jaune ! Marché noir ! A chacun sa couleur. A chacun sa débrouille. Système D. Bas peints en trompe l’œil sur les cuisses des élégantes. A l’orée du Bois, on s’envoyait en l’air avec les feldwebels. Ausweiss ! Kommandantur ! Ja, ja, mein Fürhrer ! Le françoze moyen, retourné façon IIIe Reich, ne croyait plus qu’à la saumure, à l’ersatz, à l’acier Krupp. C’était le temps des rafles et de la riflette, des mots de passe et du succédané. Où était passé le courage ? Où était le chemin ? Même les intellectuels gîtaient dans la tourmente. Valsez saucisses ! Pierre Blanchar tournait pour la Tobis. Arletty affichait cul international. Là-dessus, Ferdinand ferdina. Drieu à dia. Et Bardèche attigea. Mais, puisqu’on en parle ; Travail Famille Patrie, en ces temps de gazogènes, de biscuits caséinés et de doryphores en tous genres, personne, hormis un général factieux, ne trouva le courage de dire tout haut que la francisque, après tout, était une arme à double tranchant.
On arguëra que c’était une autre façon de ramasser l’Histoire. Mille fois raison ! Tout était en miettes. Le grand Gaulle en prenant tout ce qui restait sous son bonnet deux étoiles n’était peut-être pas du dernier blanc-bleu. Orgueil ? Ambition personnelle ? Sens mystique de l’Histoire ? Il y a toujours du périlleux à l’aube des destins qui poussent vers le Pouvoir. Souvent aussi à leur crépuscule.
Jean Vautrin
Le voyage immobile (de Kléber Bourguignault)

Mazarine-1985
Image: Pierre Blanchar dans l'Atlantide (G.W. Pabst-1932)

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