lundi 21 décembre 2015

Le Polar Est Poésie



Un braquo ne se monte pas tous les jours. Moi, l'idée ne m'en était jamais venue. Ou alors, diffuse, en pensées brumeuses, dans l'entre-deux du sommeil. Quand on se rêve albatros planant au-dessus des mers. Ou monstre orgiaque absolument increvable et tout à fait capable de suppléer à onze mille verges. Ou encore, desperados de légende. Mais généralement, en bandit magnifique, je finis mal. Haché par les tirs automatiques d'un millier de tireurs d'élite des brigades spéciales. Mitraillé par un hélico sur le toit d'un immeuble en flammes, une foule terrifiée à mes pieds. Dans la chambre sordide où j'avais tout sacrifié pour un seul amour. Vendu par un vieux pote à qui je pardonne dans l'ambulance. Ou flingué à la régulière par un flic dont l'estime n'a d'égale que la mienne, mais le destin et la barricade à deux côtés  seront toujours plus forts que l'amitié de ceux qui ne hurlent pas avec les loups. Après ça, on peut se rendormir.
Patrick Pécherot
Soleil noir
(Série Noire)
Rêveur et poète le personnage de Pécherot, oui, mais aussi cinéphile, sans aucun doute. Dans ce roman noir, les métaphores claquent comme des coups de fouet au-dessus de nos têtes et les personnages font tous partie de la famille d'un Siniac, par exemple.
La photo ? Mr Eddy dans le Printemps à Paris de Jacques Bral.

mercredi 16 décembre 2015

Ainsi du coeur




(Klarskovgaard.) Le 27 mai (1948)
Monsieur
Je vous remercie pour la bonne surprise que j’ai éprouvée en lisant votre article dans les Lettres Françaises(1). L’on ne m’y injuriait pas ! dénonçait pas ! Comme c’est amusant !
Encore un petit effort et les Lettres Françaises finiront par avoir de l’esprit ! Pour la vérité des choses, puisque l’occasion m’est offerte, je dois avouer que je n’ai jamais lu une ligne d’Aragon, ni d’aucun autre surréaliste (2) – non par mépris, dédain, que diable, mais simplement  parce que le temps m’a manqué, même en prison.
Par contre Aragon m’a beaucoup lu lui, et sa femme, puisqu’ils m’ont traduit, et d’office, le Voyage, dès 1934.
Pour le reste la transposition du langage parlé en écrit, sa récréation…vous n’y êtes pas encore… Vous brûlez certes… mais tout de même d’assez loin… Vous êtes-vous jamais demandé quel diable poussa les Impressionnistes à sortir du Jour d’Atelier ? On travaille si bien dans un Atelier… mais c’est dehors qu’on se mouille… Ainsi du cœur et c’est le cœur le style.
LF Céline
(Lettre à Raymond Queneau)
1.    
             « on cause », par Raymond Queneau, Les lettres Françaises n° 207, 6 mai 1948. Dans cet article consacré à l’emploi du français parlé en littérature l’auteur remarque : « Ce sont presque toujours des bourgeois qui ont écrit (ou tenté d’écrire) en langage parlé. » Le premier exemple qu’il donne est les propos de coco bel-œil de Julien Guernec, puis il en vient à Voyage au bout de la nuit auquel il consacre un paragraphe.
2.       Après avoir reconnu l’importance de Voyage, Queneau conclut curieusement : « l’influence d’Aragon et du surréalisme en général, sur Céline est incontestable.

3.       Notes : Henri Godard et  Jean-Paul Louis (Pléiade 2009)
        Dessin: Picabia
  

jeudi 10 décembre 2015

Je ne crois pas que mon machin soit ennuyeux



En fait ce « Voyage au Bout de la nuit » est un récit romancé, dans une forme assez singulière et dont je ne vois pas beaucoup d’exemples dans la littérature en général. Je ne l’ai pas voulu ainsi. C’est ainsi. Il s’agit d’une manière de symphonie littéraire, émotive, plutôt que d’un véritable roman. L’écueil du genre c’est l’ennui. Je ne crois pas que mon machin soit ennuyeux. Au point de vue émotif ce récit est assez voisin de ce qu’on obtient ou devrait obtenir avec de la musique. Cela se tient sans cesse aux confins des  émotions et des mots, des représentations précises, sauf aux moments d’accents, eux impitoyablement précis.
D’où quantité de diversions qui entrent peu à peu dans le thème et le font chanter finalement comme en composition musicale. Tout cela demeure fort prétentieux et mieux que ridicule si le travail est raté. A vous d’en juger. Pour moi c’est réussi. C’est ainsi que je sens les gens et les choses. Tant pis pour eux.
Louis-Ferdinand Céline

(Lettre aux Editions de la NRF-14 avril 1932)  

Oui, je suis bien conscient qu'il est très difficile d'admirer à la fois les textes de ces lettres et de rejeter catégoriquement ceux, remplis de haine,  adressés quelques années plus tard à Desnos, par exemple. Faire semblant de ne pas les remarquer, les éviter soigneusement comme un lâche, une triste merde. Non, je les lis aussi, pour comprendre ou tenter, au moins.
Je ne suis pas le premier et sûrement pas le dernier.
Julius Marx

samedi 5 décembre 2015

Se souvenir des belles choses (5)




Avant la complète radicalisation de notre ancien monde, 
se souvenir des belles choses:
L'état d'urgence



Le bureau est sale, pas nettoyé depuis les dernières élections...
Ca sent la frite rance et l'urine. Rien à voir avec l'image des films policiers. Les ordinateurs, le plan de Paris sur le mur, le calendrier Pirelli. Oui, peut-être.
Le gros se penche sur moi. La frite rance, c'est lui.
-Alors, tu vas te mettre à table, oui ou non?
Un autre, blouson de cuir et tignasse blonde, assis sur une chaise comme sur un bourricot, gueule:
-Ouais, ça tombe bien, c'est l'heure de la bouffe!
Les deux se marrent à s'en faire péter leurs ceintures en peau de serpent.
Les deux autres mousquetaires présents dans la pièce se joignent au groupe de comiques.
Avant la remarque de blouson de cuir, le plus petit feuilletait un magazine porno en reniflant pendant que le collègue bossait sur une réussite, sa face de rat collé sur l'écran de l'ordi.
-Alors? j'attends…
Le gros revient à la charge.
-T'étais à la manif oui ou merde ?
-Oui, j'y étais.
Il se redresse en poussant un râle qui n'a rien à voir avec celui du cerf en rut, ou alors, un cerf vachement handicapé par une odeur de frite et un bon paquet de kilos en trop.
-Bah voilà ! C'est pas compliqué, tu vois mon pote.
Moi, son pote, c'est à gerber!
Encouragé par la victoire de gros lard, blouson de cuir abandonne sa chaise-bourricot. Il fait quelques pas dans ma direction. Il a rudement du mal à marcher droit...Probablement ses santiags en peau de lézard...une vraie ménagerie ce bureau…
Il se force à sourire, me proposant une dentition de cheval salement attaquée par un paquet de microbes.
-Et t'y faisais quoi à la manif, hein? qu'il me demande.
-Je manifestais.
Le sourire s'éteint. Gros lard veut se marrer, il se retient... par égards.
Le collègue grimace. C'est pas très beau à voir.
-T'es un p'tit malin, toi. Un comique.
Gros lard reprend la main.
-Alors, grogne-t-il, tu manifestais, hein, et contre qui?
-Contre les  financiers, les politicards véreux, les responsables du grand merdier, quoi.
Gros lard lève sa paluche poilue bien haut, au-dessus de sa tête.
-Sois pas grossier ou je t'en colle une!
-La salope! Quelle salope!
Tous les regards se tournent vers le collègue qui vient de crier. L'obsédé, penaud, laisse tomber son magazine sur le bureau.
Le gros soupire et se masse les tempes comme Lino Ventura dans les films. Pitoyable.
Puis, il laisse tomber son postérieur sur le coin du bureau. Le bureau gémit.
-Ecoute moi bien, qu’il reprend , faussement rasséréné. Nous, ce qu'on veut, c'est chopper les meneurs, les vrais... les fouteurs de merde professionnels...
-Les salopards de gauchistes, intervient le type des réussites.
-Les putains de rouges, complète blouson de cuir.
-Les anarchistes, lance à son tour l'obsédé.
-Ca va comme ça ! braille le gros lard.
Il soupire un peu plus fort. L'odeur de frite se propage dans le bureau, jusque dans les placards.
-T'as pigé ? qu'il me dit en me fixant.
-J'suis prêt à vous donner des noms...que je susurre.
Mon gros lard ouvre des yeux comme des soucoupes. Puis, les quatre se rejoignent.  Ils se positionnent debout face à moi, côte à côte, comme les frères Jacques au début de leur récital. Je pense que je n'aimerai pas les voir en collant colorés. La langue est pendante, les bajoues tombantes.
J'attaque…
-Le plus virulent de tous, c'est Quadruppani.
-Un rital ! crie blouson de cuir.
Gros lard fait un geste en direction de l'obsédé.
-Note sur le calepin, qu'il commande.
L'autre s'exécute.
-Et puis il y aussi Jérôme Leroy… Lui, c'est un vrai coco, que je reprends.
-Vas-y, vas-y, m'encourage le gros tas, en agitant ses paluches comme un marionnettiste.
-Et aussi l’ex-homme âne yack  et les autres, que je continue... Je peux vous donner les coordonnées de tous les types du réseau. C'est facile, y'a des blogs.
-L’ex, quoi ? demande l’obsédé.
Alors, gros lard s'avance vers moi comme un bon papa. Un bon papa qui s'assied sur le lit de son rejeton pour lui lire une histoire de Petit Ours Brun.
-C'est très bien, qu'il me dit en plissant les paupières. Je savais qu’'étais pas un mauvais bougre. C'est eux, ces salopards,  qui t'ont  forcé la main, hein, c'est ça, je me trompe pas?
-Oui, c'est vrai, c'est à cause d'eux.
-T'inquiètes pas mon petit, on va les serrer tous.
Sa grosse tête de bûche n'est qu'à quelques centimètres de moi. Je supporte très difficilement.
-T'y crois toi, à la société, hein, mon petit... tu l'aimes toi la société?
-Oui, m'sieur.
-Tu voudrais pas qu'elle disparaisse, hein?
-Non, m'sieur.
Une larme coule de l'oeil  du bouledogue. Ses yeux se ferment lentement.
-Je peux m'en aller, m'sieur?

Julius Marx
(Texte publié sur ce blog le 27 décembre 2012)

mardi 1 décembre 2015

Se souvenir des belles choses (4)

Avant le bouquet final du prochain grand feu d'artifice,
se souvenir des belles choses de notre monde :
L'énergie nucléaire.



L'amour qui meut le soleil et les étoiles. Voici un vers de Dante qui voit plus loin que le télescope de Galilée.
Lorsque la science aura tout ordonné, ce sera le tour des poètes de battre de nouveau les cartes.
Ennio Flaiano 
Autobiographie du Bleu de Prusse
Le dessin est de Gébé, dans le vrai Charlie, évidemment.






lundi 30 novembre 2015

Se souvenir des belles choses (3)

Avant l'ultime crise d'indigestion de notre monde prospère et obèse,
se souvenir des belles choses.
Les sans-domicile fixe.





Quand le ciel est ainsi, c’est parfois qu’il pleuvra. Quand il pleut trop, l’eau monte dans le lit de l’affluent, dans les canaux, dans les gouttières, elle envahit les berges du fleuve et même les voies express, elle chasse vers la surface du sol les hommes et femmes sans domicile fixe, et aussi les rongeurs au petit regard saillant froidement à fleur de boue, au poil hirsute découvrant une peau blême, au long museau fendu sur l’arête de leurs dents jaunes et rouges d’un sang impur.
Mais il pleuvait à peine cette nuit, les gens des ponts restaient cois sous leur conglomérat d’étoffe et de carton, les pieds ficelés dans le journal. Par exemple il y en avait trois, près du pont Alexandre-III, d’eux d’entre eux embrassés formaient un tas de sommeil, l’autre dormait dans un caisson oblong fait de cagettes avec une bâche en plastique vert dessus, zébrée de boue sèche et de goudron. Dépassait de ce volume une paire de tennis marine et ciel, râpées, quelquefois animées  par les orteils qu’elles contenaient. Leur détenteur toussa, se gratta dans son box dont les parois frémirent, puis rampa sur le dos vers l’extérieur, les pieds devant, déjà vêtu d’un pantalon de tergal gris, d’un col roulé tête-de-nègre et d’une parka olive fourrée, lacet à la taille, capuche escamotable, bons et solides vêtements d’ouvrier agricole comme on en trouve sur les marchés. Usés sans déchirures, malpropres superficiellement, tout de suite ils avaient l’air de quelque chose dès que Charles dressé les eut rajustés, rentrés l’un dans l’autre, chassant le débraillé, tout de suite cela vous prenait de la tenue.
Jean Echenoz
L'équipée Malaise
Photo Dorothéa Lange White Angel bread line (1933)

samedi 28 novembre 2015

Se souvenir des belles choses (2)

Avant l'effondrement prévisible de notre monde gourmand
se souvenir simplement des belles choses.