vendredi 31 mai 2013

O

O, comme Ortese (Anna-Maria)


On découvre très souvent un écrivain grâce à un autre écrivain qui, au hasard de ses propres lignes, nous conseille d'aller rendre visite à l'un de ses camarades.
La rencontre avec  la divine Anna-Maria Ortese, je la dois à  Leonardo Sciascia qui recommandait, je ne sais plus dans quel texte, de lire au plus vite la nouvelle intitulée Une paire de lunettes dans le recueil La mer ne baigne pas Naples. Si vous ne connaissez pas encore le monde d'Anna-Maria, suivez, comme moi, le conseil de son aîné.
Je reproduis ci-dessous un texte extrait d'un autre recueil appelé les Ombra.

Petite fille déjà, à l'époque où les doigts d'une main  me suffisaient pour compter mon âge, je fréquentais la grande via Foria avec une simplicité et un abandon qui, aujourd'hui encore, quand je m'en souviens , me rendent pensive. Je ne saurais comprendre avec précision quelle raison certaine, quel sentiment envahissant ou quelle inclinaison irrationnelle poussaient la jeune personne que j'étais à faire de cette rue, qui, tel un fleuve à sec, traversait la partie orientale de la ville, le but, le centre préféré de mes promenades quotidiennes.
Rue majestueuse, sauvage! Fleuve de pierre, navire colossal ancré entre les rives de silence!
Tableau, composition mélancolique et orgueilleuse dont le titre, tel celui d'une étoile mystérieusement vivante, aurait pu être "liberté et méditation".
Il n'existait à Naples aucun autre lieu qui, mieux que cette rue, si étrangement animée et inquiète, ouverte et mystérieuse-une des rues les plus solennelles de cette ville et trop injustement ignorée-,
puisse donner à l'âme une sensation de désordre et de fête, de désarroi et de joie, de liberté et de peur, gonfler votre poitrine d'aussi douces pensées et voiler votre esprit avec une musique aussi douloureuse et inquiète, puis, presque au vol, vous amener au bord d'une vallée non indiquée sur les cartes du monde où, dans un calme et une lucidité incomparables, on voit se promener les éternels symboles et les poignantes idées.
Il sortait, de certaines boutiques, une odeur putride et douce de papier moisi. Les journaux illustrés étaient entassés de chaque côté du seuil, et servaient de piédestal aux colonnes de livres, également illustrés, que des générations d'enfants s'étaient passés, brûlant d'une joie pure et trouble, d'une menotte à l'autre.
Plusieurs de ces enfants n'existaient plus à présent, ou étaient devenus des hommes corrompus, et de toute façon ne gardaient aucun souvenir de ces lectures aimées : mais ces livres et ces journaux survivaient. Comme elles brillaient sous la lumière blanche de la lune, leurs couvertures bariolées!

Comme ils étaient naïfs et saintement rhétoriques, les visages des héros, les sourires et les larmes des héroïnes! Et les paysages à l'intérieur desquels ils se déplaçaient étaient comme recouverts d'une beauté paisible et affligée : des lacs et des forêts, des montagnes et des mers au-dessus desquels s'étaient perdus les regards d'écoliers d'autrefois.
Les drapeaux de tous les pays du monde scintillaient au soleil sur les mâts des navires colorés, qui entraient ou sortaient majestueusement des ports les plus célèbres, sur les mers les plus lointaines.
De jeunes matelots bouclés comme des petites filles et des vieux pirates, effrayants et joyeux comme des aigles déplumés, chantaient et trinquaient assis autour de tables infâmes, à la lueur jaune d'une lampe à huile qui assombrissait, plus qu'elle n'éclairait, des voûtes fumeuses où nichaient des chauves-souris. Des rochers, couronnés de nuées d'orage et avivés par des éclairs un peu plus grandiose qu'au naturel, surplombaient des plages sombres et désertes, sur lesquelles roulaient continuellement de longues vagues d'acier, surmontées d'une écume livide.
Et ces bruits, ces voix confuses et alarmées des vagues, pleines d'un faible grondement, telles des foules épouvantées qui auraient fui, ou des trains roulant à toute vitesse, ou des troupeaux furieux qui se seraient avancés, ouvraient des clartés sauvages dans les yeux de Pierre, duPêcheur d'Islande, assis face à cette mer, hébété et seul.
Des personnages plus naïfs se promenaient çà et là, à travers des papiers étranges, inquiets et délicieusement menaçants.Le colonel Cody, à cheval, entouré d'une nuée de coyotes rouges et soigneusement peints, et protégeant ses yeux d'une main, épiait avec attention, par la gorge d'un canyon flamboyant s'ouvrant sur des vallées aériennes dans lesquelles brillait le filet bleu d'un fleuve, ou se déployait en éventail le diadème scintillant d'une cascade, les mouvements imperceptibles  et insidieux de l'ennemi qui avançait.
Robinson Crusoé, vêtu de peaux, barbu,vieilli et pourtant magnifique de courage et d'espoir, sortait par une belle matinée , avec son fusil antédiluvien, chasser les chèvres sauvages dans les petites vallées paradisiaques de son île, et lorsqu'il regardait le beau ciel le regret de l'Angleterre et de sa chère maman voilaient son regard.Il est probable que, le matin, un enfant ingénu, un écolier vagabond s'attardait devant ces magasins, émerveillé, méditant d'obtenir, contre le peu d'argent qu'il avait dans sa poche, certains de ces livres, d'où tant d'images merveilleuses et un peu tristes, sur les couvertures, l'avaient regardé.
Mais il finissait par partir et, durant toute la journée, il ne venait plus personne. Seuls la pluie  ou le vent, le soleil et les nuages dans le ciel turquoise consolaient ces vieilles paperasses, ces histoires anciennes, avec leur présence vague.
Un silence, une sorte de méditation sans fin stagnaient, tel un air oublié, sur ces pauvres trottoirs, devant ces seuils usés. Il était évident que le but que se proposaient le ou les propriétaires de ces magasins allaient au-delà d'un intérêt normal. On ouvre pas un magasin dans un désert, on ne monte pas des expositions là où il n'y a que nuages et cailloux. Et ces magasins ne pouvaient donc être, selon moi, que des compositions de la Mémoire; ils faisaient partie d'une série de Signes et de Symboles, grâce auxquels cette vieille Rue méditative se donnait à elle-même en spectacle la beauté absurde de la vie, les rêves des jeunes gens qui l'avaient fréquentée pendant la journée, et dont les pas légers n'étaient, hélas, les mêmes, que pour peu de temps.
Anna-Maria Ortese
(La grande Rue- in les Ombra)
( Nouvelles- Actes Sud)

jeudi 30 mai 2013

N


N, comme Napoli




Nous débutons cet hommage avec le grand Domenico Réa.


Vous avez eu de la chance, charmantes fillettes, de réussir à émigrer avec "le roi du bois" nouillorquais. Avant la guerre, petites filles, vous ne compreniez pas grand chose. Quand vous avez commencé à comprendre, l'argent s'est mis à pleuvoir sur Naples. Elles ne sauront jamais qu'après leur départ, le grand cadavre nommé "Défaite", que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer en 1943, empuantit l'air, et que quiconque respire ces miasmes se transforme en chômeur, joueur de hasard, mendiant. Les rues sont à nouveau pleines de misérables allongés par terre, entre les pieds des passants, des passant qui pour rien au monde ne s'imaginent que ces mendiants sont des Italiens.
C'est comme lorsque passe un cercueil: nous adressons au mort un salut plein de commisération, nous nous souvenons de lui:
-Mais quel dommage! Quel dommage!


Comme si nous étions immortels, comme si entre nous et le mendiant s'élevait une digue et non un billet de mille lires.
A certaines heures de l'après-midi, quand le soleil se noie dans des voiles blanchâtres et que la lumière devient brumeuse, tous semblent frappés par la peste. On a honte de pénétrer dans les ruelles. Les seuils sont encombrés d'hommes qui semblent abattus par la foudre. Les filles ondulent des hanches avec abandon, comme des vagues qui vont et viennent, et elles songent à tout autre chose qu'à l'amour. Elles marchent comme si devant elles flottait encore une illusion; mais elles
ne rencontrent qu'une impitoyable déception, le lugubre passé de toujours, le passé de Naples que le soleil révèle en relief.
Domenica Rea - 1948 / Brève histoire de la contrebande/ in Jésus, fais la lumière !
(Actes-Sud- 1989)
La citation de Carlo Poerio qui préface le texte est : " Entre le peuple qui crie, le roi qui nous ment et les ministres qui ne savent ce qu'ils font, un honnête homme en a plus qu'assez."  N'oublions pas la sublime Anna Maria Ortese et son recueil de nouvelles "La mer ne baigne pas Naples".
Mais, Naples est fiction  et il nous faut poursuivre avec Erri De Lucca. Si l'homme (et pour une fois ce mot n'est pas galvaudé) s'est fait connaître grâce à Montedidio, il faut puiser dans son oeuvre déjà conséquente et dénicher un petit recueil nommé "En haut, à gauche". L'ensemble des textes de ce livre est d'une sensibilité et d'une émotion rare. La preuve, je ne peux me décider à privilégier un texte plutôt qu'un autre pour vous en livrer un  petit extrait! Alors, voici  l'introduction pour la première partie de ces textes intitulée "Les coups des sens". Savourez..
"Je suis d'un siècle et d'une mer mineurs. Je suis né en leur milieu, à Naples  en 1950.
De ce faux centre, apparence de tribune numérotée, je n'ai connu aucune profondeur de champ ni de détail.J'ai compris peu, mal le temps et les actions. En hôte embarrassé, j'en ai retenu les signes. Je veux les laisser à un petit-fils curieux, peut-être touché par l'atrocité et la modestie des vies qui l'ont précédé.
J'aligne, un pour chaque sens, les coups qui se sont arrêtés par hasard et à dessein dans mes souvenirs. Je n'ai nulle disposition pour le témoignage, aucune vocation de chroniqueur, je ne sais rien des étoiles filantes, des pistes sonores, mais je pense à deux dés, un champignon, une petite dame, une fiasque : pions d'un Monopoly autour duquel passer ses dimanches.
Entre un cri et un bouillon (titres de deux des textes suivants), il est resté ce que je sais. Autour de moi, il y avait un monde distant, expert, qui refaisait à l'aveuglette des gestes de seconde mère."
Erri De Lucca (En haut, à gauche- Rivages Poche) 1998
Rassurons-nous, le vieil adage "Voir Naples et écrire" est toujours d'actualité.

On achève ce tour d'horizon avec un texte très tendre de Dominique Fernandez :
"Quand j'arrive à Naples par la route de Terracina et de Gaeta ( la route obligatoire pour qui veut comprendre l'originalité absolue de l'ancien royaume du Mezzogiorno), je suis pris, voilà le mot, pris, c'est à dire enlevé à tout ce que j'étais auparavant, à mes goûts, à ma culture,à mes richesses d'Européen élevé dans le respect des belles choses, à mes constructions intérieures patiemment édifiées, au cours des années d'éducation et de formation, oui, dépouillé de tout cela d'un seul coup, arraché à mon identité trop précise et précipité dans une nébuleuse de sensations indistinctes, exactement comme la rencontre de deux personnes destinées à s'aimer les prive chacune de ce qu'elles croyaient qu'elles étaient et de ce qu'elles s'efforçaient d'être, les dépossède de leur état civil et les dénude soudain, les laissant démunies, sans défense, plus désarmées qu'un enfant.
Dominique Fernandez (Lettre d'amour à Naples)





mercredi 29 mai 2013

M

M, comme Manchette (Jean-Patrick)



Manchette est un des rares (des très rares, même) auteurs de romans noirs dont on ne saute pas quelques lignes, voir un ou deux paragraphes sur la couleur du ciel ou les états-d'âmes du personnage. C'est aussi un des auteurs dont on relit régulièrement l'oeuvre.
Il y a le style, bien sûr, étudié dans un bon nombre de périodiques et de blogs. La filiation  Hammett , Dos Passos, Hem et le béhaviorisme.
Il y a encore l'aspect social, le marxisme, le néo-quelque chose, etc.
Mais, on oublie  certainement le plus important qui est  la JOUISSANCE de lire du Manchette.

mardi 28 mai 2013

L

L, comme London (Jack)


Je suis né dans la classe ouvrière. J'ai découvert de bonne heure l'enthousiasme, l'ambition, les idéaux; et les satisfaire devint le problème de ma vie d'enfant. Mon environnement était primitif, dur et fruste. Je n'avais pas de vue sur l'extérieur mais seulement sur ce qui se trouvait au-dessus. Ma place dans la société était tout à fait au bas de l'échelle. A ce niveau la vie n'offrait rien que de sordide et misérable, aussi bien pour la chair que pour l'esprit; car la chair et l'esprit y étaient pareillement affamés et torturés.
   Au-dessus de moi s'élevait l'édifice colossal de la société, et à mes yeux le seul moyen de m'en sortir, c'était d'y accéder. C'est donc dans cet édifice que j'ai résolu de bonne heure de monter. Aux étages supérieurs, les hommes portaient des vêtements noirs et des chemises amidonnées, les femmes des robes magnifiques. Il y avait également de bonnes choses à manger, et à profusion. Cela pour la chair. Maintenant, il y avait les choses de l'esprit. Loin au-dessus de moi, je le savais; régnaient les générosités de l'esprit, la pensée nette et noble, une vive intellectualité. Je savais tout cela parce que je lisais les romans de la « Seaside Library » dans lesquels, à l'exception des chenapans et des aventurières, tous les hommes et toutes les femmes n'avaient que de belles pensées, parlaient une belle langue et accomplissaient des actions magnifiques. Bref, j'admettais comme une chose évidente qu'au-dessus de moi tout était beau, noble, aimable, qu'il y avait tout ce qui donne de la respectabilité et de la dignité à la vie, tout ce qui fait que la vie mérite d'être vécue, tout ce qui vous paie de vos efforts et vous console de vos malheurs.
   Mais cette ascension n'est pas particulièrement facile pour celui qui appartient à la classe ouvrière - en particulier s'il est handicapé par ses idéaux et ses illusions. Je vivais en Californie sur un ranch et je me mis énergiquement à chercher un endroit où appuyer mon échelle. De bonne heure, je me renseignai sur le taux d'intérêt de l'argent, et torturai mon cerveau d'enfant à essayer de comprendre les vertus et l'excellence de cette remarquable invention de l'homme, les intérêts composés. De plus, je m'informai des taux courants de salaires pour les travailleurs de tous les âges, et du coût de la vie. En partant de ces données, j'arrivai à la conclusion que si je me mettais sur-le-champ à travailler et à économiser jusqu'à l'âge de trente ans, je pourrais alors m'arrêter de travailler et me mettre à participer dans une large mesure aux délices et aux bienfaits qui s'offriraient à moi à un échelon plus élevé de la société. Naturellement, j'étais fermement décidé à ne pas me marier, tandis que j'oubliais complètement d'envisager ce terrible écueil générateur de désastre pour la classe laborieuse : la maladie.
   Mais la vitalité qu'il y avait en moi exigeait plus qu'une existence mesquine d'économie sordide, de parcimonie. Si bien qu'à l'âge de dix ans, je devins marchand de journaux dans les rues d'une ville, et me retrouvai avec une façon nouvelle de regarder les choses qui se trouvaient au-dessus de moi. J'étais toujours entouré des mêmes choses sordides et misérables, et au-dessus de moi se trouvait toujours le même paradis attendant que j'y monte; mais l'échelle y donnant accès n'était plus la même. C'était désormais l'échelle des affaires. Pourquoi mettre de l'argent de côté et investir mes économies en fonds d'État lorsque, en achetant deux journaux pour cinq cents, je pouvais, en un tour de main, les revendre dix cents et doubler ainsi mon capital? L'échelle des affaires était l'échelle qui me convenait, et je me voyais déjà devenu un prince du commerce, chauve et arrivé.
   Tant pis pour ces visions d'avenir! A l'âge de seize ans je méritais déjà le titre de « prince ». Mais il m'avait été décerné par un gang de coupe-jarrets et de voleurs, qui m'appelaient « Le prince des pilleurs d'huîtres ». Dès cet instant, j'avais gravi le premier échelon de l'échelle des affaires. J'étais un capitaliste. J'étais propriétaire d'un bateau et d'un matériel complet de pilleur d'huîtres. J'avais commencé à exploiter mes semblables. J'avais un équipage d'un homme. En ma qualité de capitaine et de propriétaire je prenais les deux tiers du butin, j'en donnais à l'équipage un tiers, bien que cet équipage ait travaillé exactement aussi durement que moi et ait tout autant risqué sa vie et sa liberté.
   Je ne gravis pas plus haut que ce degré unique l'échelle des affaires. Une nuit j'ai effectué un raid sur les pêcheurs chinois. Les cordages et les filets valaient des dollars et des cents. C'était du vol, je le reconnais, mais c'était précisément l'esprit du capitalisme. Le capitaliste s'empare des possessions de ses semblables au moyen d'un rabais, d'un abus de confiance ou bien en achetant des sénateurs et des juges devant la Cour suprême. Seulement je n'y mettais pas de formes. C'était la seule différence. Je me servais d'un revolver.
   Mais cette nuit-là mon équipage était composé de ces hommes inefficaces contre lesquels le capitaliste a coutume de fulminer parce que, en vérité, ils augmentent les dépenses et diminuent les dividendes. Mon équipage avait les deux défauts. Quant à son absence de soin, elle était telle qu'il mit le feu à la grand voile qui fut complètement détruite. Il n'y eut pas le moindre dividende cette nuit-là et les pêcheurs chinois s'enrichirent des filets et des cordages que nous n'avons pas pris. J'étais en faillite, car j'étais absolument incapable de payer les soixante-cinq dollars qui auraient été nécessaires à l'achat d'une voile neuve. Je laissai mon bateau à l'ancre et partis à bord d'un bateau pirate de la baie opérer un raid sur le Sacremento. Pendant ce voyage, un autre gang de pirates de la baie fit un raid sur mon bateau. Ils s'emparèrent de tout, même des ancres; et par la suite, quand je récupérai la coque, partie à la dérive, je la vendis pour vingt dollars. J'avais glissé de l'unique échelon que j'avais réussi à gravir, et je n'ai jamais plus essayé de monter à l'échelle.
   A partir de ce moment j'ai été exploité sans merci par d'autres capitalistes. J'avais les muscles, ils en tiraient de l'argent tandis que je n'en tirais moi-même que des moyens d'existence très médiocres. J'étais matelot devant le mât, débardeur, manoeuvre. Je travaillais dans des usines de conserves, des fabriques, des blanchisseries; je tondais des gazons, nettoyais des tapis, lavais des vitres. Et je n'obtenais Jamais le produit intégral de mon labeur. Je regardais la fille du propriétaire de l'usine de conserves, dans sa voilure, et je savais que c'était en partie mes muscles qui contribuaient à faire avancer cette voiture sur ses roues caoutchoutées. Je regardais le fils du propriétaire de la fabrique, qui se rendait à l'université, et je savais que c'étaient mes muscles qui contribuaient, en partie, à payer le vin qu'il buvait et les distractions qu'il prenait avec ses camarades.
   Mais cela ne m'inspirait aucune rancoeur. Tout cela faisait partie du jeu. Ils étaient les gens forts. Très bien, j'étais fort. Je me fraierais un chemin pour trouver une place parmi eux et tirer de l'argent des muscles des autres hommes. Le travail ne me faisait pas peur. J'adorais le travail pénible. Je m'y plongerais et travaillerais plus dur que jamais, et je ne tarderais pas à devenir l'un des piliers de la société.
   Et à ce moment précis, comme par chance, je trouvai un employeur qui était dans le même état d'esprit. Je désirais travailler, et il allait plus loin encore que de désirer me faire travailler. Je croyais que j'apprenais un métier. En réalité j'avais remplacé deux hommes. Je croyais qu'il était en train de faire de moi un électricien; en fait, je lui faisais gagner cinquante dollars par mois. Les deux hommes que j'avais remplacés recevaient chacun quarante dollars par mois; je faisais leur travail à tous les deux pour trente dollars par mois. 
   Cet employeur m'a presque tué de travail. Un homme peut aimer les huîtres, mais trop d'huîtres le détourneront de ce régime particulier. De même avec moi. Trop de travail m'écoeurait. Je ne voulais plus entendre parler de travail. Je fuyai mon emploi. Je devins un vagabond, je mendiai de porte en porte le moyen de continuer mon chemin, j'errai dans tous les États-Unis, en suant sang et eau dans les taudis et les prisons.
   J'étais né dans la classe laborieuse et à l'âge de dix-huit ans, je me trouvais en dessous de mon point de départ. J'étais dans la cave de la société, dans les profondeurs souterraines de la misère dont il n'est ni plaisant ni convenable de parler. J'étais dans la fosse, les abîmes, la fosse d'aisance humaine, les abattoirs et le charnier de notre civilisation. C'était la partie de l'édifice de la société que la société choisit d'ignorer. Le manque de place m'oblige ici à l'ignorer aussi, mais je dirai seulement que ce que j'ai vu là m'a causé une peur terrible.
   J'avais peur de penser. Je voyais à nu les éléments simples de la civilisation compliquée dans laquelle je vivais. La vie est une question de nourriture et d'abri. Afin d'obtenir de la nourriture et un abri, l'homme vend des choses. Le marchand vend des souliers, le politicien vend son universalité, le représentant du peuple, avec naturellement des exceptions, vend la confiance qu'il inspire; en même temps, presque tous vendent également leur honneur. Les femmes, également, soit dans la rue, soit par les liens sacrés du mariage, ont tendance à vendre leur chair. Toutes les choses sont des marchandises, tout le monde achète et vend. La seule marchandise que le travailleur a à vendre, ce sont ses muscles. Le travailleur a des muscles, et rien que des muscles, à vendre.
   Mais il y a une différence, une différence vitale. Les souliers, la confiance, l'honneur, ont une façon de se renouveler. Ce sont des stocks impérissables. Par contre, les muscles ne se renouvellent pas. A mesure que le marchand vend ses souliers, il renouvelle son stock. Mais il n'y a pas de moyen de renouveler le stock de force musculaire du travailleur. Plus il en vend, moins il lui en reste. C'est sa seule marchandise, et chaque jour, son stock diminue. A la fin, s'il n'est pas mort auparavant, il n'a plus rien à vendre, et il plie boutique. C'est un failli du muscle, il ne lui reste plus qu'à descendre dans la cave de la société pour y mourir misérablement.  
   J'ai appris, ensuite, que le cerveau était également une marchandise. Lui aussi est différent du muscle. Un vendeur de cerveau est encore dans sa prime jeunesse quand il n'a que cinquante ou soixante ans, et ses salaires atteignent des taux plus élevés que jamais. Mais un travailleur est épuisé ou rompu à quarante-cinq ou cinquante ans. Je suis allé dans la cave de la société, et je n'aime pas cet endroit pour y habiter. Les tuyaux d'arrivée d'eau et de vidange ne sont pas en bon état, l'air n'est pas sain à respirer. Si je ne peux pas vivre à l'étage de la réception de la société, je peux, en tout cas, essayer le grenier. C'est vrai, là, le régime est peu abondant, mais, au moins, l'air est pur. Si bien que j'ai décidé de ne plus vendre de muscle et de devenir marchand de cerveau.  
   Alors commença une poursuite frénétique du savoir. Je suis retourné en Californie pour ouvrir les livres. Tandis que je m'équipais ainsi pour devenir marchand de cerveau, il était inévitable que je me mette à fouiller la sociologie. J'ai trouvé là, exprimés d'une manière scientifique, dans une certaine catégorie de livres, les concepts sociologiques simples que j'avais déjà découverts moi-même. Avant ma naissance d'autres esprits, plus développés que le mien, avaient exprimé tout ce que je pensais, et bien davantage. J'ai découvert que j'étais socialiste.
   Les socialistes étaient révolutionnaires, dans la mesure où ils luttaient pour renverser la société telle qu'elle existe actuellement, et avec des matériaux, construire la société de l'avenir. Moi aussi, j'étais socialiste et révolutionnaire. J'ai adhéré aux groupes de révolutionnaires ouvriers et intellectuels, j'ai pris pour la première fois contact avec la vie intellectuelle. J'ai trouvé là des intelligences pénétrantes et de brillants esprits, car j'ai fait la connaissance de membres de la classe ouvrière qui, bien qu'ayant les mains calleuses, avaient un cerveau solide et alerte; des prédicateurs défroqués ayant une conception trop large du christianisme pour faire partie d'aucune congrégation d'adorateurs de Mammon; des professeurs victimes de l'asservissement de l'université à la classe dirigeante et chassés parce qu'ils se hâtaient trop d'étendre leurs connaissances en essayant de les appliquer aux affaires de l'humanité.
   J'ai aussi trouvé là une foi chaleureuse dans l'idéalisme humain et rayonnant, les douceurs de l'altruisme, du renoncement et du martyre - tout ce qu'il y a de splendide et de stimulant dans l'esprit. Là, la vie était propre, noble et en mouvement. Là, la vie se réhabilitait, devenait merveilleuse et glorieuse; et j'étais heureux d'être vivant. J'étais en contact avec de grandes âmes qui mettaient la chair et l'esprit bien au-dessus des dollars et des cents et pour qui le faible cri plaintif de l'enfant des faubourgs mourant de faim avait plus d'importance que tous les ambitieux problèmes de l'expansion commerciale et de la suprématie mondiale. Autour de moi, il n'était question que de buts nobles à atteindre, d'efforts courageux, mes journées et mes nuits n'étaient que soleil et lumière des étoiles, feu et rosée, avec, devant mes yeux, brûlant et rayonnant sans cesse, le saint Graal, le Graal du Christ, l'humanité chaude, depuis longtemps souffrante et maltraitée, qu'il convenait de secourir et finalement de sauver.
   Et moi, pauvre fou, je prenais tout cela comme un simple avant-goût des délices que je trouverais plus haut, au-dessus de moi, dans la société. J'avais perdu bien des illusions depuis l'époque où je lisais les romans de la « Seaside Library » dans un ranch de Californie. Je devais en perdre encore beaucoup parmi celles que j'avais conservées.
   Comme marchand de cerveau, j'ai remporté du succès. La société m'ouvrit ses portes toutes grandes. J'entrai directement à l'étage du salon, et mes désillusions firent de rapides progrès. Je dînai avec les maîtres de la société, avec les épouses et les filles de ces maîtres de la société. Les femmes étaient magnifiquement habillées, je le reconnais; mais je fus naïvement surpris de m'apercevoir qu'elles étaient faites de la même argile que toutes les autres femmes que j'avais connues tout en bas de l'échelle, dans la cave. « L'épouse du colonel et Judy O'Grady étaient soeurs sous leurs peaux » - et leurs robes.
   Ce n'était pas cela, toutefois, autant que leur matérialisme, qui me choquait. C'est exact, ces femmes magnifiques, magnifiquement habillées, jacassaient sur des charmants petits idéaux et de chers petits problèmes moraux; mais en dépit de ces bavardages, la note dominante de leur vie était matérialiste. Et elles étaient si sentimentalement égoïstes! Elles participaient à toutes sortes de charmantes petites oeuvres de charité, elles le faisaient savoir à tout le monde, alors que ce qu'elles mangeaient et les magnifiques robes qu'elles portaient, était payé par des dividendes tachés de sang versé par la main-d'oeuvre enfantine, fruit du travail intensif, et même de la prostitution. Lorsque j'énonçais ces faits, croyant dans mon innocence que ces soeurs de Judy O'Grady allaient sur-le-champ se dépouiller de leurs soieries et de leurs bijoux souillés de sang, elles s'énervaient au contraire, s'irritaient, et me lisaient des prêches sur l'absence d'esprit d'économie, la boisson, et la dépravation innée qui sont à l'origine de tous les malheurs dans la cave de la société. Quand je répondais que je voyais très bien comment l'absence d'esprit d'économie, l'intempérance et la dépravation d'un enfant de six ans à moitié mort de faim le faisaient travailler toutes les nuits pendant douze heures dans une filature de coton des États du sud, ces soeurs de Judy O'Grady se sont attaquées à ma vie privée et m'ont traité d'« agitateur », comme si, en vérité, cela avait mis fin à la discussion.
   Et je ne m'en suis pas mieux tiré avec les maîtres en personne. Je m'attendais à trouver des hommes propres, nobles, vivants, avec des idéaux propres, nobles, vivants. Je me suis trouvé parmi des hommes occupant des postes élevés - prédicateurs, politiciens, gens d'affaires, professeurs, journalistes. J'ai mangé de la viande, bu du vin, avec eux, été avec eux en automobile, et je les ai étudiés. C'est vrai, j'en ai trouvé beaucoup qui étaient propres et nobles; mais à part quelques rares exceptions, ils n'étaient pas vivants. Je crois vraiment pouvoir compter ces exceptions sur les doigts de mes deux mains. Là où ils n'étaient pas vivants parce que pourris, vivant d'une vie malpropre, ils étaient simplement des morts non enterrés, - propres et nobles, comme des momies bien conservées, mais pas vraiment vivants. Dans cet ordre d'idées je peux faire spécialement mention des professeurs que j'ai rencontrés, des hommes qui réalisent cet idéal de l'université décadente, «la poursuite sans passion de l'intelligence sans passion ».
   J'ai connu des hommes qui invoquaient le nom du Prince de la paix dans leurs diatribes contre la guerre, et qui mettaient des fusils dans les mains de détectives privés pour qu'ils s'en servent pour descendre les grévistes dans leurs propres usines. J'ai connu des hommes bouleversés d'indignation devant la brutalité des matches de boxe, qui participaient à la falsification des aliments qui tuent chaque année plus d'enfants que le sanglant Hérode lui-même.
   J'ai parlé dans des hôtels, des clubs, des maisons particulières, des compartiments de chemins de fer, sur le pont de paquebots avec des capitaines d'industrie et je me suis étonné du peu de chemin qu'ils avaient parcouru dans le royaume de l'intellect. Par contre, j'ai découvert que leur intellect, pour ce qui est du sens des affaires, était anormalement développé. J'ai également découvert que leur moralité, quand il s'agissait d'affaires, était nulle.
   Ce gentleman délicat, au physique aristocratique, était un directeur homme de paille, un jouet entre les mains de sociétés qui volaient secrètement les veuves et les orphelins. Ce monsieur, qui collectionnait les belles éditions, qui était un mécène littéraire, subissait le chantage du patron mafflu et aux épais sourcils noirs d'un groupement faisant de la politique municipale. Cet homme publiait un journal insérant de la publicité pour des spécialités pharmaceutiques, il n'osait pas imprimer ta vérité sur ces produits par crainte de perdre ses recettes. Il m'a traité de chenapan démagogue parce que je lui avais dit que son économie politique datait de l'Antiquité et sa biologie de Pline.
   Ce sénateur était le Jouet, l'esclave, du chef d'un important groupement politique, sans aucune éducation, une marionnette entre ses mains. Ce gouverneur et ce juge à la Cour suprême se trouvaient dans le même cas. Et tous les trois voyageaient en chemin de fer avec des titres de transport gratuits. Cet homme, qui parlait avec sobriété et sérieux des beautés de l'idéalisme et de la bonté de Dieu, venait à peine de trahir ses camarades dans la conclusion d'une affaire. Cet homme, pilier de l'Église et important soutien des missions étrangères, faisait travailler dix heures par jour ses demoiselles de magasins pour un salaire de famine, et, de ce fait, encourageait la prostitution. Cet homme, qui subventionnait des chaires dans des universités, se parjura devant les tribunaux pour une question de dollars et de cents. Et ce magnat des chemins de fer a trahi sa parole de gentleman et de chrétien en accordant un rabais à un capitaine d'industrie qui était engagé avec un autre capitaine d'industrie dans une lutte à mort.
   C'est la même chose partout, crime et trahison, trahison et crime - des hommes qui sont vivants, mais qui ne sont ni propres ni nobles, des hommes qui sont propres et nobles mais qui ne sont pas vivants. Il y a maintenant la grande masse sans espoir, qui n'est ni noble ni vivante, mais simplement propre. Elle ne pèche pas activement ni délibérément. Mais elle pèche par passivité et ignorance en acceptant l'immoralité générale et en en profitant. Si elle était noble et vivante, elle ne serait pas ignorante, et elle refuserait de prendre sa part des profits de la trahison et du crime.
   Je me suis aperçu que cela ne me plaisait pas de vivre à l'étage du salon dans la société. Intellectuellement j'étais excédé. Moralement et spirituellement, j'étais écoeuré. Je me rappelais mes intellectuels et mes idéalistes, mes prédicateurs défroqués, mes professeurs congédiés, et les travailleurs à l'esprit clair, ayant la conscience de classe. Je me rappelais mes jours de soleil et mes nuits de lumière des étoiles, où la vie était une merveille sauvage et douée, un paradis spirituel d'aventure altruiste et de romanesque moral. Et je vis devant moi toujours brûlant et étincelant, le saint Graal.
   Si bien que je suis retourné à la classe ouvrière, dans laquelle je suis né, à laquelle j'appartiens. Je ne me soucie plus de monter. L'imposant édifice de la société qui s'élève au-dessus de ma tête ne recèle pour moi rien de délectable. C'est la fondation de cet édifice qui m'intéresse. Là je me contente de travailler, le levier à la main, au coude à coude avec les intellectuels, les idéalistes, les travailleurs ayant la conscience de leur classe, en prenant de temps à autre une prise solide pour secouer tout l'édifice. Un jour, lorsque nous aurons pour travailler quelques mains et quelques leviers de plus, nous le renverserons, en même temps que tous ces vivants pourris et ces morts sans sépulture, son égoïsme monstrueux et son matérialisme sordide. Alors, nous nettoierons la cave et nous construirons une nouvelle habitation pour l'humanité, dans laquelle il n'y aura pas d'étage de salon, où toutes les pièces seront claires et aérées, et où l'air qu'on y respire sera propre, noble et vivant.  Telles sont mes perspectives. J'aspire à l'avènement d'une époque où l'homme réalisera des progrès d'une plus grande valeur et plus élevés que son ventre, où il y aura pour pousser les hommes à l'action un stimulant plus noble que le stimulant actuel, qui est celui de leur estomac. Je garde intacte ma confiance dans la noblesse et l'excellence de l'espèce humaine. Je crois que la délicatesse spirituelle et l'altruisme triompheront de la gloutonnerie grossière qui règne aujourd'hui. Et en dernier lieu, ma confiance va à la classe ouvrière. Comme a dit un Français : « L'escalier du temps résonne sans cesse du bruit des sabots qui montent, et des souliers vernis qui descendent. »

CE QUE LA VIE SIGNIFIE POUR MOI (Jack London-1906)
Sans doute le plus beau, le plus souvent reproduit, traduit ou cité, de tous les textes socialistes de Jack London. Paru en mars 1906 dans la rubrique « What Life Means to Me », ouverte chaque mois par le magazine Cosmopolitan à des personnalités de la politique, des lettres et des arts. Recueilli aussitôt sous forme de brochure, il a été diffusé de façon massive par The Intercollegiate Socialist Society (organisation chargée de la propagande socia­liste dans les universités) dont London était le président et, avec U. Sinclair, le co-fondateur. (Introduction de Francis Lacassin - Jack London - Tome VI de la collection "Bouquins" chez Robert Laffont - 1990)
Grâce soit rendu à Mr Lacassin pour son travail extraordinaire sur le grand Jack.

lundi 27 mai 2013

K


K, comme Kurosawa (Akira) 


C'était l'époque des vestes de tweed avec des pièces aux manches. Très chic le tweed !  Du moins, on  le pensait  tous et  surtout très intellectuel. Dans le hall de la cinémathèque de Chaillot il était très important de passer pour un intellectuel, un  vrai penseur du cinéma. Le genre de type qui connait la totalité des plans d'un film majeur et qui se sent capable d'en discuter de longues heures avec un autre type très chic vêtu d'une autre veste de tweed avec des pièces aux manches.
On pouvait croiser également les porteurs de bouquins. Des boutonneux aux cheveux gras, avec sous leurs bras les ouvrages  spécialisés racontant la vie et les films de Kurosawa, Welles ou Lang. Le porteur quadrillait le hall en fixant les chics types en veste de tweed, à travers les carreaux de ses épaisses lunettes, avec une expression qui voulait dire : "j'ai abandonné mes lectures juste le temps du film, ensuite, je repars dans ma chambre de bonne."
 Les porteurs et les vestes de tweed étaient tous d'accord sur un seul  point : rosser immédiatement les raconteurs si on en rencontrait dans la file d'attente.
Le raconteur était celui qui la ramenait toujours en prétendant que la version projetée cet après-midi là était nulle. Bien entendu, lui seul avait eu  la chance de visionner la vraie version et il était prêt  à vous la raconter sur le champ, ainsi que les relations tendues entre le couple vedette du film et le réa (en ce temps- là, on disait déjà réa, c'était aussi très chic.)
Enfin, il y avait ceux que l'on appelait les clodos (et ça, c'était pas très chic de notre part.) Homme ou femme déjà âgés portant des vêtements élimés et qui n'étaient attirés dans ce lieu ni par le nom du réa ni par celui de sa vedette mais plutôt par le prix modique de l'entrée et le chauffage de la salle.
C'est là, assis dans un fauteuil défoncé entre un clodo qui n'avait pas changé de chaussettes depuis des mois et un porteur qui s'est mis à ronfler dès les premiers plans du film, que j'ai vu pour la première fois  Entre le ciel et l’Enfer  ou L’Enragé.

 Aujourd'hui, les vestes de tweed sont cachées au fond du placard avec des boules de naphtaline dans les poches, les porteurs lisent sur internet et les clodos ne vont plus au cinéma, les places sont  devenues beaucoup trop chères.
Nostalgique, moi ? Certainement pas.
Julius Marx
Autres articles sur le maître japonais dans ce blog et dans toutlesautresssappellenthal.

dimanche 26 mai 2013

J

J , comme Joyce




Tout ceci débute lentement, presque gentiment; avec des amours de jeunesse, des territoires interdits et des maisons hantés.
Et puis, au fil des seize histoires, les enfants grandissent. Les adultes se prennent alors à rêver à une belle histoire d'amour, une vie familiale sans aucune tâche de naissance. Mais, bien entendu, on n'échappe pas à l'implacable destin. Comme l'écrivait déjà Edgar Pöe : "des hommes meurent avec le désespoir dans le coeur et des convulsions dans le gosier à cause de l'horreur des mystères qui ne veulent pas être révélés ".
Edgar Pöe  encore que l'auteur cite dans une post-face magnifique où elle s'interroge sur l'origine et la définition de ce qu'elle nomme le grotesque. Aujourd'hui, on appellerait cela le thriller mais, admettons que ce grotesque trouve largement sa place au sein du genre noir psychologique à côté d'une autre femme comme Margaret Millar.
Dans toutes ces histoires c'est bien ce qui est caché qui nous préoccupe et qui finit par nous hanter.
Une autre grande dame écrivait aussi ceci :" j'aimerais que les mots que vous avez prononcés puissent apaiser la tristesse de mon coeur. Et il en irait ainsi dans un Univers un peu plus simple que le nôtre... Mais il y a ...Il y a comme un noeud dans ce monde, quelque chose que nous ne comprendrons jamais." (Anna Maria Ortese).
Si le contenu s'inspire de la vie et de sa banalité magique, l'écriture nous bouscule sans ménagement. Ainsi , nous pouvons lire des qualificatifs comme" agent responsable" pour présenter une femme seule avec son enfant, ou ceci encore pour parler d'un couple: "il avait une pointe de regret que leur vie se fût scindée en vies."
Comme chez tous les grands écrivains, il n'est pas rare de poser le livre  sur le côté, de soupirer légèrement et de se mettre à réfléchir longuement à la phrase parfaite que l'on vient de lire.
Lisez encore ceci et soupirez autant que vous voulez, sur ce blog , vous êtes totalement libres .
"Les journées étaient des objets extérieurs. Elle s'en débrouillait avec adresse parce ce qu'elles n'étaient pas entièrement réelles...
Cette journée, qui était le dernier vendredi du mois, passa par vagues irrégulières, comme une flottille de nuages. Comme des nuages d'avril menaçants, gonflés et plissés par la pensée. Comme une procession de cerveaux à demi ivres. La femme s'efforça de se concentrer sur son travail car après tout c'était sa vie publique, sa vie extérieure, une vie ayant autant de valeur que n'importe quelle autre dans la société de consommation capitaliste où elle s'était retrouvée mener son existence, alors que le siècle lui-même, déclinant et épuisé, s'acheminait vers sa fin, sans doute pas l'apocalypse flamboyante à laquelle sa génération avait prétendu croire, mais, oui, assurément, une fin, un terme, et un "nouveau" siècle à venir sur le calendrier, qui enterrerait le nôtre avec l'impatience de tout ce qui est nouveau, jeune, vigoureux et affamé."
En entrant dans la maison Oates, préparez vous à oublier illico tout ce qui cherche vainement à s'appeler littérature.

samedi 25 mai 2013

I

I, comme Brautigan (Richard, et la pêche à la truite)




Brautigan, impossible de le caser quelque part.
Il habite dans une belle bibliothèque, parfaite de tempo, luxuriante et américaine.
Son horloge marque minuit et midi en même temps. La bibliothèque est profonde, emportée comme un enfant qui rêve, jusque dans l'obscurité des pages.
Il est donc naturel de le voir occuper la place du I ( place traditionnellement  réservée à la pêche à la truite en Amérique) dans cet abécédaire.


Nombreux articles à lire dans ce blog.
Les premières lignes sont extraites de L'avortement.