mardi 18 mars 2014

Le Polar est Juste



La plupart des humains savent que la petite ville de Vevey se trouve en Suisse. Ils le savent pour avoir, au moins une fois dans leur vie, consulté l’adresse de la multinationale alimentaire Nestlé sur un des  nombreux produits de la firme, avant ou après sa consommation. Rappelez-vous, les charmants petits oiseaux perchés sur un nid. Ne perdons donc pas de temps et filons tout de suite sur la rive nord du lac Léman, que les autochtones et leur syndicat d’initiative appellent, peut-être avec un brin d’ironie, la Riviera Suisse.  Peter Belcker descend  la double spirale  du grand escalier central du siège de la société. Son impeccable costume gris anthracite est en parfaite harmonie avec la teinte naturelle de ses cheveux. Le manager se sent pleinement satisfait des différentes négociations  menées au cours de cette longue journée de travail pour le compte de « sa maison-mère ». Satisfait  d’avoir impacté, importer et  finalisé,  il ressent, et c’est bien naturel, l’habituelle et nécessaire période de décompression. Dans sa tête, les bilans et les chiffres se disputent le leadership.  Mais, s’il est logiquement  fier des services rendus, il sait aussi qu’il  ne doit surtout pas le montrer. Comme l’ensemble des cadres performants de la firme, il prend grand soin de ne pas afficher ses émotions, même si une grande majorité des employés, à cette heure tardive, a déjà déserté les bureaux. C’est   cette règle tacite qu’il  récite à voix basse en entrant dans l’ascenseur. Il est conscient que la possibilité de croiser un de ces modestes travailleurs d’une quelconque république bananière occupé à récurer le sol n’est pas à écarter. Un homme du monde capitaliste, celui des vainqueurs, doit savoir se contenir et tenir son rang.
Quatre étages plus bas, dans le sas 435 B, il compose les huit chiffres de sa porte codée. Pour ces chiffres, il ne doit faire aucun effort de mémoire. Par précaution, il avait choisi, à son entrée dans la grande maison, les deux derniers chiffres de sa date de naissance 53, ceux de son épouse Elsa, 55 et enfin ceux de ses  deux enfants Charles,  91 et Noémie, 93. La lourde porte s’ouvre sur le parking en chuintant.
Il n’a pas fait trois pas dans l’allée centrale que les rampes de néons s’allument une à une, nimbant le sous-sol d’une clarté jaunâtre.  Prudent, Belcker tourne alors rapidement  la tête à droite, puis à gauche, pour bien s’assurer que l’endroit est totalement désert. Alors, seulement à cet instant, il se détend légèrement et se laisse aller à fredonner un petit air, très en vogue en confédération helvétique. Dans cette fredaine  populaire, il est essentiellement question d’un homme incapable de  choisir entre deux très belles et pulpeuses femmes ; l’une brune, l’autre blonde.
Question grosse berline, Belcker pense alors qu’il a vraiment  fait le bon choix en ouvrant la portière de son Audi S8 (ne rejetant que 235g de CO2 dans l’atmosphère.) Installé au volant, il glousse de satisfaction en entendant le rugissement sauvage de son dix cylindres, au moment même où son pied  enfonce la pédale d’accélérateur. Accompagné par la sixième symphonie de Gustav Malher, Belcker  remonte allegro vers la lumière.  Lorsque la guérite du gardien se présente, il coupe la musique et baisse sa vitre pour adresser quelques mots au préposé, comme il en a pris l’habitude.  Une faiblesse? Certainement pas. Un bon chef doit toujours garder un œil bienveillant sur ses troupes. Cette phrase, copiée lors d’un récent séminaire, l’avait totalement conquis.  Et puis, la conversation (appelons-la plutôt échange verbal) ne dépasse jamais  les quelques mots. Les sujets  en sont la pluie et le beau temps, principalement, et quelquefois, au moment des fêtes de fin d’années, la famille. Sûr de lui, Belcker relève  la tête en affichant  son sourire efficace et rassurant de communicant.
-Alors, Monsieur Max, quelles nouvelles aujourd’hui ?
L’homme de la guérite se penche vers l’avant. Sa tête sort de l’ombre. Une grosse tête noire comme du charbon, totalement rasée, avec des petits yeux mobiles qui brillent comme deux perles fluorescentes. A ce moment, les yeux de Belcker sont grands ouverts. Ils disent « mais, vous n’êtes pas Max ! »
-On  n’échappe pas à son destin, dit l’apparition, d’une voix étonnement caverneuse.
- Mais…Qu’est-ce que… lâche simplement Belcker,  avant de voir jaillir de la guérite une lance, ou  une sagaie, qu’importe…  Il n’a pas le temps de donner une réponse. La lame  trouve facilement son chemin dans le cou de Belcker. La pointe effilée transperce la chair blanche. Des jets de  sang réguliers éclaboussent sa chemise, les sièges, le tableau de bord et le pare-brise de la voiture.  Belcker s’effondre sans un bruit  sur le siège passager alors que la tête noire disparait  dans les profondeurs de la guérite.
De nouveau, tout est calme. Pourtant, on peut entendre une petite voix. Oui, une voix céleste qui récite un vers de Rilke.
La mort est grande nous lui appartenons
bouche riante quand nous nous croyons au milieu de la vie,
elle ose pleurer au beau milieu de nous.

Julius Marx

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