samedi 16 novembre 2013

Les portes du Paradis (7)

J'aimerais tant....




Nous arrivons juste avant le coucher du soleil. Sur le lungomare nous ne sommes pas seuls ! Pourtant   c'est le calme, presque le recueillement qui l'emporte. La plupart des visiteurs, assis sur les bancs ou à la terrasse des nombreux restaurants et cafés, attendent patiemment et sans bruit l'instant fatidique ou le soleil plongera dans la mer.
Bien sûr, nous avons déjà vu la mer ( nous habitons même sur les rives de la méditerranée)
Bien sûr, nous avons déjà pu apprécier les couleurs si particulières de ce crépuscule
Bien sûr, nous savons que la photo est presque banale
Bien sûr, nous savons que tout ceci est d'un conventionnel
Bien sûr...

Le Dieu d'or
Et puis, ensuite, il y a la visite du centre historique. La ville est d'or.





Le Dieu d'or du crépuscule verse un baiser sur les grandes figures délavées sur les murs des hauts palais, les grandes figures qui aspirent comme lui à un souvenir plus antique de gloire et de joie.



 Et l'amer, l'aigu balbutiement de la mer  aussitôt éteint à l'angle d'une rue: éteint, apparu et aussitôt éteint !


Le soir venu, les places sont envahies de vendeurs ambulants. Un vieux sicilien vend des châtaignes pour les locaux et des groupes d'immigrés des babioles chinoises pour tous.
Loin du tumulte, nous réussissons à dénicher  un agréable petit restaurant (friture de la mer et pâtes à la Norma) avec un vin blanc d'Insolia.


Les guitares sonnaient  au train solennel de la déesse. 
Des parfums divers changeaient l'air, l'accord des guitares s'adoucissait depuis une ruelle ambiguë dans l'harmonieuse clameur de la rue qui descendait escarpée à la mer.Les enseignes rouges des boutiques promettaient des vins d'orient à la profonde splendeur opaline tandis que devant moi tremblant la vie passait dans les immortelles formes sereines.
(Dino Campana / crépuscule méditerranéen )

Il faudrait que je vous parle de l'endroit magnifique où nous avons dormi, mais, plus tard, plus tard...
(A suivre )
Julius Marx

jeudi 14 novembre 2013

Les portes du Paradis (6)

La Chine, les USA et les intouchables.
Si, en nous accueillant la veille, notre logeuse s'était montrée plutôt avare de paroles, au moment du petit-déjeuner, ce fut complètement l'inverse. Travaillant comme assistante sociale dans un centre pour les réfugiés, elle nous donna beaucoup d'informations sur la vie des familles échouées dans sa ville.
La conversation débuta avec le drame de Lampedusa  pour s'achever avec les conditions de travail en Chine, le rôle des Etats-Unis et le peuple des intouchables hindous.
J'en profitai pour glisser çà et là (entre le salaire moyen des Bengalis et la qualité de la confection chinoise) quelques lignes de  l'histoire de ces paysans siciliens  voulant partir pour le nouveau monde et abusés par l'un des leurs, écrite par Sciascia dans son recueil de nouvelles La mer couleur de vin.
Avant de nous séparer (quelques cafés plus tard) elle m'a promis de lire le livre.





Palazzollo Acreide
Le bourg est surtout réputé pour ses ruines antiques mais, une fois n'est pas coutume, je tiens à visiter la charmante boucherie-charcuterie que j'ai repéré sur la place du village.
A l'intérieur, le visiteur a le choix ; il peut lever les yeux et découvrir les longues rangées de saucisses alignées qui sèchent sur une perche de bois ou bien porter son attention sur la vitrine réfrigérée où sont exposés  les différentes pancetta ou la couche de gras est au moins aussi importante que la couche de viande!
L'accueil n'est pas des plus chaleureux, qu'importe..
Je demande si la saucisse est prête à supporter le voyage jusqu'aux rives africaines. Pour toute réponse, le patron en personne nous coupe une dizaine de rondelle.  Nous goûtons. Je m'étonne de trouver des petits morceaux de fenouil très fins dans la viande.
-Sans fenouil, cette saucisse ne s'appellerait pas saucisse de la vallée de la Madonie. Répond le boucher sur un ton qui ne prête pas à la polémique.
Nous achetons. Nous sortons.





En route vers Siracusa
La route s'immisce dans d'interminables plantations d'agrumes. Bon nombre d'exploitations ont aujourd'hui choisi l'option  complément de revenu sous la forme du label Agriturismo (biologique, bien sûr).En réalité, pour la plupart, ce sont de luxueux hôtels financés par la communauté européenne et d'autres dont nous tairons le nom et la raison sociale. Sur les lieux même où les paysans peinaient il n'y a pas si longtemps sous un soleil de plomb, des groupes de touristes japonais, américains et anglais profitent maintenant de ce même soleil. Confortablement installés dans leurs transats au bord de magnifiques piscines, ils savourent le temps qui passe si lentement ici.
Nous entrons dans une de ces "fermes" à l'heure de la sieste.Personne en vue. A la réception, une vieille femme dort paisiblement sur son canapé devant la télé qui diffuse les informations.
C'est encore de Berlusconi dont il s'agit. Nous faisons le tour de la pièce, la femme ronfle toujours.
Nous trouvons le tarif des chambres et de l'huile d'olive et nous décidons illico de prendre la fuite.
Lorsque nous refermons la porte de la réception, la dame dort toujours et le cas Berlusconi n'est toujours pas tranché.
Qu'importe, puisque nous allons enfin voir Siracusa..
(A suivre)
Julius Marx

mardi 12 novembre 2013

Les portes du Paradis (5)

Les  belles sportives
Après les longues allées rectilignes du cimetière d'Enna, ce sont celles, plus caillouteuses et sinueuses du site de la Villa Romana Del Casale que nous remontons.
J'avoue mon inquiétude lorsque nous rangeons la voiture sur l'immense parking. J'ai  déjà visionné quelques photos de l'endroit  et  le nombre impressionnant de visiteurs circulant sur une file les uns derrière les autres a légèrement refroidi mon enthousiasme.
Mais, heureusement, même si nous ne sommes pas seuls, nous pouvons déambuler entre les différentes salles, toutes pavées de mosaïque, de l'antique maison romaine de la fin du troisième siècle.
Là encore, c'est l'émotion qui prime. Comment expliquer ce sentiment si fort, teinté de respect et de solennité que nous éprouvons l'un et l'autre en contemplant un tel spectacle?
Ma compagne tombe sous le charme de ces belles et jeunes sportives. Cette scène  d'une modernité incroyable nous laisse sans voix.




Restons groupés
Décidément, cette journée est placée sous le signe du tourisme. En arrivant dans la ville de Caltagirone, dont la spécialité est la céramique, nous sommes dépassés par plusieurs cars bondés de touristes . A ce propos, il faut bien dire  que la plupart des voyageurs  mettent un point d'honneur à éviter ces mêmes touristes alors qu'à l'évidence, ils font eux aussi partie de ce peuple d'envahisseurs.
Dans la cité, les commerçants ne se posent pas ce genre de question. Ils sont prêts à accueillir les excursionnistes ou les explorateurs sans aucune distinction.
Nous faisons halte dans un grand jardin public où la céramique est déjà bien présente.
Ce monstre est la base d'un imposant pot de fleurs.



Puis, nous achevons notre petit tour par la visite du gigantesque escalier entièrement recouvert de céramique qui fait la réputation de la ville.


Ici, le café est bien plus cher que dans les petits villages que nous avons déjà visités. Alors, nous reprenons la route.

La place des Murmures
Six heures du soir. Les explorateurs sont totalement perdus, égarés dans la campagne. Pendant un court instant, j'envie l'adepte des voyages organisés. Le problème, c'est de dénicher quelqu'un à qui demander son chemin. Au loin, nous distinguons deux voitures arrêtées sur le bas côté de la route.
Sauvés! Mais, lorsque nous interrogeons la femme qui se tient debout à côté des deux hommes occupés à siphonner de l'essence dans le réservoir d'une des deux voitures, nous comprenons tout de suite que nos problèmes ne font que débuter. Cette charmante dame nous renseigne mais, elle parle si vite que nous ne comprenons qu'un mot sur deux  à sa réponse. Quant à la curieuse activité des deux hommes, je préfère ne pas poser de questions.
Après une scène digne d'un film muet de Mack Sennett, nous trouvons enfin une solution. Avec de grands gestes, elle propose que nous  les suivions jusqu'à destination.
La ville où nous échouons à la nuit tombée s'appelle Grammichele. C'est une ville entièrement reconstruite  après un tremblement de terre (comme tant d'autres sur l'île) autour d'une monumentale place octogonale.
Nos sauveteurs nous abandonnent devant un des seuls bed and breakfast de la cité. Lorsqu'ils nous expliquent comment retrouver le centre-ville pour nous restaurer, nous secouons bêtement la tête en affichant un petit sourire niais.
 Plus tard, ( beaucoup plus tard) nous errons dans les rues vides. Je me demande ce qu'il est advenu de mon légendaire sens de l'orientation. Enfin,  nous nous installons épuisés à la terrasse d'un des deux ou trois restaurants ouverts ce soir-là sur la grande place. Le spectacle est grandiose. Le Palazzo Comunale et la Chiesa Madre sont illuminés. Nous manquons de superlatifs, c'est tout simplement à couper le souffle.
Là aussi, des petits groupes parcourent la place en murmurant. Les enfants jouent autour des statues contemporaines installées tout autour. Peu à peu, les cris, la musique et les bruits de la ville disparaissent. Nous n'entendons plus que le murmure.
(A suivre)
Julius Marx

lundi 11 novembre 2013

Les portes du Paradis (4)

L'invité surprise
Calascibetta
Ce matin-là, nous ne regardons pas le ciel encore désespérément bleu mais le sol. La cour, les escaliers et le chemin qui mène aux chambres sont recouverts d'une fine poussière noire. Aucun doute, il s'agit bien de cendre.Le patron du bed and breakfast nous attend dans la cuisine, son téléphone portable en main. Il est fier de nous montrer une vidéo de l'Etna en éruption qu'un de ses amis vient de lui envoyer. Ce qui devrait provoquer une peur légitime est plutôt vécu par les autochtones comme une sacrée démonstration de force. Cette relation particulière  entre le vrai Maître de l'île et ses sujets, nous en reparlerons plus tard. Pour l'instant, l'homme (plutôt prolixe, je ne sais si l'Etna est encore le responsable) énumère les différents maux de la société sicilienne. J'en profite pour caser dans notre échange les noms de Sciascia et Pirandello ( ce ne sera pas mon unique tentative pendant ce voyage et il me semble que ces grands écrivains sont un peu comme Victor Hugo, par exemple, en France : tout le monde connait leurs noms et leur réputation mais très peu ont lu leurs oeuvres. Mais, de cela aussi nous reparlerons plus tard.)

Là-haut



 La ville d'Enna et le village de Catalniscetta sont tous les deux perchés sur des pics rocheux et se font face. La visite des sites se mérite. Lorsque nous arrivons enfin à Catalniscetta après une vingtaine de kilomètres et un nombre impressionnant de virages serrés, nous n'avons qu'un seul souhait : profiter du soleil, sereinement  assis à la terrasse d'un café pour faire cesser au plus vite  le tournis qui nous a saisie. La seule question importante pour le moment est : prenons-nous notre cornetto avec de la crème à l'intérieur ou avec de la marmelade d'abricot?












Nous sommes dimanche. Les hommes et les femmes apprêtés traversent la grande place centrale pour se rendre à l'église. Et croyez-moi, les églises ici ne manquent pas! Sur cette place entièrement carrelée et limitée par des bancs de pierre, je remarque pour la première fois un curieux rituel . Des groupes d'hommes,par deux ou par trois, arpentent la place dans sa longueur et sa largeur en échangeant des paroles à voix basse.C'est probablement sur cette place que se règlent les conflits ou les affaires courantes. Dans ma tête, en observant le manège, j'ai enfin résolu mon propre conflit interne : je prendrai un cornetto à la marmelade et un autre à la crème.

Enna 
En Sicile, entrer dans une ville de moyenne importance comme Enna et en sortir sans se tromper de chemin relève de l'exploit. Mais, il faut bien avouer que grâce à ce coup de pouce involontaire des services municipaux, la chance nous  sourit.  En remontant une grande route bordée d'arbres que nous croyons être la nationale menant à Grammichele nous nous retrouvons subitement face à l' immense parking du cimetière de la ville. Nous sommes à quelques jours seulement de la fête des morts et les marchands de fleurs ambulants ont poussés plus vite que les géraniums. Nous décidons de visiter le cimetière.
Dans les allées, hommes, femmes et enfants sont occupés au nettoyage des caveaux familiaux (vous n'avez pas oublié l'éruption de l'Etna, j'espère).


Ce cimetière est une véritable petite ville et les caveaux sont tous d'une beauté solennelle.


 Tout est si calme, si apaisé, que c'est à peine si l'on entend le vent qui souffle entre les stèles et les petites chapelles.



Ce dialogue particulier entre un peuple et ses défunts nous laisse songeurs. Je n'ai plus rien à ajouter, je vous laisse avec le vent.
(A suivre)
Julius Marx


dimanche 10 novembre 2013

Les portes du Paradis (3)

Ritratto di ignoto
(le sourire d'un inconnu)
En rentrant de Bagheria, nous faisons halte dans un charmant bed and breakfast( prononcez lo béd ande ze braaakfaast). Nous nous attardons sur la  terrasse devant notre chambre qui  donne sur une petite rue. Toutes les portes et fenêtres sont ouvertes.Les rires des enfants, les applaudissements  jaillissant d'émissions de variétés télévisées, les chants et les quelques pétarades de moto tourbillonnent dans le vent frais et léger. La nuit, je tente d'écrire quelques lignes et renonce. Je relis les quelques strophes du poème de Mallarmé.
La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.
Fuir! là-bas fuir! Je sens que les oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux!
Rien ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
Ô nuits! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature.

Cefalu

Au matin, après un copieux petit-déjeuner sur la même terrasse ( les animateurs de la soirée ne sont pas encore levés) nous partons en direction de Cefalu.
Avant de quitter le village de Santa Flavia, nous nous arrêtons pour acheter du pain frais.
Derrière la vieille femme qui nous vend le pain, j'aperçois le boulanger ; un homme à la chevelure blanchie, autant par la farine que les années, qui se tient assis, les coudes sur les genoux, la tête basse, le regard fixé sur le carrelage de son laboratoire.

La route côtière n'est qu'un fin ruban  qui serpente entre de luxueuses villas, des baraques croulantes ou des hôtels abandonnés. Ca et là, les services des ponts et chaussés ont plantés, il y a très longtemps, quelques panneaux indicateurs qui désignent tour à tour le ciel, les profondeurs marines ou quelques lieux improbables... De toute évidence, c'est à l'automobiliste de deviner la bonne direction.
Enfin, voici Cefalu. 
La ville ne vit, ou ne survit, que grâce au tourisme. Sur le front de mer, les restaurants se succèdent, amarrés les uns aux autres, et les serveurs vêtus de petits gilets rayés et noeuds papillon, font le guet, comme des hommes de vigie, menus en main, pour accrocher au passage de providentiels clients ramenés par le ressac.




Entre deux échoppes de souvenirs, nous trouvons le palais de la fondation Mandralisca.
Le baron Enrico Piraino di Mandralisca, grand collectionneur, a rassemblé dans sa demeure de nombreuses collections. Après les animaux empaillés, les porcelaines, la vaisselle et les coquillage, nous sommes enfin devant " l'inconnu".
C'est un vrai choc, une émotion. Cet homme qui nous regarde, nous sourit, c'est un peu tous les hommes de l'île. Il y a tellement de vie dans cette toile  que je me demande si l'art n'est pas justement une histoire de communication, de transmission, de partage. Je laisse  aux savants et aux érudits les explications  ou les différents éclaircissements pour ne garder que l'émotion. (1)



La petite Madone
L'après-midi, loin des côtes, nous sommes perdus dans la montagne. Le vent est plus frais. Nous sommes entourés de vallons ou toutes les nuances de vert se disputent la primauté ( un vrai cauchemar pour le daltonien que je suis.) Les clochettes des troupeaux assurent l'ambiance musicale. Dans ce Paradis qui incite à la méditation, je remarque deux hommes, au loin, assis sur un talus. Lorsqu'ils se lèvent, quelques minutes plus tard, je vois bien qu'ils portent des fusils en bandoulière. Je préfère regarder plus bas, vers la vallée. Mais, au fond du ravin, c'est la carcasse d'une voiture calcinée qui monopolise mon attention.
-Nous sommes en Sicile,  me dit ma compagne avec un petit sourire.



Voilà que nous avons perdu la route de Calascibetta !Cette fois-ci, les panneaux indicateurs ne sont plus énigmatiques, ils n'existent plus!
Heureusement,  nous découvrons, perché sur un rocher, la seule habitation visible.C'est un café-restaurant à peine plus grand que l'échoppe d'un marchand ambulant. A l'intérieur, une jolie serveuse tente de nous expliquer comment rejoindre Calascibetta. Les explications sont toujours compliquées parce qu'ici, on ne cite jamais les noms de rue ou les numéros de nationales pour composer son explication. On choisit plutôt un olivier aux formes tortueuses qui incite à tourner à gauche, une maison d'angle au toit rouge  qui force à virer à droite ou une place à la géométrie toute particulière après laquelle le voyageur égaré devra compter sept ronds-points avant d'arriver à bon port.
Alors que nous sommes concentrés sur les données du rébus énumérées par la jolie fille, un policier municipal entre dans le jeu. Nous voyons tout de suite qu'il a du arriver dans le café de bonne heure ce matin. Il est rougeaud, il souffle, il a beaucoup de mal à respirer. Pourtant, il nous explique que quatre kilomètres plus loin, pas plus, la route se divise en deux, à l'endroit précis où s'élève la statue de la petite Madone. C'est donc en voyant la Madone que nous tournerons à droite pour rejoindre la route qui mène à Calascibetta. Il constate que nous sommes encore perplexes. Alors, il sort son portefeuille et en retire la cartolina (2) de la petite Madone qu'il nous offre.
Nous l'avons gardé sur notre tableau de bord pendant tout le voyage.
(A suivre)
Julius Marx

(1) Sur  Ritratto di ignoto ( le sourire d'un inconnu ou le sourire du marin) de Antonello de Messina, lire le merveilleux livre de Vincenzo Consolo Le sourire du marin inconnu. (Cahier Rouges-Grasset)
(2) Petite carte

jeudi 7 novembre 2013

Les portes du Paradis (suite)

Palermo
Dès la descente de l'avion, je ressens une étrange sensation. Croyez-moi si vous voulez mais j'ai l'impression d'être de retour à la maison. Moi, un natif de Seine-et-Marne qui choisit toujours de marcher sur le trottoir ombragé et qui n'aime pas particulièrement la pastèque ou la figue de barbarie. Mais c'est ainsi ; c'est avec un sourire béat que je passe les différents contrôles. J'ai envie de dire bonjour à tout le monde, de caresser les chiens policiers qui reniflent mes bagages. Les passagers qui attendent leurs valises, dans la longue file bruyante, doivent certainement me prendre pour un fumeur de crack.Je soupire, je me sens apaisé, au-dessus de cet aéroport grouillant de monde, assis tranquillement sur un charmant petit nuage tout  spécialement crée pour moi par le Dieu palermitain du ciel bleu.
Beaucoup plus tard, après deux bousculades suivies de scènes de panique,une confrontation musclée avec un loueur de voitures sourd-muet, nous sommes enfin sur la route. Je reste les yeux fixés sur la mer et puis sur la montagne qui dégringole jusque sur les plages.Je tourne tout juste à temps la tête pour entrevoir furtivement la grande stèle en forme d'aile d'avion, à la mémoire du juge Falcone, plantée sur le bord de l'autoroute. C'est peut-être un des nombreux problèmes de l'île : on admire trop la mer et le paysage et pas assez les stèles commémoratives ?

Bagheira
A moins d'une vingtaine de kilomètres d'une capitale bouillante nous nous retrouvons dans un petit bourg calme et apaisé. Nous nous extasions déjà devant les quelques villas qui bordent le corso principal, les devantures de magasin ou les balcons torsadés,  sans chercher à déterminer le siècle de leur construction. Nous venons visiter la Villa Palgonia, une de ces constructions extraordinaires et totalement hors du temps qui font la réputation de l'île. Si tout est moderne dans le jardin public que nous traversons, les bancs de pierre sont occupés par des joueurs de cartes. Les hommes qui jouent et les observateurs (très nombreux) sont tous silencieux et totalement absorbés par le jeu. Pas vraiment difficile de deviner que les mises doivent être importantes. (Pas de photo.)
Nous voici devant la villa à l'heure où le soleil montre quelques signes d'apaisement.
La visite débute par le jardin. Un visiteur pressé le jugerait sans doute « à l’abandon ». Mais, il faut prendre son temps pour découvrir cet inventaire de la végétation méditerranéenne. Cactus, orangers, citronniers, et à peu près  toutes les familles de plantes grasses reposent ici dans le calme.



Grâce  au  petit coup de fatigue du soleil, les fameuses statues  du mur d'enceinte deviennent encore plus lumineuses et souriantes. 


Elles donnent l'impression de se raconter des histoires drôles, sans s'occuper le moins du monde des deux spécimens de la société moderne très occupés à leur tirer le portrait.
A mes pieds, allongé dans l'herbe à l'ombre d'une branche de palmier, ce curieux personnage à la fraise semble méditer sur sa condition.



Nous sommes abasourdis. Pour un premier jour sur l'île, c'est déjà trop..
.

L'intérieur de cette villa magique ne déçoit pas. Il est à la mesure, ou plutôt à la démesure des lieux.



Comme bien souvent dans ce genre d’endroit marqué par le passé, on se prend à rêver. Nous voici conviés  à  une des soirées fastueuses organisées par Francesco Ferdinando II, Prince de Palagonia. Nous saisissons le verre de Marsala  qu’un valet vous présente, en répondant d’un sourire bienveillant au  maître de maison  qui nous invite à nous diriger  vers le salon de musique...
 Pardonnez-moi. Je vous abandonne dans votre siècle...
(A suivre)
Julius Marx

mardi 5 novembre 2013

Les portes du Paradis

Quand la chance(1) nous offre le privilège d'entrouvrir les portes du Paradis Sicilien, on reste un bref instant perplexe. On se demande si dans son futur récit  on choisira de favoriser le présent,



ou bien d' accorder  une  place plus importante au passé.


Et puis, après seulement quelques heures, on se rend vite compte qu'ici, le présent et le passé sont indissociables et qu'il est totalement impossible de  tenter de se glisser dans la vie des habitants de l'île sans garder constamment cette information  dans un petit coin de son  cerveau d'homme du continent.
Alors, par exemple, en dégustant du chocolat dans la ville de Modica, on ne sera pas étonnés d'apprendre que la réputation sucrée de la bourgade est née de la conquête espagnole au XVe siècle.
On ne sera pas surpris non plus en visitant la Médina de Palerme où d'importantes colonies indiennes, indonésiennes, chinoises ou africaines cohabitent dans une cacophonie indescriptible sous le regard  des quelques anciens siciliani qui observent calmement le monde  bouillonner autour d'eux, assis sur le seuil de leur boutique.Il va de soi qu'ici, l'immigration est inscrite dans l'histoire de chaque famille.
Ce regard en direction de l'étranger, ni insistant, ni bienveillant, mais surtout pas sournois ou méchant, intrigue le visiteur. Dans un premier temps, il déroute celui qui cherche à comprendre, à communiquer. Il doit vite s'habituer à être constamment dans la ligne de mire, comme un drôle de Winston Smith, en short et chemisette.
Et puis, enfin, il y a la parole. Ici, elle demeure rare et précieuse. Elle est souvent énigmatique ou mystérieuse et toujours brève. Les mots sont comptés.On les jurerait  aussi précieux que l'eau dans une vallée désertique.
Voilà, je pense que vous êtes maintenant prêts à entrer dans le Paradis.
Ouvrons les portes.



(A suivre)
Julius Marx





(1) Et de généreux donateurs