dimanche 15 mai 2016

Planète



La terre est belle.
Beau le nuage qui s’en va seul dans le ciel, semblable à un oiseau perdu et désorienté dans son vol. Beaux les astres, aux étranges, aux inquiètes lumières. Gardiens de l’espace infini, ils t’observent de loin, te connaissent mais tu ne les connais pas. Auraient-t-ils donc de la compassion pour toi qui ignores ce qui t’attends dès le seuil ? A moins que ces étoiles n’oublient que leur sort est aussi le tien.
Tendre est la clémente brise touchant les fronts dans l’été lointain des îles. Tendres les pluies, agiles sur l’herbe sèche. Tendre est le parfum de la femme inconnue qui va son chemin près de toi.
Belle fut notre rencontre avant de trébucher sur les détails. Elle avait l’allure d’un croissant de lune auquel étaient suspendus nos rêves.
Belle est la terre lorsque l’âme la quitte. Tel un astronaute à travers la vitre, je la vois bleue. Illuminée de l’intérieur, elle lève ses voiles blancs et me précède là où je vais.
Belle planète, notre terre, allant vers sa fin avec un étrange délice.

Issa Makhlouf

vendredi 13 mai 2016

Plage des enfants bruns



Aube à peine levée.
Devant les façades agressives en trompe-l’œil pour touristes
les enfants comédiens s’agitent.
Les projecteurs brûlent leurs chevelures de gorgone
et leurs chiens sont d’impassibles figurants.
Ils balancent leurs rêves dans la mer du Casanova de Fellini
 longue toile cirée
agitée de petits tremblements
par des milliers d’invisibles techniciens.
Plage des enfants bruns
plage des enfants à la peau sombre
au sourire  qui fait chavirer les royaumes.
Les filles sont enveloppées d’un voile de sucre
les garçons n’ont que leur peau à offrir au soleil.
Le monde et ses dangers ricochent autour d’eux.
Derrière le décor, les milliards et milliards
 de grains de sable du désert se préparent à l’offensive.
Comme chaque matin, les adultes vont les chasser
Comme chaque matin, un grand type efflanqué
va crier
Coupez !
Julius Marx

(Dahab-Mer Rouge-1 Mai 2016)  

jeudi 12 mai 2016

Bloody Mary







Et la poésie est une fille à gangsters
sur le siège arrière d’une voiture américaine.
Ses yeux sont appuyés comme une gâchette et le revolver
de ses cheveux tire
des balles platinées qui dévalent jusqu’à sa gorge.
Mettons qu’elle s’appelle Mary, Bloody Mary
et les mots se pressent hors de sa bouche comme le jus du
ventre de la tomate
qu’on a auparavant drôlement arrangée
sur l’assiette à salade.
Elle sait que la grammaire est la police de la langue
et l’antenne de sa boucle d’oreille
repère de loin la sirène.
Le volant va dévier le véhicule du point d’interrogation
vers le point final
et elle ouvrira la portière
pour se tenir au bord de la route en tant que métaphore
du mot
pute.

Ronny Someck
photo: Leslie Brooks (Blonde Ice- Robert Paige-1948)

mardi 10 mai 2016

L'évadée de l'évier



1.
Ô cérémonie de doigts
ô lessive.
Là le savon vert, coup de poing d’huile épaisse au marbre.
Là l’indigo hardi, quasi-violation
des eaux territoriales du blanc.
Où le dos
s’évapore
en quels paysages !
Fumées de la soude et de la noire lessiveuse.
Les aqueducs partent de mes vertèbres.
Le soir tombe sur le pot de confiture.
Nuées, nuées bouillies, amenant dans la cuisine l’hiver.
Qu’ai-je donc apporté ? J’ai décoré.
Je me retire un instant.
La marée du carrelage s’inverse.
L’autre face.
Dans le panier, les aubergines fraîches
sont de jeunes veuves
rompant leur deuil d’un rien de mauve.
Des oranges dans une assiette fumante
m’incitent.
Mais
les écailles du poisson dans l’évier, quelle précarité.
Mes paupières se ferment vers ce qui est vain.
Je lève à la lumière les verres de cristal,
sont-ils propres ?
Ils me lancent des éclats de diamant
et mon visage obscur
tel un torrent les évite.
Les lilas, les lilas du marché
Jusqu’au paradis mes prolongent.
Sauve mes secousses, brebis des vapeurs.
2.
Cocotte-minute, le saule bruissant
de ta vapeur s’élève.
Elle perce le béton. La terrasse
 est pleine d’illusions.
Mesurer mon esclavage, impossible.
Tout est rangé dans les armoires ?
Je réponds, Oui, mère.
Les détergents
l’origan
le lait
les gants de plastique.
Je me déplace dans le blanc.
Suspendue.
En ces instants j’appartiens à qui ?
La lune est fluide et toujours me submerge.
Je suis rarement pleine lune.
Fin de journée.
Le robinet se cristallise couleur plomb.
Dès aujourd’hui je cuisine pour mardi.
Dans la casserole nage le chou dans ses blancs linceuls.
Primitive, je me gaspille.
Par où elle entre, ai-je crié, cette lumière qui bouge les
Jardins
et d’un coup tout pataugeait presque au genou
dans l’éclat que laissait le gros sel.
J’avais mal.
J’ai éteint la hotte.
Tant pis s’il pleure, le mur, à grosses gouttes de vapeur.

Athina Papadaki

dimanche 8 mai 2016

Partir





Nous partons pour nous éloigner du lieu qui nous a vu naître et voir l’autre versant du matin.
 Nous partons à la recherche de nos naissances improbables. Pour compléter nos alphabets. 
Pour charger l’adieu de promesses. Pour aller aussi loin que l’horizon, déchirant nos destins, éparpillant leurs pages avant de tomber, quelquefois, sur notre propre histoire dans d’autres livres.
Nous partons vers des destinées inconnues. Pour dire à ceux que nous avons croisés que nous reviendrons et que nous referons connaissance. Nous partons pour apprendre la langue des arbres qui, eux, ne partent guère. Pour lustrer le tintement des cloches dans les vallées saintes. A la recherche de dieux plus miséricordieux. Pour retirer aux étrangers le masque de l’exil. Pour confier aux passants que nous sommes, nous aussi, des passants et que notre séjour est éphémère dans la mémoire et dans l’oubli. Loin des mères qui allument les cierges et réduisent la couche du temps à chaque fois qu’elles lèvent les mains vers le ciel.
Nous partons pour ne pas voir vieillir nos parents et ne pas lire leurs jours sur leur visage. 
Nous partons dans la distraction de vies gaspillées d’avance. Nous partons pour annoncer à ceux que nous aimons que nous aimons toujours, que notre émerveillement est plus fort que la distance et que les exils sont aussi doux et frais que les patries. Nous partons pour que, de retour chez nous un jour, nous nous rendions compte que nous sommes des exilés de nature, partout où nous sommes.
Nous partons pour abolir la nuance entre air et air, eau et eau, ciel et enfer. Riant du temps, nous contemplons désormais l’immensité. Devant nous, comme des enfants dissipés, les vagues sautillent pendant que la mer file entre deux bateaux. L’un en partance, l’autre en papier dans la main d’un petit.
Nous partons comme les clowns qui s’en vont de village en village, emmenant les animaux qui donnent aux enfants leur première leçon d’ennui. Nous partons pour tromper la mort, la laissant nous poursuivre de lieu en lieu. Et nous continuerons ainsi jusqu’à nous perdre, jusqu’à ne plus nous retrouver nous-mêmes là où nous allons, afin que jamais personne ne nous retrouve.

Issa Makhlouf

samedi 7 mai 2016

Scintillement





Peinture grise de terminus des cars
verte de commissariat
marron de salon de coiffure le matin
blanc sale du dispensaire
à l’autre bout du port
couleur pistache d’épicerie familiale
sols en plastique et chewing-gums écrasés
tables en formica rayé
plafonds lisses et poutres de béton
toutes choses de même teinte éclairées
par les mêmes tubes fluorescents.
D’où cet unique scintillement qui lie
entre elles toutes les villes
inconnues et lointaines du Sud.

Titos Patrikios               

vendredi 6 mai 2016

Continent perdu




Nous sommes montés de la mer comme du fond du
 brouillard
continent perdu parsemé d’ossements humains de vestiges
 archéologiques : habitation provisoire, cinq couches
de tombes et par-ci  par-là un temple et un bureau de placement.
Nous avons lu les inscriptions en écriture cunéiforme : elles parlaient de
nous
aussi n’avons-nous pas compris.
De temps en temps filait une voiture, carcasse calcinée sur fond de moignons d’arbres. Au loin sifflait la sirène du brouillard. Les buissons comme abattus par le poids de l’eau. Ici fut livré le dernier combat, précédé de tâtonnements aveugles
et de contacts intermédiaires et de science exacte. Le guide indécis
 ne savait rien de précis, enrhumé, sa voix comme la voix du grillon.
Nous nous sommes garés dans une auberge routière.
Avons fait assez bonne chère
mais la patience manquait. Par la fenêtre on apercevait une statue de pierre
aux formes érodées par l’eau : quelqu’un chevauche et quelqu’un est chevauché.
Les yeux bridés, étranger au lieu, probablement d’Extrême-Orient, le garçon.
Il faisait bon s’asseoir à côté de la cheminée, regarder la
télévision une télécommande
 à la main, s’abandonner à la façon des touristes et écouter
 la voix montant de la boite à lumière, ne parle ni ne blesse.
Continent perdu. Promesse tenue et non tenue, lieu
issu de la mer, lieu qui retournera à la mer, lieu pauvre en lumière, lieu
où l’on désire revenir, vous savez comme riment
ces mots. L’orchestre bon, peut-être
nègre. Une certaine lourdeur de satiété après le repas aussi
la serveuse au sein nu nouvelle mode ne reçut-elle
qu’un coup d’œil rapide.
Il faut toujours voyager, ne pas s’installer, comme jeunes
nous le pensions.
Seul le voyage assure une perspective, rabais pour qui paie
d’avance. Rien que
sortir - crie le prisonnier qui cogne désespérément  sur la
porte de la prison. Sortir
est aussi une loi de la nature : le poussin sortira de l’œuf,
sinon-
il mourra. Sortir est un droit. Exister non seulement ici
ou là
mais pour tous tant qu’il reste une chance plausible :
chanter sans parole, dans le mutisme du monde comme
la voix de la mer
un jour d’hiver, comme la nuit près de la plage,
s’asseoir parmi les étrangers et se taire
lorsqu’autour de soi tout s’engouffre vers le lieu d’où tout
sortit :
d’abord la végétation. Puis aussi les gens : hommes,
femmes et enfants, livres et montres à la main, tels des
réfugiés, billets,
lieu invisible, on appelle, autre lieu invisible,
on répond, les contrôleurs s’agitent et les soldats ration de
 fer en main
portent des vieillards  et de-ci de-là tombe une valise : valise
blessée, atteinte, qui ne voyagera plus et les bateaux déjà
là, toujours
là les bateaux qui arrivent ou qui partent de toute éternité
et comme en rêve
un monde qui ne fut, couvert de débris de verre et de prophètes
d’apocalypse
et de cris en juif, en allemand, en arabe et les eaux submergent
tout à la dérobée et le sable doux comme il y a des années
et on s’habitue

et il fait bon s’allonger sur le sable et ne pas se réveiller.

Nathan Zach