dimanche 28 octobre 2012

Lu un jour de deuil

Quota

Tout ce jour-là on avait tiré des oies
d'un affût au sommet de la falaise.
Dispersé un vol après l'autre, jusqu'à ce que nos canons de fusil
brûlent au toucher.
Les oies remplissaient l'air froid et gris. Mais on n'avait pas encore tué notre quota.
Le vent déviait nos coups dans toutes les directions.
Tard dans l'après-midi, on en avait quatre. Deux de moins que le quota.
La soif nous a fait quitter la falaise et descendre un chemin de terre le long du fleuve.

Jusqu'à une ferme misérable entourée de champs d'orge desséchés. Où, presque au soir,
un homme aux main partiellement dépourvues de leur peau nous a laissés puiser de l'eau à
un tonneau sous son porche.
Puis nous a demandé si on voulait voir un truc- une oie du Canada qu'il avait enfermée dans une barrique
à côté  de la grange. Barrique recouverte de treillis, aménagée comme un petit cachot.
Il avait brisé l'aile de l'oiseau  d'un coup de loin, dit-il, puis l'avait poursuivi et foutu dans la barrique.
Il avait eu une putain d'idée!
Il utiliserait cette oie comme appeau vivant.

Avec le temps cela se révéla être le truc le plus dingue qu'il avait jamais vu.
Ca attirait les autres oies  juste au-dessus de votre tête.
Si près qu'on pouvait presque les toucher avant de les tuer.
Cet homme avait autant d'oies qu'il voulait.
Et c'est pour ça que son oie recevait tout le maïs et l'orge qu'elle pouvait engloutir,
et une barrique, et où chier.

Je l'ai regardée longuement et, immobile, l'oie m'a regardé aussi.
Seuls ses yeux m'indiquaient  qu'elle était vivante.
Puis on est partis, mon pote et moi.
On avait encore envie de tuer tout ce qui bougeait ,
tout ce qui s'élevait dans notre champ de vision.
Je ne me souviens plus si on a tiré autre chose ce jour-là. J'crois pas.
Il faisait presque noir de toute façon.
Peut importe, à présent. Mais pendant des années et des années après ça, m'abreuvant  à une
source  d'amertume, j'ai pas pu oublier cette oie.
Je l'ai considérée différemment de toutes les autres, vivantes ou mortes.
J'ai fini par comprendre qu'on pouvait s'habituer à tout et ne plus être étranger à rien.
J'ai vu que trahison était un synonyme de perte, de faim.
Raymond Carver

Et puis ça, aussi..


C’était ça, oui, c’était bien ça ! Comment n’y avait-il pas
pensé plus tôt ? Ça expliquait tout ; il l’avait cherchée si longtemps, et aujourd’hui
Swinburne lui montrait la voie, la voie du
repos. Il avait tant besoin de repos !…
Il lança un coup d’œil vers le hublot. Oui, il était assez
large.
Pour la première fois depuis de longues semaines, il fut
heureux. Il avait enfin trouvé le remède à ses maux. Il reprit le
livre, relut la strophe à haute voix, lentement…
From too much hope of living,
From hope and fear set free,
We thank with brief thanksgiving
Whatever gods may be,
That no life lives forever
That dead men rise up never ;
That even the weariest river
Winds somewhere safe to sea.
(De trop de foi dans la vie, – De trop d’espoir et de trop de
crainte – Nous rendons grâce, en une brève prière – Aux dieux
qui nous en délivrent. – Et grâce leur soit rendue – Que nulle
vie ne soit éternelle. – Que nul mort ne renaisse jamais. – Que
même la plus lasse rivière – trouve un jour son repos dans la
mer.)
Ses regards se dirigèrent encore vers le hublot ouvert.
Swinburne lui avait donné la clef. La vie était sans intérêt, ou
plutôt elle l’était devenue ; elle était devenue intolérable. « Que
nul mort ne renaisse jamais ! » Ce vers l’émut d’une profonde
reconnaissance. C’était une des seules choses salutaires de la
création. Lorsque la vie devenait par trop douloureuse ou trop
fatigante, la mort était prête à bercer toutes les douleurs, toutes
les fatigues dans l’éternel sommeil. Qu’attendait-il ? Il était
temps de partir.
Jack London
Martin Eden

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