samedi 18 mai 2013

B



B  comme Ed Mc Bain

Mc Bain, c'est quelqu'un de ma famille, un type que j'aime à retrouver, et pas seulement pour les enterrements.



Ci-dessous un article paru il y a au moins un an.


Isola, c'est la ville d'Ed Mc Bain. Une ville imaginaire, certes, mais si réelle pourtant.
Dans cette ville, l'auteur s'intéresse plus particulièrement au commissariat du 87ème district et à ses inspecteurs. Et il fait beaucoup plus que de s'y intéresser, il les passe au grill, ses petits poulets!
Mc Bain accorde une part plus importante aux personnages qu'à l'intrigue ( il n'y a que les télé-cinéastes pour penser que l'intrigue seule est largement suffisante... les pauvres! Abandonnons-les à leur triste sort.)
Nous vivons avec les inspecteurs du 87 ème et l'enquête est le plus souvent prétexte à détailler, à analyser soigneusement, les flics et les habitants d'Isola. La radioscopie de Mc Bain fait mal ! Ainsi, dans The killer's choice (Victime au choix-1958) nous découvrons le patron d'un magasin de spiritueux beaucoup plus préoccupé par son stock d'alcool que par son employée qui vient d'être assassinée. Mais aussi dans Killer's Payoff (Crédit illimité- 1958)  le gérant d'un magazine populaire qui apprend la première phrase des grands romans  classiques par coeur etc..
Mais, revenons à notre basse-cour. Avec une habileté diabolique, Mc Bain nous fait découvrir ( plus efficacement que les instituts de sondage) une sorte de panel représentatif de cette société. S'il "donne" dans chaque roman son heure de gloire à chaque flic, c'est bien l'inspecteur Steve Carella (l'italo-américain) le médiateur et le modérateur du groupe. Un Mc Bain sans Carella (il en existe) c'est comme des pâtes sans parmesan. Les autres inspecteurs , vous les découvrirez seuls, petits veinards. Voyez maintenant comme Mc Bain nous présente Arthur Brown.
"Arthur Brown n'était pas un homme patient. Il avait eu la malchance de venir au monde avec la peau noire et un nom qui insistait encore sur sa couleur. Les racistes avaient vraiment de quoi s'amuser. Parfois, il se disait qu'il pourrait peut-être changer son nom et se faire appeler Goldstein, pour faire plaisir auxdits racistes qui s'en donneraient alors à coeur joie. Son impatience était née d'une attente perpétuelle. Arthur Brown regardait un homme et savait instantanément si sa couleur de peau allait ou non devenir une barrière infranchissable. Sachant cela, il attendait l'inévitable, avec impatience. Il était comme un homme assis sur un baril de poudre, une mèche allumée à la main, allumée par les hasards de la naissance et de la pigmentation."
Killer's Payoff (Crédit illimité) 1958

Bon, vous l'avez compris, il faut lire (ou re-lire) Mc Bain pour découvrir Isola, cette ville-femme comme il l'appelle lui-même dans The mugger(Le Voleur-1956)
"La ville ne peut être qu'une femme...
Vous l'avez connue, reposée après le sommeil, pure, avec ses rues vides..
Vous l'avez connue brûlante et irritable, frémissante d'amour ou de haine, provocante, soumise,cruelle, injuste, douce et poignante.
Elle est vaste et s'étale, parfois vautrée dans la crasse, et parfois elle pousse des cris de douleur et parfois aussi des râles d'extase.."

vendredi 17 mai 2013

Alphabet personnel

Je vis  mon dernier mois de quinquagénaire. C'est ainsi, inutile de se lamenter. Je pense plutôt à ceux qui n'ont pas eu cette chance. Vingt-six jours avant la date fatidique ! Tiens, vingt-six comme le nombre de lettres de l'alphabet. Il m'est donc venu une petite idée ( pas vraiment géniale, certes, mais bon.) Je vais simplement tenter d'énumérer vingt-six petits plaisirs, de ceux qui vous  enchante, vous aide et vous guide tout au long des années. Forcément, beaucoup manqueront à l'appel, mais inutile de m'en tenir responsable. Vous oseriez contrarier un presque sexagénaire?

A comme Amarcord



On peut traduire Amarcord par "je me souviens". C'est donc tout naturellement que je le place en tête de mon alphabet personnel.
Dans les années quatre-vingt, j'achète le script de ce film (novelisé, ou romancé comme il vous plaira de le qualifier) chez un bouquiniste (lui-même l'ayant récupéré dans le stock au rebut de la bibliothèque de Grenoble. C'est un détail important car j'ai aussi racheté, quelques années plus tard, un exemplaire de Bagatelles pour un massacre de Céline qui provenait lui-aussi de cet établissement. A cette époque, on ne pouvait se procurer ce livre que sous le manteau. Si vous tenez absolument à savoir pourquoi j'ai tenu à acheter cet immonde bouquin, attendez la lettre C. Bref, je ne louerai  jamais assez la place importante qu'a tenu la bibliothèque de prêt de Grenoble dans ma vie de lecteur.)
Le script d'Amarcord est de Fellini et Tonino Guerra. Autant le dire tout de suite c'est une pure merveille de poésie, d'humour et de nostalgie. Lisez ci-dessous l'introduction:

Je sais, je sais, je sais,
Un homme, à cinquante ans,
a toujours les mains propres.
Et moi je me les lave deux ou trois fois par jour.
Mais quand je les vois sales
Alors je me souviens
du temps où j'étais gosse.

Bien sur, il y a dans ce film un nombre incalculable  de scènes inoubliables. Mais, celle qui me fait encore rire aujourd'hui et qui m'émeut aussi, pour l'avoir tant de fois "joué" avec un qui n'est plus, c'est la scène de l'oncle de Bobo perché dans l'arbre et qui crie : "je veux une femme !"



Beaucoup plus tard encore, je suis allé pendant plusieurs années en vacances sur une plage de l'Adriatique. Pendant ces séjours, j'ai vraiment compris le véritable génie de Fellini qui a su mettre en scène et magnifier ce peuple si poétique.
Je termine avec un article écrit il y a quelques temps et qui raconte une de ces scènes de vie.

Comment j'ai rencontré le chien de Fellini 

Août 2003. Rosetto Degli Abruzzi. Italie.
Incontestablement, le ciel est de couleur bleu azur.
Après un bon café au bar Delle Rose, une visite au marché, je rejoins notre place réservée sur cette longue plage de sable fin de l'Adriatique.
Rangée numéro trois : deux parasols et quatre transats.
Ce village et ses habitants vous donne une petite idée du Paradis. Au Bar de plage de l'hôtel voisin, on vous sert le Campari avec des olives, du fromage et une assiette de friture, sans aucun supplément de prix, même le sourire est toujours compris.
J'ai emporté  Nouvelles pour une année de Pirandello. Les 247 nouvelles qui composent le bouquin naissent dans les 3600 pages du livre et s'achèvent devant mes yeux, sur le sable, parmi les familiers de la chaise-longue.
Pour que débute cette histoire, il faut attendre 17 heures. Laissons donc le temps s'étirer lentement entre les rires lointains des enfants, la musique au tempo saccadé venant de la piscine de l'hôtel poussée sans ménagement par la brise marine entre les branches des palmiers, le cri du marchand ambulant de noix de coco et la voix sourde, noyée dans le grésillement familier du haut-parleur fixé sur le toit d'une voiture, qui annonce le spectacle de cirque de la soirée, l'élection d'une Miss ou le grand film projeté dans les jardins de la Mairie.
Juste le temps d'achever la nouvelle intitulée Rien et voici qu'arrive le héros de cette fin d'après-midi.
Comme chaque jour à la même heure, il redescend tranquillement l'allée centrale de notre plage.
 A son passage, les occupants de la rangée quatre se relèvent. Un papy de la rangée deux réveille sa compagne qui dormait avec un journal sur le visage. Quelques enfants courent derrière lui en chantant ses louanges. Et puis, les baigneurs l'accueillent chaleureusement comme l'un des leurs. Il plonge dans l'eau claire et batifole sous les acclamations, les applaudissements, les rires. Notre héros n'est pas un héros comme les autres. Court sur pattes, le noir et le blanc se disputent la suprématie de son pelage. On retrouve également cette pacifique bataille autour de ses yeux : le gauche est entouré de noir et le droit de poils blancs. Personne ne prend le risque d'annoncer son appartenance à une race quelconque, mais à quoi bon? Cette singularité le classe illico dans la grande famille des chiens de cirque ou de cinéma.
Son bain quotidien achevé, il s'ébroue au milieu d'un cercle d'enfants qui piaillent de joie.
Maintenant, il a quelque chose de très important à faire, le temps du jeux et du divertissement est terminé. Là-haut, sur la longue route droite qui souligne la plage, quelqu'un l'attend.
Sur les conseils de notre maître-nageur je décide de le suivre.
Comme le ferait un promeneur nonchalant, il remonte la route en accordant, çà et là, ses faveurs à quelques jolis troncs de palmiers.
Celle qui l'attend est une femme. Elle est vêtue d'une large blouse fleurie. Cette blouse, c'est le véritable uniforme des femmes des Abruzzes d'un certain âge. Le touriste égaré la pendrait par mégarde pour la femme de ménage de l'hôtel mais, il devrait très vite réviser son jugement hâtif car c'est en fait la patronne très autoritaire de l'hôtel Bella Vista.
Les deux mains posées sur ses hanches généreuses, le regard droit, fixé sur l'interminable rangée de palmiers, elle attend son intrus, son malotru de 17 heures.
L'indésirable, c'est bien entendu notre héros. Pour l'instant, il se fait oublier, caché derrière le tronc imposant d'un arbre.
La matrone jette un regard circulaire, frappe du pied sur le trottoir et décide de retourner à ses affaires. Aussitôt, le chien sort de sa cachette et trottine jusqu'à l'endroit précis où se trouvait la femme quelques secondes auparavant.
Tranquillement, il dépose un joli colombin, devant la belle entrée de ce prestigieux hôtel.
Il décide de ne pas rester plus longtemps sur les lieux de son forfait. Et il a bien raison. La femme resurgit telle une furie, en criant. Mais, notre héros a déjà disparu.
La patronne de l'hôtel Bella Vista jette sa savate en direction du fugitif et lève les yeux en implorant le ciel.
Cette singulière histoire a débuté avec Pirandello et s'achève donc avec Fellini.
Pendant que la patronne de l'hôtel s'occupe de la pièce à conviction abandonnée par ce sacripant de la gente canine, la voiture de l'animation revient à notre hauteur. Elle annonce un magnifique et impressionnant défilé de mode pour le soir-même suivi d'un concert de l'harmonie Municipale.
Ah ! Bien, encore du spectacle.
Julius Marx

jeudi 16 mai 2013

Le Polar est Militant


Elle avait des mains fortes et un peu calleuses pour une citadine; des mains utiles. Elle ôta ses lunettes et frotta ses yeux fatigués. Exposés ainsi, ils étaient grands, limpides et doux. Comme sa voix mais la mâchoire était volontaire.
-Une robe, une jupe avec chemisier, une robe du soir, lut Ruth.
Elle avait la voix sèche, comme son corps. Entre un mètre soixante-dix et un mètre soixante-quinze, elle paraissait plus grande qu'elle ne l'était. Elle avait le teint clair, d'un rose pâle, avec de légères boucles blondes serrées, comme des aigrettes de pissenlit au sommet d'une longue tige. Elle avait environ huit ans de plus qu'Alice.
-Vu, dit Alice en pliant les vêtements dans la valise Goodwill bon marché, achetée la veille pour le voyage.
-Trois paires de chaussures à talons aiguilles tout ce qu'il y a de plus pute, annonça Ruth sans véritable humour.
-Vu.
-Quatre collants.
-Ca y est.
-Perruque brune, perruque blonde, perruque rousse.
Alice hocha la tête en soulevant le couvercle de chaque carton à chapeau. Elle retira les armes de la pile et les plaça en attente devant elle.
-Gardons-les pour la fin, dit Ruth en baissant les yeux sur les paquet enveloppés de toile brune. Tu as la trousse de maquillage  naturel complète?
-Tout pour la femme moderne en voyage, acquiesça Alice en fourrant le sac plastique à fleurs dans un coin de la valise.
-Trois paires de faux seins.
Ruth fronça involontairement les sourcils.
-Châles. Boa de plumes.Trois paires de pendants d'oreilles, une chaîne en plaqué or , un sautoir de perles, une fleur de courge en plaqué argent et fausse turquoises, un bracelet de cheville et une poignée de bagues coquines. Ca devrait les renverser. Et maintenant dit Ruth en désignant d'un geste le plancher, deux fusils de survie AR-7 avec munitions. Pour les femmes d'avenir. Et ça, ça devrait vraiment les renverser, ajouta-t-elle sérieusement pendant qu'Alice rangeait les paquets avec soin, sans un  mot.
Le fusil de survie Explorer AR-7 était la version civile d'une arme que l'armée de l'air avait mise au point pour être lâchée avec les pilotes dans les régions désertiques. L'armurier n'avait pas paru enthousiasmé par ce fusil." Ca donne des résultats, bien sûr, avait-il dit d'un air critique. Comme arme, ça vaut mieux que de lancer des pierres." Quand elles avaient quand même décidé d'en prendre deux, il avait eu un haussement d'épaule et un regard qui disait simplement : " Les femmes. On ne peut rien leur conseiller."
Aron Spilken et Ed O'Leary
Burning Moon (1978)


Avez-vous envie de lire un roman noir mettant en scène :  deux jeunes femmes devenant braqueuses  avec le concours d'un travesti, des flics machistes, un lévrier afghan qui ressemble à Lauren Bacall, une fuite éperdue dans le parc national du Grand Téton, avec ses montagnes en forme de seins ? Oui ?
Burning Moon est paru à la Série Noire sous le titre Les montagnards sont un peu là n° 1753.
Ne me remerciez pas, c'est naturel.
Photo : Lizabeth Scott, Barbara Stanwyck et Van Heflin dans  The Strange Love of Martha Ivers (Lewis Milestone-1946)

mardi 7 mai 2013

ciné permanent


Je suis sûr que beaucoup d'entre vous se rappellent le cinéma permanent.
Pour les plus jeunes, je dois vous expliquer qu'il s'agissait presque exclusivement de petites salles, souvent situées tout prêt des gares, qui ne passaient que des films d'actions, des westerns, d'aventure, de science-fiction ou même érotiques. Oui, seulement érotiques et ce sont ces mêmes cinés qui se sont transformés en salles pornographiques quelques années plus tard avant de finir en super-marché, etc, vous connaissez tous la rengaine. On venait s'asseoir sur les sièges défoncés du Sélect , du Louxor , du Méry  ou autre Brady pour passer le temps et même s'il nous arrivait de visionner la fin du film avant le début, on s'en fichait pas mal. De toute façon,l 'intrigue était généralement nulle.
Il faut aussi que je vous dise que le spectacle était le plus souvent bien plus présent dans la salle que sur l'écran et le prix modique des projections n' attirait pas que des voyageurs cinéphiles.
Si j'ai découvert ces salles chauffées à Paris, c'est à Londres que je dénichai, en plein Picadilly Circus, une salle permanente avec petit écran  qui ne diffusait que des films à une bobine (a peu près une vingtaine de minutes). C'est dans cet endroit magique que j'ai fait la connaissance de Keaton, Langdon, Chaplin et des Keystone Cops du grand Mack Sennett.
Croyez bien que si je vous raconte tout cela, chers amis, ce n'est pas pour entamer le récit de ma vie tourmentée mais uniquement pour préfacer l'extrait de polar qui suit, dans lequel j'ai retrouvé  toute cette merveilleuse époque.

"Lucinda se réfugia dans un cinoche. Double programme pour le prix d'un. Il n'y avait qu'une demi-douzaine de spectateurs, mais en comptant les spermatozoïdes, la salle était pleine.
Le premier film était commencé.Kung-fu bondissait tellement que le cameraman n'arrivait jamais  à le cadrer en entier. Lucinda ne savait pas exactement ce que les autres avaient bien pu lui faire, toujours est-il que la colère du justicier était terrible. Et comme Kung-fu n'était un vilain garçon, elle lui aurait bien touché deux mots au sujet de Janet et du lourdingue qui se prenait pour un Peau-Rouge. Ils auraient traité l'affaire en fumant une pipe d'opium devant un jus de canne à sucre. Mais Kung-fu n'arrêtait pas de bouger et Lucinda était  trop lasse. Elle s'assoupit. Quand elle se réveilla, c'était trop tard. Kung-fu embrassait une autre qu'elle mais qui avait peut-être aussi ses raisons et La Morve était assis derrière elle.Le film le faisait chier et il sculptait son chewing-gum en forme de molaire.
La lumière revint, elle fit plisser les yeux. Tout le monde ressembla à Kung-fu. Tout le monde s'observait du coin de l'oeil , sauf La Morve qui calculait l'épaisseur et la résistance du fauteuil de Lucinda comparées à la longueur de son couteau finlandais et à la résistance de son biceps. La lumière s'éteignit pour laisser place aux jouissances perverses. Comme tous les hommes présents dans cette salle, La Morve avait sous la ceinture quelque chose de dur qu'il tenait à pleine main, mais il différait du reste des spectateurs en ce que c'était son couteau.
L'héroïne du film , une brave petite qui ne ménageait pas sa peine, avait déjà connu dix-huit orgasmes et Lucinda était encore en vie. Elle s'ennuyait. La monotonie ondulatoire de ce qui se passait sur l'écran lui donnait le mal de mer. Elle aurait bien sucé un esquimau, mais  il n'y en avait pas dans cette salle et c'est un Noir qui vint s'asseoir à côté d'elle. Elle ne détacha pas son regard de l'écran. La Morve voyait les cheveux noirs de Lucinda dans la lumière du projecteur, il approcha sa main tout près des cheveux, et sans les toucher il suivit leur chute  sur les épaules. Lucinda sentit quelque chose derrière elle et elle secoua la tête. Une longue mèche frôla la main de La Morve et ce contact le bouleversa au point de sortir avec une bobine aussi sinistre que celle projetée dans la salle. Lucinda ne le remarqua pas. Elle sentit une cuisse effleurer la sienne mais ne bougea pas. Elle chercha dans sa poche de jean et trouva un petit morceau de pâte noire enveloppée dans du papier d'alu. C'était tout ce qui lui restait de shit. Elle entreprit de le mastiquer sans prêter attention à la main qui lui caressait le genou. Elle n'avait plus mal au coeur et quand la main lui pressa l'entrejambe, elle ne dit rien car elle sentait bien qu'à l'autre bout de la main il y avait quelqu'un, une présence, et qu'elle était trop seule. Elle n'avait pas non plus envie de bouger. Elle était paumée, dans le noir, devant un film court et débile, avec sa main à elle à présent posée sur l'intimité de quelqu'un qu'elle ne connaissait pas et c'était bien ça l'idée qu'elle se faisait de la vie. L'homme lui proposa cinq sacs pour aller baiser à côté et elle lui dit merde. Elle se fit sans doute traiter de salope raciste mais ça n'avait pas d'importance parce qu'il était quatre heures et que le type du matin arrivait à quatre heures et demie à la gare du Nord."
Hervé Prudon
Tarzan malade
Série Noire n° 2457
C'est fini. Vous pouvez maintenant vous rendormir.
Julius Marx

dimanche 5 mai 2013

Un moment infime de leur vie


Le drame commence lorsqu'un homme rencontre une femme. De violents événements interviennent.
L'homme et  la femme sont balayés par une corruption catastrophique. Ils affrontent une série de personnes moralement dérangées qu'il faut contre-carrer ou neutraliser. L'homme et la femme ne parviennent pas à échapper à ces malfaisants.
Moralement, l'intérêt de la lutte consiste à vaincre l'adversité et donc à changer. Cela m'effraie de penser qu'avec le temps, l'amour/le sexe véritables s'étiolent et finissent par mourir.
Je veux l'amour véritable et je trouverai l'amour véritable et je ne le laisserai pas paralyser mon imagination. Tu me dessines de belles images. Nous sommes ici pour nous faire des confidences particulières. Peu m'importe que tu essaies simplement d'être gentille et que je te paye pour ça.
Les femmes m'entraînent dans des lieux extraordinaires puis elles m'abandonnent à mon triste sort.
C'est la perspective romantique depuis laquelle je veux écrire. Tu reprogrammes mon coeur et tu me montres comment les choses fonctionnent. Tu me parles et tu m'écoutes. C'est le monde dans un livre d'images animées que je suis capable de comprendre.
Oui,mais je suis nue.
Eh bien, moi aussi, je suis nu.
Tu ne vas pas me demander quelque chose de dégoûtant.
Non, absolument pas.
James Ellroy 
The Hilliker Curse
(La malédiction Hilliker)
Photo : Gene, évidemment, dans le Shanghai Gesture de Von Sternberg (1941)

vendredi 3 mai 2013

Vers le Nord

Pour une fois, je pique le concept des Contrées magnifiques de Serge Quadruppani  en racontant ma  petite virée, jour de premier mai, dans le nord du pays.
Dès que l'on s'éloigne des bords de mer, le climat devient beaucoup plus instable. Dans plusieurs  villages que nous traversons avec le taxi collectif, les syndicats ont organisé des manifestations. Sur la chaussée des pneus achèvent de se consumer et les rassemblements ne sont pas totalement dispersés par la police omniprésente. Au loin, nous apercevons une longue file de tracteurs qui émerge d'un épais nuage de fumée noirâtre. A l'intérieur du taxi, le silence règne. Le passager assis à côté du chauffeur parle des affrontements sanglants de Kasserine. Le chauffeur se contente de hocher la tête en slalomant  entre les détritus qui encombrent la rue principale du village.
Puis, dès que nous retrouvons la campagne le climat se détend petit à petit. Seule une voix nasillarde luttant avec les parasites nous tient au courant de la suite des événements entre deux résultats de foot.
Même en ne comprenant  qu'un mot sur cinq, il est facile de conclure que la journée sera très chaude.
Arrivés à bon port dans les montagnes, nous nous retrouvons dans la brume et le vent. Heureusement, dans la maison de nos copains, en plein centre du village, il fait bon.
En repérant la petite cheminée dans la salle de séjour, je plaisante en demandant si le feu est prêt.
-Non, pas possible, nous répond notre hôte, il y a les fils du téléphone qui descendent dans l'âtre!
Plus tard, le repas est plutôt joyeux même si, évidemment, la situation précaire du pays revient régulièrement dans notre conversation. Chacun profitant de la réunion pour glisser une anecdote ou une analyse personnelle de la politique économique menée par les dirigeants.
Encore une fois, les prévisions sur la date de notre départ anticipé divergent.
Entre la poire et le fromage, nous apprenons que la route empruntée ce matin par notre taxi vient d'être coupée.(1)
La petite route que nous prenons dans l'après-midi serpente entre les champs de blé. Le ciel est bas, la lumière diffuse.C'est une toute autre vision de la Tunisie.



Nous nous rendons sur un site archéologique romain. Nous finissons par apercevoir les colonnes du Capitole d'Uthina qui émergent de la brume. Aussitôt, je ne sais pas pourquoi, je pense à la fameuse usine londonienne tant de fois photographiée.


Sur les lieux, pas grand monde. Juste quelques touristes.


Dans ce genre de site, la question posée est souvent la même : authentique ou pas? Même si les "retouches"  de ciment sont bien visibles, qu'est-ce que ça peut bien faire? Il suffit d'imaginer la vie de ceux qui nous ont précédés sur cette colline. Se posait-il les mêmes questions que nous...


Pourtant, à la fin de la visite, une image nous rappelle à la réalité du moment.
Ce minaret planté entre  deux piliers romains. Symbolique, non?



Julius Marx
(1) Ceci est évidemment une expression car de poire et de fromage, nous n'avons pas mangé.

vendredi 26 avril 2013

Nouvelles d'une Tunisie libre




Les années passaient. L'aller et  retour des saisons emportait la vie brève des animaux, et le  temps vint où les jours d'avant le Soulèvement ne leur dirent plus rien.
Seuls la jument Douce, le vieil âne atrabilaire Benjamin, le corbeau apprivoisé Moïse et certains cochons se souvenaient encore.
La chèvre Edmée était morte; les chiens, Fleur, Constance et Filou, étaient morts. Jones lui-même était mort alcoolique, pensionnaire d'une maison de santé dans une autre partie du pays.
Désormais les animaux étaient bien plus nombreux, quoique sans s'être multipliés autant qu'on l'avait craint dans les premiers jours. Beaucoup étaient nés pour qui le Soulèvement n'était qu'une tradition sans éclat, du bouche à oreille.
De l'alphabet, aucun d'eux ne put retenir que les deux premières lettres. Ils admettaient tout ce qu'on leur disait du Soulèvement et des principes de l'Animalisme, surtout quand Douce les en entretenait, car ils lui portaient un respect quasi-filial, mais il est douteux qu'ils y aient entendu grand-chose.
De la semaine de trois jours, des installations électriques, de l'eau courante chaude et froide, on ne parlait plus. Napoléon avait dénoncé ces idées comme contraires à l'esprit de l'Animalisme. Le bonheur le plus vrai, déclarait-il, réside dans le travail opiniâtre et l'existence frugale.
On eut dit qu'en quelque façon la ferme s'était enrichie sans rendre les animaux plus riches - hormis, assurément les cochons et les chiens. C'est peut-être, en partie, parce qu'il y avait tellement de cochons et tellement de chiens. Et on ne pouvait pas dire qu'ils ne travaillaient pas, travaillant à leur manière.
Ainsi que Brille-Babil l'expliquait sans relâche, c'est une tâche écrasante que celle d'organisateur et de contrôleur, et une tâche qui, de part sa nature, dépasse l'entendement commun.
Brille-Babil faisait état des efforts considérables des cochons, penchés sur des besognes mystérieuses. Il parlait dossiers, rapports,minutes, memoranda. De grandes feuilles de papier étaient couvertes d'une écriture serrée, et dès qu' ainsi couvertes, jetées au feu. Cela, disait encore Brille-Babil, était d'une importance capitale pour la bonne gestion du domaine. Malgré tout, cochons et chiens ne produisaient pas de nourriture par leur travail, et ils étaient en grand nombre et pourvus de bon appétit.
Quant aux autres, autant qu'ils le pouvaient savoir, leur vie était comme elle avait toujours été. Ils avaient le plus souvent faim, dormaient sur la paille, buvaient l'eau de l'abreuvoir, labouraient les champs. Ils souffraient du froid l'hiver, et l'été des mouches. Parfois les plus âgés fouillaient dans le flou des souvenirs, essayant de savoir si, aux premiers jours après le Soulèvement, juste après l'expropriation de Jones, la vie avait été meilleure ou pire qu'à présent. Ils ne se rappelaient plus.
Il n'y avait rien à quoi comparer leurs vies actuelles; rien à quoi ils pussent s'en remettre que les colonnes de chiffres de Brille-Babil, lesquelles invariablement prouvaient que tout toujours allait de mieux en mieux. Les animaux trouvaient leur problème insoluble. De toute manière, ils avaient peu de temps pour de telles méditations, désormais. Seul le vieux Benjamin affirmait se rappeler sa longue vie dans le menu détail, et ainsi savoir que les choses n'avaient jamais été, ni ne pourraient jamais être bien meilleures ou bien pires-la faim, les épreuves et les déboires, telle était, à l'en croire, la loi inaltérable de la vie.
Georges Orwell
Animal Farm / 1945
Folio

Dans un premier temps, j'avais décidé d'adapter le texte pour qu'il colle un peu plus encore  à la situation du pays. Et puis, à part changer  les cochons en moutons, pour les fonctionnaires ( plus plausible dans ce pays ) je n'ai pas trouvé ce que je pouvais faire de mieux. Hélas.
Julius Marx