"J'aime lire allongée sur un canapé, mais ceci n'est pas une profession, hélas." Fran Lebowitz
lundi 15 octobre 2012
Dans la maison de Richard
"C'est une belle bibliothèque, parfaite de tempo,luxuriante et américaine. A l'horloge,il est minuit et la bibliothèque, profonde,est emportée, comme un enfant qui rêve,jusque dans l'obscurité de ces pages.
Bien que la bibliothèque soit "fermée",je n'ai pas besoin de rentrer chez moi parce que chez moi, c'est ici et cela depuis des années. D'ailleurs, il faut que j'y sois en permanence; cela fait partie de mon travail. Je ne voudrais pas passer pour un petit fonctionnaire besogneux mais quand même, j'aime mieux ne pas penser à ce qui arriverait si, par hasard, quelqu'un venait et je n'étais pas là.
Cela fait des heures que je suis assis à ce bureau, le regard perdu parmi les rayons obscurs où s'alignent les livres. J'aime leur présence,le poids de leur présence,et l'honneur qu'ils font au bois des étagères."
Dans son magnifique poème romancé L'avortement notre ami Richard (j'aime à parler de lui comme un ami, l'image lui colle tellement bien à la peau. Un de ces amis qui sonne à votre porte avec une bouteille en poche justement le jour où votre passion pour la vie s'est un peu éteinte) développe au grès des chapitres (qui n'en sont pas vraiment) la condition quasi aliénée de l'écrivain. Nous pouvons également y voir l'exil, volontaire ou non, la solitude et bien sûr la recherche constante de l'amour.
Dans cette bibliothèque-cerveau, le visiteur n'entre pas pour emprunter des livres mais au contraire pour confier ses oeuvres personnelles. Voici quelques-une de ces livres indispensables légués à la postérité.
-Dieu et la stéréo, du révérend père Lincoln Lincoln.
L'auteur a dit que Dieu tenait à l'oeil nos chaînes stéréo. Je ne sais pas ce qu'il voulait dire par là, mais il a donné un grand coup sur le bureau avec son livre.
-Coquelicot joli, de Barbara Jones.
L'auteur avait sept ans et portait une jolie robe blanche.
"C'est un livre sur les coquelicots", a-t-elle dit.
-Jusqu'au petit jour, ses baisers, de Susan Margaret.
L'auteur était une femme entre deux âges, abominablement laide et avec l'air de n'avoir jamais été embrassée de sa vie. Il fallait y regarder à deux fois pour s'apercevoir qu'il y avait des lèvres dans son visage. C'était une grande surprise de découvrir finalement sa bouche, entièrement masquée par son nez.
"C'est un livre sur les baisers", a-t-elle dit.
Elle devait, j'imagine, avoir passé l'âge des subterfuges.
-Mon pote, la grande reine de la nuit, de Rod Keen.
L'auteur portait une salopette et une paire de bottes en caoutchouc . "Je travaille dans les égouts de la ville, m'a-t-il dit en me tendant son livre. C'est de la science-fiction."
-Le livre de cuisine de Dostoïevski, de James Falcon.
L'auteur a dit que son livre était un recueil des recettes de cuisine qu'il a trouvées en lisant les oeuvres complètes de Dostoïevski. "J'ai goûté à tous les plats dont le grand romancier russe nous donne la recette au fil de son oeuvre. Et il faut bien reconnaître que certains sont excellents."
Et puis, "perdu"dans cette liste d'auteurs on trouve Richard lui-même qui se découvre un tout petit peu..
- Dans ma maison un grand cerf, de Richard Brautigan.
L'auteur était grand et blond, avec une longue moustache jaune qui lui donnait l'air anachronique. On aurait dit quelqu'un qui se serait trouvé plus à son aise dans une autre époque.
C'était la troisième ou la quatrième fois qu'il apportait un ouvrage à la bibliothèque. A chaque nouveau livre, il avait l'air un peu plus vieux, un peu plus fatigué que la fois précédente. Il avait encore l'air jeune, du temps où il avait apporté son premier livre.Je ne me souviens plus du titre, mais cela parlait, je crois, de quelque chose, en Amérique.
"Et celui-ci, de quoi parle-t-il?" lui ai-je demandé, parce qu'il avait l'air de quelqu'un qui attend qu'on lui pose une question.
"Bof, c'est un livre.Sans plus", a-t-il répondu.
J'avais dû mal interpréter son air d'attendre.
Moi aussi, probablement. Il faut que je perde cette manie d'interpréter tout ce que je lis.
Merci d'avoir suivi ce bavardage.
Julius Marx
Richard Brautigan
L'avortement
Points (n°1578)
mercredi 10 octobre 2012
Histoires comme ci, comme-ça (17)
Comment j'ai rencontré l'inspecteur Harry
Nord de la Thaïlande. Août 1985.
Mais bon sang, qu'est-ce que je fais là! Pourquoi ais-je accepté de me farcir trois jours de marche forcée dans cette jungle infernale? Pourquoi je ne suis pas resté sur la plage, tranquille, peinard, en laissant lentement s'écouler les journées? Oui... pourquoi ?
Parce que ma compagne me l'a demandé, voilà pourquoi, pardi !
On connait le vieil adage ... Ce que femme veut . C'est évident . La preuve, dans le groupe de marcheurs, il y a quatre femmes et deux hommes. Je ne compte pas le guide, un type d'une trentaine d'années qui doit peser dans les cinquante kilos, pas plus, et qui trace devant nous à la vitesse d'un cheval au galop! Le premier de la file a tout juste la chance d'apercevoir de temps en temps son énorme sac à dos (le double du nôtre) avant qu'il ne disparaisse dans un fourré.
Si seulement les oiseaux pouvaient la fermer... juste une petite minute.
En plus, j'ai un drôle de handicap sur les autres. Les baskets ne sont pas les chaussures adaptées aux passages de rivières à l'eau trouble, aux descentes de sentiers ravinés, à la grimpette sur montagnes de boue.
Je ne marche pas, je glisse. Et puis le jean, c'est parfait pour la terrasse des cafés, le soir, à la fraîche, vautré dans un grand fauteuil de rotin, mais totalement inadapté à la jungle.J'ai pas besoin d'une seconde peau.
Jamais vu des arbres aussi hauts. Combien de mètres? Impossible à dire. La seule chose que je sais c'est qu'ils sont gigantesques. Nous sommes arrivés en haut du sentier et nous ne voyons toujours pas la cime de ces fichus arbres. La fille qui me précède, une quadragénaire un peu boulotte et ultra équipée treeking , me demande si je connais le nom de ces arbres merveilleux. Non, et je m'en moque! Qu'est-ce que ça va changer?
J'ai soif. Je pense un moment que si je tord mon propre tee-shirt je pourrais au moins récupérer deux à trois litres d'eau. L'eau potable est notre hantise. L'infirmière de la troupe, une jeunette en deuxième année de pharmacie, nous a distribué des pastilles pour l'eau de nos gourdes. Ca me rappelle la colo.
Et tout ça pour quoi? Notre récompense après l'effort : un hôtel avec piscine, ou au moins une simple cascade, la possibilité de prendre une douche, de faire sécher notre jean ? Non, seulement un des villages du peuple Akha, où, paraît-il, les habitants vivent totalement retirés de la civilisation. Retirés ou simplement exclus?
Ki...Ki...Ki...Je comprends les types qui deviennent chasseurs et qui se mettent à tirer sur tout ce qui bouge!
Ah! la fin de journée. Je n'ai aucune idée de l'heure, pourquoi faire?
Nous sommes en face de trois ou quatre paillotes sur pilotis. Des femmes et des enfants à la peau très brune sortent pour nous accueillir.Les femmes portent des pagnes bleus foncés et un nombre impressionnant de bijoux, les enfants ; rien du tout.
On nous offre ce qui ressemble à de grosses pastèques ou des melons, peut-être? Une fois la peau enlevée, il ne reste qu'un fruit blanchâtre à peine plus gros qu'une petite pomme, je le goûte, c'est un pamplemousse.
Plus tard, nous entrons dans notre case. C'est un réel soulagement d'enlever enfin le jean seconde-peau.
Je le suspend à un fil pour le faire sécher tout en sachant qu'il restera humide et flasque jusqu'à la fin de notre périple.
Je me laisse tomber sur le morceau de bois baptisé lit . Je lève la tête ... non, c'est pas possible!
-Qu'est-ce qui n'est pas possible ? demande ma compagne.
-Mais, là, sur le bois, regarde!
Elle voit comme moi une grande affiche de Clint Eastwood , clouée sur les rondins de la case.
L'inspecteur Harry, au fin fond de la jungle, chez les peuples reculés de la civilisation ! Un comble!
-Et alors? faut toujours que tu râles, me dit la douce. Viens, on nous attends pour le repas.
Je soupire. Au moins, on entend plus les oiseaux, c'est déjà ça.
Julius Marx
Nord de la Thaïlande. Août 1985.
Mais bon sang, qu'est-ce que je fais là! Pourquoi ais-je accepté de me farcir trois jours de marche forcée dans cette jungle infernale? Pourquoi je ne suis pas resté sur la plage, tranquille, peinard, en laissant lentement s'écouler les journées? Oui... pourquoi ?
Parce que ma compagne me l'a demandé, voilà pourquoi, pardi !
On connait le vieil adage ... Ce que femme veut . C'est évident . La preuve, dans le groupe de marcheurs, il y a quatre femmes et deux hommes. Je ne compte pas le guide, un type d'une trentaine d'années qui doit peser dans les cinquante kilos, pas plus, et qui trace devant nous à la vitesse d'un cheval au galop! Le premier de la file a tout juste la chance d'apercevoir de temps en temps son énorme sac à dos (le double du nôtre) avant qu'il ne disparaisse dans un fourré.
Si seulement les oiseaux pouvaient la fermer... juste une petite minute.
En plus, j'ai un drôle de handicap sur les autres. Les baskets ne sont pas les chaussures adaptées aux passages de rivières à l'eau trouble, aux descentes de sentiers ravinés, à la grimpette sur montagnes de boue.
Je ne marche pas, je glisse. Et puis le jean, c'est parfait pour la terrasse des cafés, le soir, à la fraîche, vautré dans un grand fauteuil de rotin, mais totalement inadapté à la jungle.J'ai pas besoin d'une seconde peau.
Jamais vu des arbres aussi hauts. Combien de mètres? Impossible à dire. La seule chose que je sais c'est qu'ils sont gigantesques. Nous sommes arrivés en haut du sentier et nous ne voyons toujours pas la cime de ces fichus arbres. La fille qui me précède, une quadragénaire un peu boulotte et ultra équipée treeking , me demande si je connais le nom de ces arbres merveilleux. Non, et je m'en moque! Qu'est-ce que ça va changer?
J'ai soif. Je pense un moment que si je tord mon propre tee-shirt je pourrais au moins récupérer deux à trois litres d'eau. L'eau potable est notre hantise. L'infirmière de la troupe, une jeunette en deuxième année de pharmacie, nous a distribué des pastilles pour l'eau de nos gourdes. Ca me rappelle la colo.
Et tout ça pour quoi? Notre récompense après l'effort : un hôtel avec piscine, ou au moins une simple cascade, la possibilité de prendre une douche, de faire sécher notre jean ? Non, seulement un des villages du peuple Akha, où, paraît-il, les habitants vivent totalement retirés de la civilisation. Retirés ou simplement exclus?
Ki...Ki...Ki...Je comprends les types qui deviennent chasseurs et qui se mettent à tirer sur tout ce qui bouge!
Ah! la fin de journée. Je n'ai aucune idée de l'heure, pourquoi faire?
Nous sommes en face de trois ou quatre paillotes sur pilotis. Des femmes et des enfants à la peau très brune sortent pour nous accueillir.Les femmes portent des pagnes bleus foncés et un nombre impressionnant de bijoux, les enfants ; rien du tout.
On nous offre ce qui ressemble à de grosses pastèques ou des melons, peut-être? Une fois la peau enlevée, il ne reste qu'un fruit blanchâtre à peine plus gros qu'une petite pomme, je le goûte, c'est un pamplemousse.
Plus tard, nous entrons dans notre case. C'est un réel soulagement d'enlever enfin le jean seconde-peau.
Je le suspend à un fil pour le faire sécher tout en sachant qu'il restera humide et flasque jusqu'à la fin de notre périple.
Je me laisse tomber sur le morceau de bois baptisé lit . Je lève la tête ... non, c'est pas possible!
-Qu'est-ce qui n'est pas possible ? demande ma compagne.
-Mais, là, sur le bois, regarde!
Elle voit comme moi une grande affiche de Clint Eastwood , clouée sur les rondins de la case.
L'inspecteur Harry, au fin fond de la jungle, chez les peuples reculés de la civilisation ! Un comble!
-Et alors? faut toujours que tu râles, me dit la douce. Viens, on nous attends pour le repas.
Je soupire. Au moins, on entend plus les oiseaux, c'est déjà ça.
Julius Marx
mercredi 3 octobre 2012
Et pourquoi pas ?
Les gens qui étaient mieux que nous étaient à l'aise.
Ils vivaient dans des maisons peintes avec toilettes à chasse d'eau.
Conduisaient des voitures dont on reconnaissait l'année et la marque.
Ceux qui étaient pires étaient à plaindre et ne travaillaient pas.
Leurs voitures étranges étaient sur des blocs de pierre dans des cours poussiéreuses.
Les années passent, et tout, et chacun est remplacé.
Mais une chose n'a pas changé- je n'ai jamais aimé travailler.
J'ai toujours voulu être paresseux. Je trouvais mérite à ça.
J'aimais l'idée d'être assis sur une chaise devant la maison pendant des heures,
sans rien faire que porter un chapeau et boire du Coca.
Et pourquoi pas?
Tirer par moments sur une cigarette.
Cracher. Tailler un bout de bois avec un couteau.
Où est le mal?
Appeler de temps en temps les chiens pour aller chasser le lapin. Essayez, à l'occasion.
Interpeller de loin en loin un gamin gros et blond comme moi et lui dire,"On se connaît pas?"
Plutôt que : "Qu'est-ce que tu feras quand tu seras grand?"
Ce texte de Raymond Carver (inutile de vous inscrire les références, vous devez déjà posséder tout les ouvrages de Carver, et en plus, j'en suis sûr, vous avez aussi la chance d'avoir acheté les nouvelles traductions non "expurgées" par l'éditeur !)(1) est un peu la suite du message précédent.
Aux septiques qui continuent de faire rimer simplicité avec facilité, il faut expliquer qu'écrire reste l'art de sauter les idées intermédiaires. Mais, ça ne signifie pas qu'un auteur doive laisser de côté ses idées, s'il en a.
Dans la première partie du texte, je vois une opposition au matérialisme, et à la fameuse réussite sociale, si tendance.
Puis, dans la seconde partie, je compte les raisons exposées de tenter de vivre autrement. En laissant de côté le Coca qui me fait mal au ventre, j'ajouterai "prendre le temps de lire un poème de Carver".
Enfin, vient l'espoir d'un futur ou l'homme comptera pour ses actions d'homme et non pas pour ses actions en bourse.
Mais, tout ceci est tellement simple que vous devez déjà savoir tout ça.
Julius Marx
PS : Mais pourquoi " l'homme qui tua Liberty Valance", en illustration, oui, pourquoi?
(1) Je n'ai que les anciennes. Maintenant, vous savez quoi m'offrir pour mon anniversaire. Si vous n'avez pas encore l'ensemble des bouquins, y compris les chroniques si intelligentes sur la littérature, pas besoin de vous dire quoi faire.
mardi 2 octobre 2012
La langue de l'hiver
"Une journée d'un bleu lumineux, une couche de neige toute fraîche au sommet des montagnes, sur les arbres; les forêts éloignées en sont toutes givrées et les cristaux de glace étincèlent dans les airs. Je crois à la vieille légende de Jim Bridger, à l'époque où il a passé l'hiver du côté de Yellowstone.
Il est ensuite retourné dans l'est où il a raconté aux citadins de ces régions que quand les trappeurs essayaient de se parler, les mots gelaient en sortant de leur bouche; ils ne pouvaient pas entendre ce qu'ils se disaient les uns aux autres, parce que les paroles gelaient dès la seconde où elles franchissaient leurs lèvres- si bien qu'ils étaient obligés de ramasser les mots gelés, de les rapporter autour du feu de camp le soir et de les décongeler, afin de savoir ce qui s'était dit dans la journée, en reconstituant les phrases mot par mot.
Moi, je peux imaginer qu'il fasse aussi froid.
Ici, dans les montagnes, les flocons de glace brillent au soleil, lors des belles journées bleues, froides et ensoleillées; pas de neige, pas un nuage à l'horizon, mais des petites particules d'humidité gelée, de minuscules cristaux de glace semblables à des paillettes, qui étincèlent et jettent mille feux.
Breitenstein m'avait dit que quand il fait vraiment froid, ces cristaux microscopiques se heurtent dans la brise en émettant un tintement imperceptible, un bruit de clochette, de verres qui s'entrechoquent, un son magique.
Je peux me figurer un hiver si glacial, une journée dans les bois si distante, si éloignée de la chaleur, que l'humidité contenue dans l'haleine en vienne à geler, en faisant ce bruit de clochettes, à mesure que les mots vous sortent de la bouche.Je peux me figurer un hiver si solitaire, une si longue saison de silence, que l'on pourrait finir par oublier les habitudes de la parole, et qu'un trappeur pourrait s'imaginer qu'il parle, comme on se voit parler en rêve, sans émettre autre chose que le bruit des clochettes; ce serait une autre langue, la langue de l'hiver, de la détermination, de la pureté, une langue gelée."
Pour écrire Winter, notes from Montana (Folio 5071) Rick Bass prend ce qu'on pourrait appeler une retraite volontaire. Il veut s'isoler du monde moderne qui, bien évidemment, ne lui inspire que des choses négatives. Il veut se retrouver dans l'autre monde, celui plus sauvage qui ne pardonne jamais la moindre erreur, la plus petite faute, le mensonge.
Son roman, écrit comme un journal, se construit au fur et à mesure que l'hiver redouté approche.
La nature, les hommes, les animaux entrent et sortent de scène comme les personnages d'une pièce en trois actes; avant , pendant et après l'hiver.
Si l'on a choisi, comme lui, de se mettre volontairement en retrait, de faire l'apprentissage du moins, on retrouve bien des similitudes avec d'autres contrées isolées, beaucoup plus au sud.
Si les belles journées bleues se transforment en mois, c'est aussi un pays de lenteur " Un pays d'il y a longtemps. Une région où l'on apprend plus facilement certaines choses quand on les regarde arriver au ralenti."
Et puis, comme le personnage de Bass, on doit aussi faire ses preuves, montrer que l'on est capable de vivre comme les gens du pays (ceux qui vous observent toujours, avec un sourire, ou qui ouvrent de grands yeux étonnés si on se hasarde à prononcer quelques mots d'arabe.)
Enfin, comme dans le Montana si lointain, il ne se passe pas une journée sans que l'on lève la tête vers le ciel.
Julius Marx
jeudi 27 septembre 2012
Confession d'un indigné
Le bureau est sale, pas nettoyé depuis plusieurs jours... L'hygiène c'est pas leur affaire.
Ca sent la frite rance et l'urine. Rien à voir avec l'image des films policiers...à part les ordinateurs, le plan de Paris, sur le mur, le calendrier Pirelli. Oui, peut-être.
Le gros se penche sur moi. La frite rance, c'est lui.
-Alors, tu vas te mettre à table, oui on non?
Un autre, blouson de cuir et tignasse blonde, assis sur une chaise comme sur un bourricot,gueule:
-Ouais, ça tombe bien, c'est l'heure de la bouffe!
Les deux se marrent à s'en faire péter leurs ceintures en peau de serpent.
Les deux autres mousquetaires présents dans la pièce se joignent au groupe de comiques.
Avant la remarque de blouson de cuir, le plus petit feuilletait un magazine porno en reniflant pendant que le collègue bossait sur une réussite, sa face de rat collé sur l' écran de l'ordi.
-Alors? j'attends..
Le gros revient à la charge.
-T'étais à la manif oui ou merde ?
-Oui, j'y étais.
Il se redresse en poussant un râle qui n'a rien à voir avec celui du cerf en rut, ou alors, un cerf vachement handicapé par une odeur de frite et un bon paquet de kilos en trop.
-Bah voilà ! C'est pas compliqué, tu vois mon pote.
Moi, son pote, c'est à gerber!
Encouragé par la victoire de gros lard, blouson de cuir abandonne sa chaise-bourricot. Il fait quelques pas dans ma direction. Il a rudement du mal à marcher droit...Probablement ses santiags en peau de lézard...une vraie ménagerie ce bureau..
Il se force à sourire, me proposant une dentition de cheval salement attaquée par un paquet de microbes.
-Et t'y faisais quoi à la manif? qu'il me demande.
-Je manifestais.
Le sourire s'éteint. Gros lard veut se marrer, il se retient... par égards.
Le collègue grimace. C'est pas très beau à voir.
-T'es un p'tit malin, toi. Un comique, hein?
Gros lard reprend la main.
-Alors, grogne-t-il, tu manifestais, hein, et contre qui?
-Contre les financiers, les politicards véreux, les responsables du grand merdier, quoi.
Gros lard lève sa paluche poilue bien haut, au-dessus de sa tête.
-Sois pas grossier ou je t'en colle une!
-La salope! Quelle salope!
Tous les regards se tournent vers le collègue qui vient de crier. L'obsédé, penaud, laisse tomber son magazine sur le bureau.
Le gros soupire et se masse les tempes comme Lino Ventura dans les films. Pitoyable.
Puis, il pose son postérieur sur le coin du bureau. Le bureau gémit.
-Ecoute moi bien, reprend t-il, faussement rasséréné. Nous, ce qu'on veut, c'est chopper les meneurs, les vrais... les fouteurs de merde professionnels...
-Les salopards de gauchistes, intervient le type des réussites.
-Les putains de rouges, complète blouson de cuir.
-Les anarchistes, lance à son tour l'obsédé.
-Ca va comme ça ! braille le gros lard.
Il soupire un peu plus fort. L'odeur de frite se propage dans le bureau, jusque dans les placards.
-T'as pigé ? qu'il me dit en me fixant.
-J'suis prêt à vous donner des noms...que je susurre.
Mon gros lard ouvre des yeux comme des soucoupes. Puis, les quatre se rejoignent . Il se positionnent debout face à moi, côte à côte, comme les frères Jacques au début de leur récital. Je pense que je n'aimerai pas les voir en collant colorés.La langue est pendante, les bajoues tombantes.
J'attaque..
-Le plus virulent de tous, c'est Quadruppani..
-Un rital ! crie blouson de cuir.
Gros lard fait un geste en direction de l'obsédé.
-Note sur le calepin, qu'il commande.
L'autre s'exécute.
-Et puis il y aussi Jérôme Leroy.. Lui, c'est un vrai coco, que je reprends.
-Vas-y, vas-y, m'encourage le gros tas, en agitant ses paluches comme un marionnettiste.
-Et aussi Marignac et les autres, que je continue... Je peux vous donner les coordonnées de tous les types du réseau. C'est facile, y'a des blogs.
Alors, gros lard s'avance vers moi comme un bon papa. Un bon papa qui s'assied sur le lit de son rejeton pour lui lire une histoire de Petit Ours Brun.
-C'est très bien , qu'il me dit en plissant les paupières. Je savais que t'étais pas un mauvais bougre. C'est eux, ces salopards qui t'ont un peu forcé la main, hein, c'est ça, je me trompe pas?
-Oui, c'est bien ça, c'est à cause d'eux.
-T'inquiètes pas mon petit, on va les serrer tous.
Sa grosse tête de bûche n'est qu'à quelques centimètres de moi. Je supporte très difficilement.
-T'y crois toi, à la société, hein, mon petit... tu l'aimes toi la société?
-Oui, m'sieur.
-Tu voudrais pas qu'elle disparaisse, hein?
-Non, m'sieur.
Une larme coule de l'oeil du bouledogue. Ses yeux se ferment lentement.
-Je peux m'en aller, m'sieur?
Julius Marx
vendredi 21 septembre 2012
A day in Tunisia
Julius est songeur.
Il pense à son oncle Charlie, là-bas, en Europe. Il le remercie d'avoir semé la pagaille dans sa vie, et il peste contre sa putain de famille.
Il pense à la consigne de l'ambassade de France qui ressemble à une bonne blague : "évitez de passer devant une mosquée les prochains jours" et il sourit.
Il pense qu'avec le black-out, la rumeur va revenir, qu'il s'agit d'un phénomène naturel, un peu comme le sirocco, et il soupire.
Il pense aux images de façades calcinées, de pillages. Il se dit qu'il n'aimerait pas revoir ça et, il ouvre la fenêtre pour faire entrer le soleil.
Il pense qu'il est peut-être grand temps de faire ses valises, même si, pour lui, ce simple geste signifie abdication, et il ferme la page de la compagnie aérienne qu'il vient d'ouvrir sur son ordinateur.
Il pense à sa sortie du matin. Ignorant les sages conseils de ceux qui sont retranchés derrière leurs barbelés, il a profité de cette belle matinée pour se rendre au poste de police le plus proche pour renouveler sa carte se séjour.
Il pense au tableau de Francis Picabia intitulé La sainte Vierge et il se promet de l'envoyer à son oncle Charlie.
Il pense à la phrase de Roberto Bolano ;" l'oublier, c'est la meilleure chose que l'on puisse faire avec sa patrie "qu'il a inscrite hier dans un article, sur son blog, et il se félicite de l'avoir recopié.
Il pense aux mots : Manipulation, lutte, éducation, pouvoir, argent... et il ferme les yeux.
Il signe Julius Marx
jeudi 20 septembre 2012
Une définition du paradis
J'ai rêvé que je lisais Stendhal à la Centrale Nucléaire de Civitavecchia : une ombre se glissait entre la céramique des réacteurs. C'est le fantôme de Stendhal, disait un jeune avec des bottes et le torse nu. Et toi, qui es-tu?,j'ai demandé.
Je suis le junkie de la céramique, le hussard de la céramique et de la merde, il a répondu.
J'ai rêvé que Philip.K.Dick se promenait dans la centrale nucléaire de Civitavecchia.
J'ai rêvé que c'était la fin du monde. Et que le seul être humain qui contemplait cette fin était Franz Kafka. Dans le ciel, les titans luttaient jusqu'à la mort. Depuis une chaise en fer forgé, dans un parc new-yorkais, Kafka regardait le monde brûler.
J'ai rêvé que je faisais un 69 avec Anaïs Nin sur une énorme plaque de basalte.
J'ai rêvé que j'étais un très vieux détective latino-américain. Je vivais à New-York et Mark Twain m'engageait pour sauver la vie de quelqu'un qui n'avait pas de visage. Ce sera une affaire rudement compliquée, monsieur Twain, je lui disais.
J'ai rêvé que je m'endormais pendant que mes camarades de lycée essayaient de libérer Robert Desnos du camp de concentration de Terezin. Quand je me réveillais, une voix m'ordonnait de me mettre en route. Vite, Bolano, vite, il n'y a pas de temps à perdre.
En arrivant, je n'ai trouvé qu'un vieux détective fouillant dans les ruines fumantes après l'assaut.
J'ai rêvé que j'avais dix-huit ans et que je voyais mon meilleur ami de l'époque, qui en avait aussi dix-huit, faire l'amour avec Walt Whitman. Ils faisaient ça dans un grand fauteuil, en contemplant une fin d'après-midi venteuse à Civitavecchia.
Roberto Bolano
Un voyage dans la littérature (extraits)
-Je ne sais pas comment on pose le petit serpent sur le "n" de Bolano, désolé.
-Civitavecchia est une petite ville balnéaire d'Italie.
Etes-vous chilien, espagnol ou mexicain?
-Je suis latino-américain.
Quelle est votre patrie?
-Je regrette de devoir te donner une réponse un peu niaise, mais ma seule patrie, ce sont mes enfants, Lautaro et Alexandra. Et peut-être, mais dans un deuxième temps, certains instants, certaines rues, certains visages, scènes ou livres qui sont en moi et qu'un jour ou l'autre j'oublierai, car c'est la meilleure chose que l'on puisse faire avec sa patrie.
Qu'est-ce qui vous ennuie?
-Les discours vides de la gauche. Les discours vides de la droite vont de soi.
Qu'est-ce qui vous amuse?
-Regarder ma fille Alexandra jouer. Déjeuner dans un café près de la mer et manger un croissant en lisant le journal. La littérature de Borges. La littérature de Bioy. La littérature de Bustos Domecq. Faire l'amour.
A quoi ressemble le paradis?
A Venise, j'espère. Un endroit plein d'Italiens et d'Italiennes. Un lieu qu'on consomme et qu'on use, qui sait que rien ne dure, pas même le paradis, et qui sait aussi qu'au bout du compte cela importe peu.
(Extraits choisis du dernier entretien donné par Roberto Bolano, en juillet 2003, à la journaliste Monica Maristain pour l'édition mexicaine du magazine Playboy.)
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