samedi 26 septembre 2015

Le Polar Est social




« Attendez ici, monsieur Griffin, s’il vous plaît », dit-il, indiquant des dizaines de chaises en plastique attelées les unes aux autres qui me font toujours penser à des bancs d’églises de bas-fonds. « Un médecin va s’occuper de vous tout de suite. »
Tout de suite se révéla être près de trois heures plus tard.
L’endroit ressemblait plutôt à une gare routière. Même sensation d’être coupé du temps, même style d’aménagement et même misère. Tout puait la fumée de cigarette, le tabac froid et les odeurs corporelles. Les sièges, le sol, la plupart des murs étaient maculés de tâches. Un chapelet continu de monde entrait et sortait. Certains pique-niquaient, seuls ou en groupes autour de boites de fast-food ou de sacs d’épicerie dans lesquels ils avaient apportés leurs sandwichs, quelques-uns, à en croire leurs biens empilés autour d’eux, avaient élu résidence.
La police ou les ambulanciers passaient régulièrement les portes automatiques accompagnés d’ivrognes, de victimes d’accidents, de jeunes gens aux yeux vides, de SDF au sexe indéterminé emmaillotés dans des couches de chiffons, de violeurs et de violés, de patients en cours de 
résurrection, de corps en cours de refroidissement. Environ tous les quarts d’heure, un nom jaillissait, tonitruant, des haut-parleurs, et une personne de plus disparaissait dans les boyaux de la bête. Aucune ne semblait jamais reparaître. Infirmières et autre employés traversaient périodiquement la salle pour aller fumer dehors.
Une jeune femme du zoo Audubon arriva avec le faucon qu’elle était allée nourrir agrippé à elle par les serres qu’il avait plantées dans sa joue gauche.
Un inspecteur de police vint prendre des renseignements au sujet d’un cadavre qui avait été jeté devant l’entrée des urgences, plus tôt ce matin-là, apparemment par une maison de pompes funèbres qui déclarait que la famille refusait de les payer.
Une vieille dame entra, s’avança vers le bureau d’accueil à petits pas lents et demanda si on pourrait lui dire si son mari avait été amené ici après une crise cardiaque la nuit précédente, elle ne se souvenait plus où ils avaient dit qu’il l’emmenait, elle avait déjà essayé plusieurs autres hôpitaux  et elle n’avait plus d’argent pour prendre un autre taxi.
En fin de compte, Clare avait eu raison sur toute la ligne. Une fois que mon tour arriva finalement d’être avalé par la baleine, elle me recracha affublé d’une douzaine de points de suture.
James Sallis
Papillon de nuit
Folio Policier (622)

Un roman de Sallis, du moins dans la série des Lew Griffin, c’est l’assurance d’une belle plongée dans  le Paradis américain. Un voyage au pays de la démocratie, des droits de l’homme et de la liberté. Même si l’auteur oublie trop souvent à mon goût son intrigue pour abandonner la parole  à son personnage, pour le laisser se perdre dans les méandres de ses propres réflexions. Le style (une sorte d’anti-Ellroy) évoque plus le roman français et européen que Lew, l’ancien garde du corps devenu professeur de littérature et écrivain, ne cesse de citer. Heureusement pour nous, et pour le roman noir, il y a la violence ; violence quotidienne, beaucoup plus insidieuse et de fait, insoutenable.
Julius Marx
image: Joe Morton dans le Brother de John Sayles(1984) 

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