mardi 10 mai 2016

L'évadée de l'évier



1.
Ô cérémonie de doigts
ô lessive.
Là le savon vert, coup de poing d’huile épaisse au marbre.
Là l’indigo hardi, quasi-violation
des eaux territoriales du blanc.
Où le dos
s’évapore
en quels paysages !
Fumées de la soude et de la noire lessiveuse.
Les aqueducs partent de mes vertèbres.
Le soir tombe sur le pot de confiture.
Nuées, nuées bouillies, amenant dans la cuisine l’hiver.
Qu’ai-je donc apporté ? J’ai décoré.
Je me retire un instant.
La marée du carrelage s’inverse.
L’autre face.
Dans le panier, les aubergines fraîches
sont de jeunes veuves
rompant leur deuil d’un rien de mauve.
Des oranges dans une assiette fumante
m’incitent.
Mais
les écailles du poisson dans l’évier, quelle précarité.
Mes paupières se ferment vers ce qui est vain.
Je lève à la lumière les verres de cristal,
sont-ils propres ?
Ils me lancent des éclats de diamant
et mon visage obscur
tel un torrent les évite.
Les lilas, les lilas du marché
Jusqu’au paradis mes prolongent.
Sauve mes secousses, brebis des vapeurs.
2.
Cocotte-minute, le saule bruissant
de ta vapeur s’élève.
Elle perce le béton. La terrasse
 est pleine d’illusions.
Mesurer mon esclavage, impossible.
Tout est rangé dans les armoires ?
Je réponds, Oui, mère.
Les détergents
l’origan
le lait
les gants de plastique.
Je me déplace dans le blanc.
Suspendue.
En ces instants j’appartiens à qui ?
La lune est fluide et toujours me submerge.
Je suis rarement pleine lune.
Fin de journée.
Le robinet se cristallise couleur plomb.
Dès aujourd’hui je cuisine pour mardi.
Dans la casserole nage le chou dans ses blancs linceuls.
Primitive, je me gaspille.
Par où elle entre, ai-je crié, cette lumière qui bouge les
Jardins
et d’un coup tout pataugeait presque au genou
dans l’éclat que laissait le gros sel.
J’avais mal.
J’ai éteint la hotte.
Tant pis s’il pleure, le mur, à grosses gouttes de vapeur.

Athina Papadaki

dimanche 8 mai 2016

Partir





Nous partons pour nous éloigner du lieu qui nous a vu naître et voir l’autre versant du matin.
 Nous partons à la recherche de nos naissances improbables. Pour compléter nos alphabets. 
Pour charger l’adieu de promesses. Pour aller aussi loin que l’horizon, déchirant nos destins, éparpillant leurs pages avant de tomber, quelquefois, sur notre propre histoire dans d’autres livres.
Nous partons vers des destinées inconnues. Pour dire à ceux que nous avons croisés que nous reviendrons et que nous referons connaissance. Nous partons pour apprendre la langue des arbres qui, eux, ne partent guère. Pour lustrer le tintement des cloches dans les vallées saintes. A la recherche de dieux plus miséricordieux. Pour retirer aux étrangers le masque de l’exil. Pour confier aux passants que nous sommes, nous aussi, des passants et que notre séjour est éphémère dans la mémoire et dans l’oubli. Loin des mères qui allument les cierges et réduisent la couche du temps à chaque fois qu’elles lèvent les mains vers le ciel.
Nous partons pour ne pas voir vieillir nos parents et ne pas lire leurs jours sur leur visage. 
Nous partons dans la distraction de vies gaspillées d’avance. Nous partons pour annoncer à ceux que nous aimons que nous aimons toujours, que notre émerveillement est plus fort que la distance et que les exils sont aussi doux et frais que les patries. Nous partons pour que, de retour chez nous un jour, nous nous rendions compte que nous sommes des exilés de nature, partout où nous sommes.
Nous partons pour abolir la nuance entre air et air, eau et eau, ciel et enfer. Riant du temps, nous contemplons désormais l’immensité. Devant nous, comme des enfants dissipés, les vagues sautillent pendant que la mer file entre deux bateaux. L’un en partance, l’autre en papier dans la main d’un petit.
Nous partons comme les clowns qui s’en vont de village en village, emmenant les animaux qui donnent aux enfants leur première leçon d’ennui. Nous partons pour tromper la mort, la laissant nous poursuivre de lieu en lieu. Et nous continuerons ainsi jusqu’à nous perdre, jusqu’à ne plus nous retrouver nous-mêmes là où nous allons, afin que jamais personne ne nous retrouve.

Issa Makhlouf

samedi 7 mai 2016

Scintillement





Peinture grise de terminus des cars
verte de commissariat
marron de salon de coiffure le matin
blanc sale du dispensaire
à l’autre bout du port
couleur pistache d’épicerie familiale
sols en plastique et chewing-gums écrasés
tables en formica rayé
plafonds lisses et poutres de béton
toutes choses de même teinte éclairées
par les mêmes tubes fluorescents.
D’où cet unique scintillement qui lie
entre elles toutes les villes
inconnues et lointaines du Sud.

Titos Patrikios               

vendredi 6 mai 2016

Continent perdu




Nous sommes montés de la mer comme du fond du
 brouillard
continent perdu parsemé d’ossements humains de vestiges
 archéologiques : habitation provisoire, cinq couches
de tombes et par-ci  par-là un temple et un bureau de placement.
Nous avons lu les inscriptions en écriture cunéiforme : elles parlaient de
nous
aussi n’avons-nous pas compris.
De temps en temps filait une voiture, carcasse calcinée sur fond de moignons d’arbres. Au loin sifflait la sirène du brouillard. Les buissons comme abattus par le poids de l’eau. Ici fut livré le dernier combat, précédé de tâtonnements aveugles
et de contacts intermédiaires et de science exacte. Le guide indécis
 ne savait rien de précis, enrhumé, sa voix comme la voix du grillon.
Nous nous sommes garés dans une auberge routière.
Avons fait assez bonne chère
mais la patience manquait. Par la fenêtre on apercevait une statue de pierre
aux formes érodées par l’eau : quelqu’un chevauche et quelqu’un est chevauché.
Les yeux bridés, étranger au lieu, probablement d’Extrême-Orient, le garçon.
Il faisait bon s’asseoir à côté de la cheminée, regarder la
télévision une télécommande
 à la main, s’abandonner à la façon des touristes et écouter
 la voix montant de la boite à lumière, ne parle ni ne blesse.
Continent perdu. Promesse tenue et non tenue, lieu
issu de la mer, lieu qui retournera à la mer, lieu pauvre en lumière, lieu
où l’on désire revenir, vous savez comme riment
ces mots. L’orchestre bon, peut-être
nègre. Une certaine lourdeur de satiété après le repas aussi
la serveuse au sein nu nouvelle mode ne reçut-elle
qu’un coup d’œil rapide.
Il faut toujours voyager, ne pas s’installer, comme jeunes
nous le pensions.
Seul le voyage assure une perspective, rabais pour qui paie
d’avance. Rien que
sortir - crie le prisonnier qui cogne désespérément  sur la
porte de la prison. Sortir
est aussi une loi de la nature : le poussin sortira de l’œuf,
sinon-
il mourra. Sortir est un droit. Exister non seulement ici
ou là
mais pour tous tant qu’il reste une chance plausible :
chanter sans parole, dans le mutisme du monde comme
la voix de la mer
un jour d’hiver, comme la nuit près de la plage,
s’asseoir parmi les étrangers et se taire
lorsqu’autour de soi tout s’engouffre vers le lieu d’où tout
sortit :
d’abord la végétation. Puis aussi les gens : hommes,
femmes et enfants, livres et montres à la main, tels des
réfugiés, billets,
lieu invisible, on appelle, autre lieu invisible,
on répond, les contrôleurs s’agitent et les soldats ration de
 fer en main
portent des vieillards  et de-ci de-là tombe une valise : valise
blessée, atteinte, qui ne voyagera plus et les bateaux déjà
là, toujours
là les bateaux qui arrivent ou qui partent de toute éternité
et comme en rêve
un monde qui ne fut, couvert de débris de verre et de prophètes
d’apocalypse
et de cris en juif, en allemand, en arabe et les eaux submergent
tout à la dérobée et le sable doux comme il y a des années
et on s’habitue

et il fait bon s’allonger sur le sable et ne pas se réveiller.

Nathan Zach

mardi 19 avril 2016

Une nuit africaine




Je sais que l’Egypte est la porte du Moyen-Orient. Mais, après tout, elle se trouve bien sur le continent africain, non ? Voici ce que je pensai, en patientant calmement dans la longue file d’attente pour entrer dans les jardins de l’ambassade de France. Nous étions conviés, nous, les ressortissants français, à une de ces soirées africaines où les gens s’installent, souvent près d’un baobab centenaire, pour écouter la parole des conteurs ou autres griots. C’est vrai que notre invitation ne mentionnait pas notre participation à un spectacle singulier. Mais,   celui qui aime et connaît un peu le continent, sait que les choses sont souvent implicites. D’ailleurs, en découvrant cet imposant service d’ordre il devenait évident que les comédiens qui allaient se produire ce soir-là étaient tous des acteurs chevronnés et reconnus dans leur profession. Des gens ô combien importants chargés de transmettre cette tradition orale indispensable à la survie de notre culture. D’ailleurs, s’il me restait une petite pointe d’appréhension à propos du contenu de la soirée, elle s’envola bien vite en écoutant les différents groupes qui conversaient autour des élégants buffets dressés pour la cérémonie. Tous des comédiens, évidemment ! Sinon, comment expliquer ces sourires de circonstances, ces gestes un peu gauches, ces costumes ? Je remarquai plusieurs militaires avec des vareuses trop petites et trop galonnées, des képis à multiples dorures.
Même si ces figurants ne se débrouillaient pas trop mal pour « chauffer » l’assistance, nous savions bien que l’ensemble des spectateurs avisés attendaient tous avec une impatience non feinte le grand griot. Il monta sur scène au moment même où la nuit se décidai à tomber. Vêtu simplement d’un costume sombre et d’une cravate noire, il s’appuya au pupitre et entreprit de charmer les invités, comme le font si bien, la plupart de ses condisciples de cette grande famille de conteurs. Je ne puis vous raconter toutes ces histoires dans le détail, la place me manque. Sachez seulement que le premier récit mettait en scène deux hommes importants. L’un demandait à l’autre de lui fournir d’urgence plusieurs rafales (manifestement une formule poétique pour nommer le vent) dans les plus brefs délais. La deuxième histoire mettait en scène une délégation de chefs d’entreprises débarquant dans un pays du tiers-monde pour apporter la prospérité et le bonheur. Puis, pour distraire un peu l’assemblée, avec une malice toute professionnelle, le conteur acheva sa prestation avec une charmante comédie où il était beaucoup question de culture, de francophonie et des droits de l’homme. L’assemblée applaudit à tout rompre la fin de son spectacle.
Simple petite fausse note, si j’ose dire, les organisateurs qui avaient eu l’idée surprenante de lancer l’hymne national à la fin de sa prestation.
Nous bûmes plusieurs coupes de champagne, avant de sortir enfin dans la nuit étoilée pour nous retrouver dans un quartier totalement bloqué par les forces de l’ordre, bien loin de cet univers poétique où nous étions plongés pendant toute cette soirée.
Il nous fallait trouver un taxi. C’est-à-dire, sortir de la fiction pour retrouver la réalité.
Julius Marx

(Visite de François-Le Caire-18 avril 2016) 

lundi 18 avril 2016

Humeur (2)





La belle Mercedes vient se garer devant la boutique de fruits et légumes. Sa conductrice ne descend pas de sa voiture. Elle donne plusieurs petits coups de klaxon, nerveux. Un échalas sort aussitôt de la boutique et vient se poster à la portière de la voiture, côté passager. Il se casse en deux. La vitre descend silencieusement. L’échalas écoute la demande de la conductrice en hochant simplement la tête. Puis, il retourne vers la boutique en traînant des pieds. Il réapparaît quelques minutes plus tard, tenant deux sacs plastique dans sa main. La vitre redescend lentement. Les sacs rejoignent le siège avant. L’échalas tend la main pour récolter un petit billet. Il fait un signe qui ressemble vaguement à un salut militaire et repart en direction de sa boutique. Le voilà qui revient. La vitre redescend lentement. L’échalas rend la monnaie du kilo d’oignons ou de la livre de carottes. Lorsque la belle Mercedes repart, il n’a pas encore achevé son second salut militaire.
Pendant toutes mes années d’expatriation, ou bien encore avant, à l’époque dite coloniale, je n’ai jamais vu un tel manque de respect. Ce genre de scènes, que l’on peut voir assez souvent dans la rue, me donne toujours une furieuse envie de balancer un caillou sur les voitures.
Vous parlez de lutte des classes ?  
Julius Marx

lundi 4 avril 2016

Humeur



J’ai fini par dénicher un petit muret, à l’ombre, et surtout, protégé du vent. L’endroit parfait pour déguster mon sandwich jambon de dinde-emmental. Aucun passant, si ce n’est les employés des restaurants du centre commercial qui empruntent tous la porte donnant sur les cuisines. Je réponds à leurs petits signes, à leurs sourires, en pensant qu’ils doivent bien se demander ce qu’un européen fortuné peut bien fabriquer, assis sur un muret, très loin des terrasses, de la civilisation des amerloques. Et puis, je l’aperçois. Un jeune type avec une de ces coiffures d’indien Iroquois, qui poussent sur une grande majorité des crânes d’adolescents du pays. Mais, ce qui me frappe, ce n’est pas sa crête de coq mais le sac qu’il tient dans sa main droite. Un grand sac plastique jaune et rouge avec le portrait de l’oncle Adolph et la croix gammée au-dessus. Et puis, probablement dans un soucis d’équité bien compréhensible envers les autres führers de la planète, on peut y lire également le nom du dictateur écrit en caractère gothique. L’effet de surprise passé, je me demande quelle entreprise peut fabriquer en série un sac de ce type, imprimer la trogne de l’homme à la mèche brune et dessiner la croix gammée sans aucune once de culpabilité ? Quel patron a pu affirmer à ses cadres réunis autour d’une table dans la salle de conférence de la boite que le marché était porteur ? Oui, quelle société?
 L’Iroquois a disparu avec sa coiffure merdique, sa foutue croix et son putain de sac plastique. Je me lève. Je n’ai pas fini mon sandwich. J’ai perdu l’appétit.
En retrouvant la société des riches, de l’autre côté du décor, je me dis que je l’ai bien cherché, après tout. Pourquoi vouloir absolument visiter les coulisses ? J’aurai dû rester assis bien sagement en terrasse, à déguster un bon hamburger.
Julius Marx

(Le Caire- Avril 2016)