vendredi 31 mai 2013

O

O, comme Ortese (Anna-Maria)


On découvre très souvent un écrivain grâce à un autre écrivain qui, au hasard de ses propres lignes, nous conseille d'aller rendre visite à l'un de ses camarades.
La rencontre avec  la divine Anna-Maria Ortese, je la dois à  Leonardo Sciascia qui recommandait, je ne sais plus dans quel texte, de lire au plus vite la nouvelle intitulée Une paire de lunettes dans le recueil La mer ne baigne pas Naples. Si vous ne connaissez pas encore le monde d'Anna-Maria, suivez, comme moi, le conseil de son aîné.
Je reproduis ci-dessous un texte extrait d'un autre recueil appelé les Ombra.

Petite fille déjà, à l'époque où les doigts d'une main  me suffisaient pour compter mon âge, je fréquentais la grande via Foria avec une simplicité et un abandon qui, aujourd'hui encore, quand je m'en souviens , me rendent pensive. Je ne saurais comprendre avec précision quelle raison certaine, quel sentiment envahissant ou quelle inclinaison irrationnelle poussaient la jeune personne que j'étais à faire de cette rue, qui, tel un fleuve à sec, traversait la partie orientale de la ville, le but, le centre préféré de mes promenades quotidiennes.
Rue majestueuse, sauvage! Fleuve de pierre, navire colossal ancré entre les rives de silence!
Tableau, composition mélancolique et orgueilleuse dont le titre, tel celui d'une étoile mystérieusement vivante, aurait pu être "liberté et méditation".
Il n'existait à Naples aucun autre lieu qui, mieux que cette rue, si étrangement animée et inquiète, ouverte et mystérieuse-une des rues les plus solennelles de cette ville et trop injustement ignorée-,
puisse donner à l'âme une sensation de désordre et de fête, de désarroi et de joie, de liberté et de peur, gonfler votre poitrine d'aussi douces pensées et voiler votre esprit avec une musique aussi douloureuse et inquiète, puis, presque au vol, vous amener au bord d'une vallée non indiquée sur les cartes du monde où, dans un calme et une lucidité incomparables, on voit se promener les éternels symboles et les poignantes idées.
Il sortait, de certaines boutiques, une odeur putride et douce de papier moisi. Les journaux illustrés étaient entassés de chaque côté du seuil, et servaient de piédestal aux colonnes de livres, également illustrés, que des générations d'enfants s'étaient passés, brûlant d'une joie pure et trouble, d'une menotte à l'autre.
Plusieurs de ces enfants n'existaient plus à présent, ou étaient devenus des hommes corrompus, et de toute façon ne gardaient aucun souvenir de ces lectures aimées : mais ces livres et ces journaux survivaient. Comme elles brillaient sous la lumière blanche de la lune, leurs couvertures bariolées!

Comme ils étaient naïfs et saintement rhétoriques, les visages des héros, les sourires et les larmes des héroïnes! Et les paysages à l'intérieur desquels ils se déplaçaient étaient comme recouverts d'une beauté paisible et affligée : des lacs et des forêts, des montagnes et des mers au-dessus desquels s'étaient perdus les regards d'écoliers d'autrefois.
Les drapeaux de tous les pays du monde scintillaient au soleil sur les mâts des navires colorés, qui entraient ou sortaient majestueusement des ports les plus célèbres, sur les mers les plus lointaines.
De jeunes matelots bouclés comme des petites filles et des vieux pirates, effrayants et joyeux comme des aigles déplumés, chantaient et trinquaient assis autour de tables infâmes, à la lueur jaune d'une lampe à huile qui assombrissait, plus qu'elle n'éclairait, des voûtes fumeuses où nichaient des chauves-souris. Des rochers, couronnés de nuées d'orage et avivés par des éclairs un peu plus grandiose qu'au naturel, surplombaient des plages sombres et désertes, sur lesquelles roulaient continuellement de longues vagues d'acier, surmontées d'une écume livide.
Et ces bruits, ces voix confuses et alarmées des vagues, pleines d'un faible grondement, telles des foules épouvantées qui auraient fui, ou des trains roulant à toute vitesse, ou des troupeaux furieux qui se seraient avancés, ouvraient des clartés sauvages dans les yeux de Pierre, duPêcheur d'Islande, assis face à cette mer, hébété et seul.
Des personnages plus naïfs se promenaient çà et là, à travers des papiers étranges, inquiets et délicieusement menaçants.Le colonel Cody, à cheval, entouré d'une nuée de coyotes rouges et soigneusement peints, et protégeant ses yeux d'une main, épiait avec attention, par la gorge d'un canyon flamboyant s'ouvrant sur des vallées aériennes dans lesquelles brillait le filet bleu d'un fleuve, ou se déployait en éventail le diadème scintillant d'une cascade, les mouvements imperceptibles  et insidieux de l'ennemi qui avançait.
Robinson Crusoé, vêtu de peaux, barbu,vieilli et pourtant magnifique de courage et d'espoir, sortait par une belle matinée , avec son fusil antédiluvien, chasser les chèvres sauvages dans les petites vallées paradisiaques de son île, et lorsqu'il regardait le beau ciel le regret de l'Angleterre et de sa chère maman voilaient son regard.Il est probable que, le matin, un enfant ingénu, un écolier vagabond s'attardait devant ces magasins, émerveillé, méditant d'obtenir, contre le peu d'argent qu'il avait dans sa poche, certains de ces livres, d'où tant d'images merveilleuses et un peu tristes, sur les couvertures, l'avaient regardé.
Mais il finissait par partir et, durant toute la journée, il ne venait plus personne. Seuls la pluie  ou le vent, le soleil et les nuages dans le ciel turquoise consolaient ces vieilles paperasses, ces histoires anciennes, avec leur présence vague.
Un silence, une sorte de méditation sans fin stagnaient, tel un air oublié, sur ces pauvres trottoirs, devant ces seuils usés. Il était évident que le but que se proposaient le ou les propriétaires de ces magasins allaient au-delà d'un intérêt normal. On ouvre pas un magasin dans un désert, on ne monte pas des expositions là où il n'y a que nuages et cailloux. Et ces magasins ne pouvaient donc être, selon moi, que des compositions de la Mémoire; ils faisaient partie d'une série de Signes et de Symboles, grâce auxquels cette vieille Rue méditative se donnait à elle-même en spectacle la beauté absurde de la vie, les rêves des jeunes gens qui l'avaient fréquentée pendant la journée, et dont les pas légers n'étaient, hélas, les mêmes, que pour peu de temps.
Anna-Maria Ortese
(La grande Rue- in les Ombra)
( Nouvelles- Actes Sud)

jeudi 30 mai 2013

N


N, comme Napoli




Nous débutons cet hommage avec le grand Domenico Réa.


Vous avez eu de la chance, charmantes fillettes, de réussir à émigrer avec "le roi du bois" nouillorquais. Avant la guerre, petites filles, vous ne compreniez pas grand chose. Quand vous avez commencé à comprendre, l'argent s'est mis à pleuvoir sur Naples. Elles ne sauront jamais qu'après leur départ, le grand cadavre nommé "Défaite", que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer en 1943, empuantit l'air, et que quiconque respire ces miasmes se transforme en chômeur, joueur de hasard, mendiant. Les rues sont à nouveau pleines de misérables allongés par terre, entre les pieds des passants, des passant qui pour rien au monde ne s'imaginent que ces mendiants sont des Italiens.
C'est comme lorsque passe un cercueil: nous adressons au mort un salut plein de commisération, nous nous souvenons de lui:
-Mais quel dommage! Quel dommage!


Comme si nous étions immortels, comme si entre nous et le mendiant s'élevait une digue et non un billet de mille lires.
A certaines heures de l'après-midi, quand le soleil se noie dans des voiles blanchâtres et que la lumière devient brumeuse, tous semblent frappés par la peste. On a honte de pénétrer dans les ruelles. Les seuils sont encombrés d'hommes qui semblent abattus par la foudre. Les filles ondulent des hanches avec abandon, comme des vagues qui vont et viennent, et elles songent à tout autre chose qu'à l'amour. Elles marchent comme si devant elles flottait encore une illusion; mais elles
ne rencontrent qu'une impitoyable déception, le lugubre passé de toujours, le passé de Naples que le soleil révèle en relief.
Domenica Rea - 1948 / Brève histoire de la contrebande/ in Jésus, fais la lumière !
(Actes-Sud- 1989)
La citation de Carlo Poerio qui préface le texte est : " Entre le peuple qui crie, le roi qui nous ment et les ministres qui ne savent ce qu'ils font, un honnête homme en a plus qu'assez."  N'oublions pas la sublime Anna Maria Ortese et son recueil de nouvelles "La mer ne baigne pas Naples".
Mais, Naples est fiction  et il nous faut poursuivre avec Erri De Lucca. Si l'homme (et pour une fois ce mot n'est pas galvaudé) s'est fait connaître grâce à Montedidio, il faut puiser dans son oeuvre déjà conséquente et dénicher un petit recueil nommé "En haut, à gauche". L'ensemble des textes de ce livre est d'une sensibilité et d'une émotion rare. La preuve, je ne peux me décider à privilégier un texte plutôt qu'un autre pour vous en livrer un  petit extrait! Alors, voici  l'introduction pour la première partie de ces textes intitulée "Les coups des sens". Savourez..
"Je suis d'un siècle et d'une mer mineurs. Je suis né en leur milieu, à Naples  en 1950.
De ce faux centre, apparence de tribune numérotée, je n'ai connu aucune profondeur de champ ni de détail.J'ai compris peu, mal le temps et les actions. En hôte embarrassé, j'en ai retenu les signes. Je veux les laisser à un petit-fils curieux, peut-être touché par l'atrocité et la modestie des vies qui l'ont précédé.
J'aligne, un pour chaque sens, les coups qui se sont arrêtés par hasard et à dessein dans mes souvenirs. Je n'ai nulle disposition pour le témoignage, aucune vocation de chroniqueur, je ne sais rien des étoiles filantes, des pistes sonores, mais je pense à deux dés, un champignon, une petite dame, une fiasque : pions d'un Monopoly autour duquel passer ses dimanches.
Entre un cri et un bouillon (titres de deux des textes suivants), il est resté ce que je sais. Autour de moi, il y avait un monde distant, expert, qui refaisait à l'aveuglette des gestes de seconde mère."
Erri De Lucca (En haut, à gauche- Rivages Poche) 1998
Rassurons-nous, le vieil adage "Voir Naples et écrire" est toujours d'actualité.

On achève ce tour d'horizon avec un texte très tendre de Dominique Fernandez :
"Quand j'arrive à Naples par la route de Terracina et de Gaeta ( la route obligatoire pour qui veut comprendre l'originalité absolue de l'ancien royaume du Mezzogiorno), je suis pris, voilà le mot, pris, c'est à dire enlevé à tout ce que j'étais auparavant, à mes goûts, à ma culture,à mes richesses d'Européen élevé dans le respect des belles choses, à mes constructions intérieures patiemment édifiées, au cours des années d'éducation et de formation, oui, dépouillé de tout cela d'un seul coup, arraché à mon identité trop précise et précipité dans une nébuleuse de sensations indistinctes, exactement comme la rencontre de deux personnes destinées à s'aimer les prive chacune de ce qu'elles croyaient qu'elles étaient et de ce qu'elles s'efforçaient d'être, les dépossède de leur état civil et les dénude soudain, les laissant démunies, sans défense, plus désarmées qu'un enfant.
Dominique Fernandez (Lettre d'amour à Naples)





mercredi 29 mai 2013

M

M, comme Manchette (Jean-Patrick)



Manchette est un des rares (des très rares, même) auteurs de romans noirs dont on ne saute pas quelques lignes, voir un ou deux paragraphes sur la couleur du ciel ou les états-d'âmes du personnage. C'est aussi un des auteurs dont on relit régulièrement l'oeuvre.
Il y a le style, bien sûr, étudié dans un bon nombre de périodiques et de blogs. La filiation  Hammett , Dos Passos, Hem et le béhaviorisme.
Il y a encore l'aspect social, le marxisme, le néo-quelque chose, etc.
Mais, on oublie  certainement le plus important qui est  la JOUISSANCE de lire du Manchette.

mardi 28 mai 2013

L

L, comme London (Jack)


Je suis né dans la classe ouvrière. J'ai découvert de bonne heure l'enthousiasme, l'ambition, les idéaux; et les satisfaire devint le problème de ma vie d'enfant. Mon environnement était primitif, dur et fruste. Je n'avais pas de vue sur l'extérieur mais seulement sur ce qui se trouvait au-dessus. Ma place dans la société était tout à fait au bas de l'échelle. A ce niveau la vie n'offrait rien que de sordide et misérable, aussi bien pour la chair que pour l'esprit; car la chair et l'esprit y étaient pareillement affamés et torturés.
   Au-dessus de moi s'élevait l'édifice colossal de la société, et à mes yeux le seul moyen de m'en sortir, c'était d'y accéder. C'est donc dans cet édifice que j'ai résolu de bonne heure de monter. Aux étages supérieurs, les hommes portaient des vêtements noirs et des chemises amidonnées, les femmes des robes magnifiques. Il y avait également de bonnes choses à manger, et à profusion. Cela pour la chair. Maintenant, il y avait les choses de l'esprit. Loin au-dessus de moi, je le savais; régnaient les générosités de l'esprit, la pensée nette et noble, une vive intellectualité. Je savais tout cela parce que je lisais les romans de la « Seaside Library » dans lesquels, à l'exception des chenapans et des aventurières, tous les hommes et toutes les femmes n'avaient que de belles pensées, parlaient une belle langue et accomplissaient des actions magnifiques. Bref, j'admettais comme une chose évidente qu'au-dessus de moi tout était beau, noble, aimable, qu'il y avait tout ce qui donne de la respectabilité et de la dignité à la vie, tout ce qui fait que la vie mérite d'être vécue, tout ce qui vous paie de vos efforts et vous console de vos malheurs.
   Mais cette ascension n'est pas particulièrement facile pour celui qui appartient à la classe ouvrière - en particulier s'il est handicapé par ses idéaux et ses illusions. Je vivais en Californie sur un ranch et je me mis énergiquement à chercher un endroit où appuyer mon échelle. De bonne heure, je me renseignai sur le taux d'intérêt de l'argent, et torturai mon cerveau d'enfant à essayer de comprendre les vertus et l'excellence de cette remarquable invention de l'homme, les intérêts composés. De plus, je m'informai des taux courants de salaires pour les travailleurs de tous les âges, et du coût de la vie. En partant de ces données, j'arrivai à la conclusion que si je me mettais sur-le-champ à travailler et à économiser jusqu'à l'âge de trente ans, je pourrais alors m'arrêter de travailler et me mettre à participer dans une large mesure aux délices et aux bienfaits qui s'offriraient à moi à un échelon plus élevé de la société. Naturellement, j'étais fermement décidé à ne pas me marier, tandis que j'oubliais complètement d'envisager ce terrible écueil générateur de désastre pour la classe laborieuse : la maladie.
   Mais la vitalité qu'il y avait en moi exigeait plus qu'une existence mesquine d'économie sordide, de parcimonie. Si bien qu'à l'âge de dix ans, je devins marchand de journaux dans les rues d'une ville, et me retrouvai avec une façon nouvelle de regarder les choses qui se trouvaient au-dessus de moi. J'étais toujours entouré des mêmes choses sordides et misérables, et au-dessus de moi se trouvait toujours le même paradis attendant que j'y monte; mais l'échelle y donnant accès n'était plus la même. C'était désormais l'échelle des affaires. Pourquoi mettre de l'argent de côté et investir mes économies en fonds d'État lorsque, en achetant deux journaux pour cinq cents, je pouvais, en un tour de main, les revendre dix cents et doubler ainsi mon capital? L'échelle des affaires était l'échelle qui me convenait, et je me voyais déjà devenu un prince du commerce, chauve et arrivé.
   Tant pis pour ces visions d'avenir! A l'âge de seize ans je méritais déjà le titre de « prince ». Mais il m'avait été décerné par un gang de coupe-jarrets et de voleurs, qui m'appelaient « Le prince des pilleurs d'huîtres ». Dès cet instant, j'avais gravi le premier échelon de l'échelle des affaires. J'étais un capitaliste. J'étais propriétaire d'un bateau et d'un matériel complet de pilleur d'huîtres. J'avais commencé à exploiter mes semblables. J'avais un équipage d'un homme. En ma qualité de capitaine et de propriétaire je prenais les deux tiers du butin, j'en donnais à l'équipage un tiers, bien que cet équipage ait travaillé exactement aussi durement que moi et ait tout autant risqué sa vie et sa liberté.
   Je ne gravis pas plus haut que ce degré unique l'échelle des affaires. Une nuit j'ai effectué un raid sur les pêcheurs chinois. Les cordages et les filets valaient des dollars et des cents. C'était du vol, je le reconnais, mais c'était précisément l'esprit du capitalisme. Le capitaliste s'empare des possessions de ses semblables au moyen d'un rabais, d'un abus de confiance ou bien en achetant des sénateurs et des juges devant la Cour suprême. Seulement je n'y mettais pas de formes. C'était la seule différence. Je me servais d'un revolver.
   Mais cette nuit-là mon équipage était composé de ces hommes inefficaces contre lesquels le capitaliste a coutume de fulminer parce que, en vérité, ils augmentent les dépenses et diminuent les dividendes. Mon équipage avait les deux défauts. Quant à son absence de soin, elle était telle qu'il mit le feu à la grand voile qui fut complètement détruite. Il n'y eut pas le moindre dividende cette nuit-là et les pêcheurs chinois s'enrichirent des filets et des cordages que nous n'avons pas pris. J'étais en faillite, car j'étais absolument incapable de payer les soixante-cinq dollars qui auraient été nécessaires à l'achat d'une voile neuve. Je laissai mon bateau à l'ancre et partis à bord d'un bateau pirate de la baie opérer un raid sur le Sacremento. Pendant ce voyage, un autre gang de pirates de la baie fit un raid sur mon bateau. Ils s'emparèrent de tout, même des ancres; et par la suite, quand je récupérai la coque, partie à la dérive, je la vendis pour vingt dollars. J'avais glissé de l'unique échelon que j'avais réussi à gravir, et je n'ai jamais plus essayé de monter à l'échelle.
   A partir de ce moment j'ai été exploité sans merci par d'autres capitalistes. J'avais les muscles, ils en tiraient de l'argent tandis que je n'en tirais moi-même que des moyens d'existence très médiocres. J'étais matelot devant le mât, débardeur, manoeuvre. Je travaillais dans des usines de conserves, des fabriques, des blanchisseries; je tondais des gazons, nettoyais des tapis, lavais des vitres. Et je n'obtenais Jamais le produit intégral de mon labeur. Je regardais la fille du propriétaire de l'usine de conserves, dans sa voilure, et je savais que c'était en partie mes muscles qui contribuaient à faire avancer cette voiture sur ses roues caoutchoutées. Je regardais le fils du propriétaire de la fabrique, qui se rendait à l'université, et je savais que c'étaient mes muscles qui contribuaient, en partie, à payer le vin qu'il buvait et les distractions qu'il prenait avec ses camarades.
   Mais cela ne m'inspirait aucune rancoeur. Tout cela faisait partie du jeu. Ils étaient les gens forts. Très bien, j'étais fort. Je me fraierais un chemin pour trouver une place parmi eux et tirer de l'argent des muscles des autres hommes. Le travail ne me faisait pas peur. J'adorais le travail pénible. Je m'y plongerais et travaillerais plus dur que jamais, et je ne tarderais pas à devenir l'un des piliers de la société.
   Et à ce moment précis, comme par chance, je trouvai un employeur qui était dans le même état d'esprit. Je désirais travailler, et il allait plus loin encore que de désirer me faire travailler. Je croyais que j'apprenais un métier. En réalité j'avais remplacé deux hommes. Je croyais qu'il était en train de faire de moi un électricien; en fait, je lui faisais gagner cinquante dollars par mois. Les deux hommes que j'avais remplacés recevaient chacun quarante dollars par mois; je faisais leur travail à tous les deux pour trente dollars par mois. 
   Cet employeur m'a presque tué de travail. Un homme peut aimer les huîtres, mais trop d'huîtres le détourneront de ce régime particulier. De même avec moi. Trop de travail m'écoeurait. Je ne voulais plus entendre parler de travail. Je fuyai mon emploi. Je devins un vagabond, je mendiai de porte en porte le moyen de continuer mon chemin, j'errai dans tous les États-Unis, en suant sang et eau dans les taudis et les prisons.
   J'étais né dans la classe laborieuse et à l'âge de dix-huit ans, je me trouvais en dessous de mon point de départ. J'étais dans la cave de la société, dans les profondeurs souterraines de la misère dont il n'est ni plaisant ni convenable de parler. J'étais dans la fosse, les abîmes, la fosse d'aisance humaine, les abattoirs et le charnier de notre civilisation. C'était la partie de l'édifice de la société que la société choisit d'ignorer. Le manque de place m'oblige ici à l'ignorer aussi, mais je dirai seulement que ce que j'ai vu là m'a causé une peur terrible.
   J'avais peur de penser. Je voyais à nu les éléments simples de la civilisation compliquée dans laquelle je vivais. La vie est une question de nourriture et d'abri. Afin d'obtenir de la nourriture et un abri, l'homme vend des choses. Le marchand vend des souliers, le politicien vend son universalité, le représentant du peuple, avec naturellement des exceptions, vend la confiance qu'il inspire; en même temps, presque tous vendent également leur honneur. Les femmes, également, soit dans la rue, soit par les liens sacrés du mariage, ont tendance à vendre leur chair. Toutes les choses sont des marchandises, tout le monde achète et vend. La seule marchandise que le travailleur a à vendre, ce sont ses muscles. Le travailleur a des muscles, et rien que des muscles, à vendre.
   Mais il y a une différence, une différence vitale. Les souliers, la confiance, l'honneur, ont une façon de se renouveler. Ce sont des stocks impérissables. Par contre, les muscles ne se renouvellent pas. A mesure que le marchand vend ses souliers, il renouvelle son stock. Mais il n'y a pas de moyen de renouveler le stock de force musculaire du travailleur. Plus il en vend, moins il lui en reste. C'est sa seule marchandise, et chaque jour, son stock diminue. A la fin, s'il n'est pas mort auparavant, il n'a plus rien à vendre, et il plie boutique. C'est un failli du muscle, il ne lui reste plus qu'à descendre dans la cave de la société pour y mourir misérablement.  
   J'ai appris, ensuite, que le cerveau était également une marchandise. Lui aussi est différent du muscle. Un vendeur de cerveau est encore dans sa prime jeunesse quand il n'a que cinquante ou soixante ans, et ses salaires atteignent des taux plus élevés que jamais. Mais un travailleur est épuisé ou rompu à quarante-cinq ou cinquante ans. Je suis allé dans la cave de la société, et je n'aime pas cet endroit pour y habiter. Les tuyaux d'arrivée d'eau et de vidange ne sont pas en bon état, l'air n'est pas sain à respirer. Si je ne peux pas vivre à l'étage de la réception de la société, je peux, en tout cas, essayer le grenier. C'est vrai, là, le régime est peu abondant, mais, au moins, l'air est pur. Si bien que j'ai décidé de ne plus vendre de muscle et de devenir marchand de cerveau.  
   Alors commença une poursuite frénétique du savoir. Je suis retourné en Californie pour ouvrir les livres. Tandis que je m'équipais ainsi pour devenir marchand de cerveau, il était inévitable que je me mette à fouiller la sociologie. J'ai trouvé là, exprimés d'une manière scientifique, dans une certaine catégorie de livres, les concepts sociologiques simples que j'avais déjà découverts moi-même. Avant ma naissance d'autres esprits, plus développés que le mien, avaient exprimé tout ce que je pensais, et bien davantage. J'ai découvert que j'étais socialiste.
   Les socialistes étaient révolutionnaires, dans la mesure où ils luttaient pour renverser la société telle qu'elle existe actuellement, et avec des matériaux, construire la société de l'avenir. Moi aussi, j'étais socialiste et révolutionnaire. J'ai adhéré aux groupes de révolutionnaires ouvriers et intellectuels, j'ai pris pour la première fois contact avec la vie intellectuelle. J'ai trouvé là des intelligences pénétrantes et de brillants esprits, car j'ai fait la connaissance de membres de la classe ouvrière qui, bien qu'ayant les mains calleuses, avaient un cerveau solide et alerte; des prédicateurs défroqués ayant une conception trop large du christianisme pour faire partie d'aucune congrégation d'adorateurs de Mammon; des professeurs victimes de l'asservissement de l'université à la classe dirigeante et chassés parce qu'ils se hâtaient trop d'étendre leurs connaissances en essayant de les appliquer aux affaires de l'humanité.
   J'ai aussi trouvé là une foi chaleureuse dans l'idéalisme humain et rayonnant, les douceurs de l'altruisme, du renoncement et du martyre - tout ce qu'il y a de splendide et de stimulant dans l'esprit. Là, la vie était propre, noble et en mouvement. Là, la vie se réhabilitait, devenait merveilleuse et glorieuse; et j'étais heureux d'être vivant. J'étais en contact avec de grandes âmes qui mettaient la chair et l'esprit bien au-dessus des dollars et des cents et pour qui le faible cri plaintif de l'enfant des faubourgs mourant de faim avait plus d'importance que tous les ambitieux problèmes de l'expansion commerciale et de la suprématie mondiale. Autour de moi, il n'était question que de buts nobles à atteindre, d'efforts courageux, mes journées et mes nuits n'étaient que soleil et lumière des étoiles, feu et rosée, avec, devant mes yeux, brûlant et rayonnant sans cesse, le saint Graal, le Graal du Christ, l'humanité chaude, depuis longtemps souffrante et maltraitée, qu'il convenait de secourir et finalement de sauver.
   Et moi, pauvre fou, je prenais tout cela comme un simple avant-goût des délices que je trouverais plus haut, au-dessus de moi, dans la société. J'avais perdu bien des illusions depuis l'époque où je lisais les romans de la « Seaside Library » dans un ranch de Californie. Je devais en perdre encore beaucoup parmi celles que j'avais conservées.
   Comme marchand de cerveau, j'ai remporté du succès. La société m'ouvrit ses portes toutes grandes. J'entrai directement à l'étage du salon, et mes désillusions firent de rapides progrès. Je dînai avec les maîtres de la société, avec les épouses et les filles de ces maîtres de la société. Les femmes étaient magnifiquement habillées, je le reconnais; mais je fus naïvement surpris de m'apercevoir qu'elles étaient faites de la même argile que toutes les autres femmes que j'avais connues tout en bas de l'échelle, dans la cave. « L'épouse du colonel et Judy O'Grady étaient soeurs sous leurs peaux » - et leurs robes.
   Ce n'était pas cela, toutefois, autant que leur matérialisme, qui me choquait. C'est exact, ces femmes magnifiques, magnifiquement habillées, jacassaient sur des charmants petits idéaux et de chers petits problèmes moraux; mais en dépit de ces bavardages, la note dominante de leur vie était matérialiste. Et elles étaient si sentimentalement égoïstes! Elles participaient à toutes sortes de charmantes petites oeuvres de charité, elles le faisaient savoir à tout le monde, alors que ce qu'elles mangeaient et les magnifiques robes qu'elles portaient, était payé par des dividendes tachés de sang versé par la main-d'oeuvre enfantine, fruit du travail intensif, et même de la prostitution. Lorsque j'énonçais ces faits, croyant dans mon innocence que ces soeurs de Judy O'Grady allaient sur-le-champ se dépouiller de leurs soieries et de leurs bijoux souillés de sang, elles s'énervaient au contraire, s'irritaient, et me lisaient des prêches sur l'absence d'esprit d'économie, la boisson, et la dépravation innée qui sont à l'origine de tous les malheurs dans la cave de la société. Quand je répondais que je voyais très bien comment l'absence d'esprit d'économie, l'intempérance et la dépravation d'un enfant de six ans à moitié mort de faim le faisaient travailler toutes les nuits pendant douze heures dans une filature de coton des États du sud, ces soeurs de Judy O'Grady se sont attaquées à ma vie privée et m'ont traité d'« agitateur », comme si, en vérité, cela avait mis fin à la discussion.
   Et je ne m'en suis pas mieux tiré avec les maîtres en personne. Je m'attendais à trouver des hommes propres, nobles, vivants, avec des idéaux propres, nobles, vivants. Je me suis trouvé parmi des hommes occupant des postes élevés - prédicateurs, politiciens, gens d'affaires, professeurs, journalistes. J'ai mangé de la viande, bu du vin, avec eux, été avec eux en automobile, et je les ai étudiés. C'est vrai, j'en ai trouvé beaucoup qui étaient propres et nobles; mais à part quelques rares exceptions, ils n'étaient pas vivants. Je crois vraiment pouvoir compter ces exceptions sur les doigts de mes deux mains. Là où ils n'étaient pas vivants parce que pourris, vivant d'une vie malpropre, ils étaient simplement des morts non enterrés, - propres et nobles, comme des momies bien conservées, mais pas vraiment vivants. Dans cet ordre d'idées je peux faire spécialement mention des professeurs que j'ai rencontrés, des hommes qui réalisent cet idéal de l'université décadente, «la poursuite sans passion de l'intelligence sans passion ».
   J'ai connu des hommes qui invoquaient le nom du Prince de la paix dans leurs diatribes contre la guerre, et qui mettaient des fusils dans les mains de détectives privés pour qu'ils s'en servent pour descendre les grévistes dans leurs propres usines. J'ai connu des hommes bouleversés d'indignation devant la brutalité des matches de boxe, qui participaient à la falsification des aliments qui tuent chaque année plus d'enfants que le sanglant Hérode lui-même.
   J'ai parlé dans des hôtels, des clubs, des maisons particulières, des compartiments de chemins de fer, sur le pont de paquebots avec des capitaines d'industrie et je me suis étonné du peu de chemin qu'ils avaient parcouru dans le royaume de l'intellect. Par contre, j'ai découvert que leur intellect, pour ce qui est du sens des affaires, était anormalement développé. J'ai également découvert que leur moralité, quand il s'agissait d'affaires, était nulle.
   Ce gentleman délicat, au physique aristocratique, était un directeur homme de paille, un jouet entre les mains de sociétés qui volaient secrètement les veuves et les orphelins. Ce monsieur, qui collectionnait les belles éditions, qui était un mécène littéraire, subissait le chantage du patron mafflu et aux épais sourcils noirs d'un groupement faisant de la politique municipale. Cet homme publiait un journal insérant de la publicité pour des spécialités pharmaceutiques, il n'osait pas imprimer ta vérité sur ces produits par crainte de perdre ses recettes. Il m'a traité de chenapan démagogue parce que je lui avais dit que son économie politique datait de l'Antiquité et sa biologie de Pline.
   Ce sénateur était le Jouet, l'esclave, du chef d'un important groupement politique, sans aucune éducation, une marionnette entre ses mains. Ce gouverneur et ce juge à la Cour suprême se trouvaient dans le même cas. Et tous les trois voyageaient en chemin de fer avec des titres de transport gratuits. Cet homme, qui parlait avec sobriété et sérieux des beautés de l'idéalisme et de la bonté de Dieu, venait à peine de trahir ses camarades dans la conclusion d'une affaire. Cet homme, pilier de l'Église et important soutien des missions étrangères, faisait travailler dix heures par jour ses demoiselles de magasins pour un salaire de famine, et, de ce fait, encourageait la prostitution. Cet homme, qui subventionnait des chaires dans des universités, se parjura devant les tribunaux pour une question de dollars et de cents. Et ce magnat des chemins de fer a trahi sa parole de gentleman et de chrétien en accordant un rabais à un capitaine d'industrie qui était engagé avec un autre capitaine d'industrie dans une lutte à mort.
   C'est la même chose partout, crime et trahison, trahison et crime - des hommes qui sont vivants, mais qui ne sont ni propres ni nobles, des hommes qui sont propres et nobles mais qui ne sont pas vivants. Il y a maintenant la grande masse sans espoir, qui n'est ni noble ni vivante, mais simplement propre. Elle ne pèche pas activement ni délibérément. Mais elle pèche par passivité et ignorance en acceptant l'immoralité générale et en en profitant. Si elle était noble et vivante, elle ne serait pas ignorante, et elle refuserait de prendre sa part des profits de la trahison et du crime.
   Je me suis aperçu que cela ne me plaisait pas de vivre à l'étage du salon dans la société. Intellectuellement j'étais excédé. Moralement et spirituellement, j'étais écoeuré. Je me rappelais mes intellectuels et mes idéalistes, mes prédicateurs défroqués, mes professeurs congédiés, et les travailleurs à l'esprit clair, ayant la conscience de classe. Je me rappelais mes jours de soleil et mes nuits de lumière des étoiles, où la vie était une merveille sauvage et douée, un paradis spirituel d'aventure altruiste et de romanesque moral. Et je vis devant moi toujours brûlant et étincelant, le saint Graal.
   Si bien que je suis retourné à la classe ouvrière, dans laquelle je suis né, à laquelle j'appartiens. Je ne me soucie plus de monter. L'imposant édifice de la société qui s'élève au-dessus de ma tête ne recèle pour moi rien de délectable. C'est la fondation de cet édifice qui m'intéresse. Là je me contente de travailler, le levier à la main, au coude à coude avec les intellectuels, les idéalistes, les travailleurs ayant la conscience de leur classe, en prenant de temps à autre une prise solide pour secouer tout l'édifice. Un jour, lorsque nous aurons pour travailler quelques mains et quelques leviers de plus, nous le renverserons, en même temps que tous ces vivants pourris et ces morts sans sépulture, son égoïsme monstrueux et son matérialisme sordide. Alors, nous nettoierons la cave et nous construirons une nouvelle habitation pour l'humanité, dans laquelle il n'y aura pas d'étage de salon, où toutes les pièces seront claires et aérées, et où l'air qu'on y respire sera propre, noble et vivant.  Telles sont mes perspectives. J'aspire à l'avènement d'une époque où l'homme réalisera des progrès d'une plus grande valeur et plus élevés que son ventre, où il y aura pour pousser les hommes à l'action un stimulant plus noble que le stimulant actuel, qui est celui de leur estomac. Je garde intacte ma confiance dans la noblesse et l'excellence de l'espèce humaine. Je crois que la délicatesse spirituelle et l'altruisme triompheront de la gloutonnerie grossière qui règne aujourd'hui. Et en dernier lieu, ma confiance va à la classe ouvrière. Comme a dit un Français : « L'escalier du temps résonne sans cesse du bruit des sabots qui montent, et des souliers vernis qui descendent. »

CE QUE LA VIE SIGNIFIE POUR MOI (Jack London-1906)
Sans doute le plus beau, le plus souvent reproduit, traduit ou cité, de tous les textes socialistes de Jack London. Paru en mars 1906 dans la rubrique « What Life Means to Me », ouverte chaque mois par le magazine Cosmopolitan à des personnalités de la politique, des lettres et des arts. Recueilli aussitôt sous forme de brochure, il a été diffusé de façon massive par The Intercollegiate Socialist Society (organisation chargée de la propagande socia­liste dans les universités) dont London était le président et, avec U. Sinclair, le co-fondateur. (Introduction de Francis Lacassin - Jack London - Tome VI de la collection "Bouquins" chez Robert Laffont - 1990)
Grâce soit rendu à Mr Lacassin pour son travail extraordinaire sur le grand Jack.

lundi 27 mai 2013

K


K, comme Kurosawa (Akira) 


C'était l'époque des vestes de tweed avec des pièces aux manches. Très chic le tweed !  Du moins, on  le pensait  tous et  surtout très intellectuel. Dans le hall de la cinémathèque de Chaillot il était très important de passer pour un intellectuel, un  vrai penseur du cinéma. Le genre de type qui connait la totalité des plans d'un film majeur et qui se sent capable d'en discuter de longues heures avec un autre type très chic vêtu d'une autre veste de tweed avec des pièces aux manches.
On pouvait croiser également les porteurs de bouquins. Des boutonneux aux cheveux gras, avec sous leurs bras les ouvrages  spécialisés racontant la vie et les films de Kurosawa, Welles ou Lang. Le porteur quadrillait le hall en fixant les chics types en veste de tweed, à travers les carreaux de ses épaisses lunettes, avec une expression qui voulait dire : "j'ai abandonné mes lectures juste le temps du film, ensuite, je repars dans ma chambre de bonne."
 Les porteurs et les vestes de tweed étaient tous d'accord sur un seul  point : rosser immédiatement les raconteurs si on en rencontrait dans la file d'attente.
Le raconteur était celui qui la ramenait toujours en prétendant que la version projetée cet après-midi là était nulle. Bien entendu, lui seul avait eu  la chance de visionner la vraie version et il était prêt  à vous la raconter sur le champ, ainsi que les relations tendues entre le couple vedette du film et le réa (en ce temps- là, on disait déjà réa, c'était aussi très chic.)
Enfin, il y avait ceux que l'on appelait les clodos (et ça, c'était pas très chic de notre part.) Homme ou femme déjà âgés portant des vêtements élimés et qui n'étaient attirés dans ce lieu ni par le nom du réa ni par celui de sa vedette mais plutôt par le prix modique de l'entrée et le chauffage de la salle.
C'est là, assis dans un fauteuil défoncé entre un clodo qui n'avait pas changé de chaussettes depuis des mois et un porteur qui s'est mis à ronfler dès les premiers plans du film, que j'ai vu pour la première fois  Entre le ciel et l’Enfer  ou L’Enragé.

 Aujourd'hui, les vestes de tweed sont cachées au fond du placard avec des boules de naphtaline dans les poches, les porteurs lisent sur internet et les clodos ne vont plus au cinéma, les places sont  devenues beaucoup trop chères.
Nostalgique, moi ? Certainement pas.
Julius Marx
Autres articles sur le maître japonais dans ce blog et dans toutlesautresssappellenthal.

dimanche 26 mai 2013

J

J , comme Joyce




Tout ceci débute lentement, presque gentiment; avec des amours de jeunesse, des territoires interdits et des maisons hantés.
Et puis, au fil des seize histoires, les enfants grandissent. Les adultes se prennent alors à rêver à une belle histoire d'amour, une vie familiale sans aucune tâche de naissance. Mais, bien entendu, on n'échappe pas à l'implacable destin. Comme l'écrivait déjà Edgar Pöe : "des hommes meurent avec le désespoir dans le coeur et des convulsions dans le gosier à cause de l'horreur des mystères qui ne veulent pas être révélés ".
Edgar Pöe  encore que l'auteur cite dans une post-face magnifique où elle s'interroge sur l'origine et la définition de ce qu'elle nomme le grotesque. Aujourd'hui, on appellerait cela le thriller mais, admettons que ce grotesque trouve largement sa place au sein du genre noir psychologique à côté d'une autre femme comme Margaret Millar.
Dans toutes ces histoires c'est bien ce qui est caché qui nous préoccupe et qui finit par nous hanter.
Une autre grande dame écrivait aussi ceci :" j'aimerais que les mots que vous avez prononcés puissent apaiser la tristesse de mon coeur. Et il en irait ainsi dans un Univers un peu plus simple que le nôtre... Mais il y a ...Il y a comme un noeud dans ce monde, quelque chose que nous ne comprendrons jamais." (Anna Maria Ortese).
Si le contenu s'inspire de la vie et de sa banalité magique, l'écriture nous bouscule sans ménagement. Ainsi , nous pouvons lire des qualificatifs comme" agent responsable" pour présenter une femme seule avec son enfant, ou ceci encore pour parler d'un couple: "il avait une pointe de regret que leur vie se fût scindée en vies."
Comme chez tous les grands écrivains, il n'est pas rare de poser le livre  sur le côté, de soupirer légèrement et de se mettre à réfléchir longuement à la phrase parfaite que l'on vient de lire.
Lisez encore ceci et soupirez autant que vous voulez, sur ce blog , vous êtes totalement libres .
"Les journées étaient des objets extérieurs. Elle s'en débrouillait avec adresse parce ce qu'elles n'étaient pas entièrement réelles...
Cette journée, qui était le dernier vendredi du mois, passa par vagues irrégulières, comme une flottille de nuages. Comme des nuages d'avril menaçants, gonflés et plissés par la pensée. Comme une procession de cerveaux à demi ivres. La femme s'efforça de se concentrer sur son travail car après tout c'était sa vie publique, sa vie extérieure, une vie ayant autant de valeur que n'importe quelle autre dans la société de consommation capitaliste où elle s'était retrouvée mener son existence, alors que le siècle lui-même, déclinant et épuisé, s'acheminait vers sa fin, sans doute pas l'apocalypse flamboyante à laquelle sa génération avait prétendu croire, mais, oui, assurément, une fin, un terme, et un "nouveau" siècle à venir sur le calendrier, qui enterrerait le nôtre avec l'impatience de tout ce qui est nouveau, jeune, vigoureux et affamé."
En entrant dans la maison Oates, préparez vous à oublier illico tout ce qui cherche vainement à s'appeler littérature.

samedi 25 mai 2013

I

I, comme Brautigan (Richard, et la pêche à la truite)




Brautigan, impossible de le caser quelque part.
Il habite dans une belle bibliothèque, parfaite de tempo, luxuriante et américaine.
Son horloge marque minuit et midi en même temps. La bibliothèque est profonde, emportée comme un enfant qui rêve, jusque dans l'obscurité des pages.
Il est donc naturel de le voir occuper la place du I ( place traditionnellement  réservée à la pêche à la truite en Amérique) dans cet abécédaire.


Nombreux articles à lire dans ce blog.
Les premières lignes sont extraites de L'avortement.

vendredi 24 mai 2013

H


H , comme Harrison (Jim)
Encore un qui fait partie de la famille. C'est un oncle d'Amérique amoureux de l'Europe, de sa bouffe et de son pinard. Un grand-père à la fois prude et libidineux.Un sage qui ne cesse de dérailler. Un poète du quotidien et de la belle étoile. Un vagabond  qui ne conserve dans sa tête que les mémoires sauvées du vent.


                                     Autrefois

Autrefois il faisait jour jusqu'à minuit,
la pluie et la neige montaient du sol
au lieu de tomber du ciel. Les femmes étaient faciles.
Dès qu'on en voyait une, deux autres apparaissaient,
qui marchaient vers nous à reculons, en se déshabillant.
L'argent ne poussait pas parmi les feuilles des arbres,
mais autour des troncs, en ceintures de cuir de veau;
vous aviez seulement droit à vingt dollars par jour.
Certains hommes volaient comme des corbeaux, d'autres
couraient dans les arbres tels des tamias. Sept femmes
du Nebraska remontèrent le Missouri plus vite que
les dauphins mouchetés du cru. Les chiens basenjis
parlaient espagnol, mais tous préféraient s'en abstenir.
On exécuta quelques dirigeants politiques qui avaient trahi
la confiance des électeurs et les poètes durent se contenter
de quatre litres de bourgogne par jour. On ne mourait
qu'un jour précis de l'année et des choeurs mirifiques
montaient des cheminées d'hôpitaux où il y avait un âtre
en pierre dans chaque chambre. Certains pêcheurs apprirent
à marcher sur l'eau et, jeune garçon, je descendais les rivières
en courant, ma canne à pêche toute prête. Aux femmes en
mal d'amour il suffisait de porter des chaussures pointus ou
des gousses d'ail aux oreilles. Tous chiens et humains
devinrent de taille moyenne et bruns; à Noël tout le monde
gagnait les cent dollars de la loterie. Dieu et Jésus n'avaient
pas besoin de descendre sur terre, car ils y étaient déjà,
passant leurs nuits à monter des chevaux sauvages,
et les enfants avaient le droit de veiller tard pour les entendre
galoper dehors. Les meilleurs restaurants étaient des églises
où les Episcopaliens servaient de la cuisine provençale,
les Méthodistes de la toscane, etc. A cette époque, le pays
était plus large de deux mille miles, plus haut de mille.
Il y avait de nombreuses vallées inconnues où les tribus
indiennes vivaient en paix, bien que certaines aient choisi
de fonder de nouvelles nations dans les régions jusque-là
insoupçonnées situées à l'intérieur des traits noirs marquant
les frontières entre Etats. J'ai épousé une jeune Pawnee
lors d'une cérémonie organisée derrière la cascade habituelle.
Des ours assoupis présidaient les tribunaux, des oiseaux
chantaient les récits lumineux de lointains ancêtres aviaires
qui volent maintenant en d'autres mondes. Certains fleuves
étaient trop rapides pour être navigables, mais on les laissait
faire pourvu  qu'ils consentent à ne pas inonder la Conférence
de Des Moines. Les avions ressemblaient à des navires
aéroportés, dont les multiples ailes vibrantes jouaient
une sorte de musique de chambre en plein ciel. Des pieds-
d'alouette poussaient dans les canons des pistolets et,
chacun avait le droit de choisir sept jours dans l'année pour
les répéter à sa guise, bien que cette coutume ne fût pas
très populaire. A cette époque, le vide était sillonné de
fleurs tourbillonnantes et des animaux sauvages inconnus
assistaient aux enterrements à la campagne. En ville,
tous les toits étaient couverts de jardins potagers et floraux.
L'eau de l'Hudson était potable et une baleine à bosse
fut aperçue près de la jetée de la 42e rue, sa tête remplie
de sang bleu de la mer, sa voix soulevant les pas des gens
dans leur anti-défilé traditionnel, leur désordre inoffensif.
Je vais m'arrêter là. Toutes mes preuves ont disparu
lors d'un incendie, mais pas avant d'avoir été mâchées
par tous les chiens qui habitent la mémoire.
L'un après l'autre, ils hurlent au soleil, à la lune, aux étoiles,
pour tenter de les rapprocher à nouveau.

JIM HARRISON

jeudi 23 mai 2013

G

G, comme Gene




Mais que voulez-vous que je vous dise de plus?

Mon rêve


Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant...
Je suis sur la photo..
Le type au centre, c'est moi,
entre ces deux femmes connues.
Elles m'aiment et me comprennent.
Elles me comprennent et mon coeur cinéphile
n'est que pour elles seules...
peut-être un peu plus pour Gene.
Elle est brune, c'est sûr
son nom est doux et sonore... Gene..
Son regard est pareil au regard des statues,
Et pour sa voix lointaine, grave et calme,
elle a l'inflexion des voix chères qui se sont tues
(pas mieux)
Julius Marx
(avec la complicité de Paul)

mercredi 22 mai 2013

F


F comme Flaiano (Ennio)




Complice de Fellini, écrivain et chroniqueur, Ennio Flaiano a écrit un de ces romans qui bousculent radicalement le cours de notre existence. Nous sommes entrés tranquillement dans ses pages, on en ressort perturbés avec tant de questions!
Ce roman, c'est Il Tempo di Uccidere (Un temps pour tuer). Il raconte le voyage d'un officier en rupture de ban, lors de l'expédition italienne en Ethiopie. L'homme tombe sous le charme d'une jeune femme qui deviendra obsession. Une Vita Nuova, digne de Dante et Béatrice comme la définit  si joliment Dominique Fernandez dans son livre le Promeneur Amoureux : "Une passion qui tire son éclat de la mise à distance, de l'exclusion de la femme (1)
Mais, à n'en pas douter, l'autre  personnage du roman c'est l'Afrique. Ce continent qui inspire à la fois dévotion et malaise. Personne mieux que Flaiano (excepté Bardamu avant lui ) n'a su saisir et exprimer  avec une si grande force ce paradoxe.

Femme de Gondar



Pour se laver, la femme avait ramassé ses cheveux dans une espèce de turban blanc.
Accordez-moi un instant de réflexion: ce turban blanc affirmait une existence que, sans cela, j'aurais considéré comme un aspect du paysage, celui qu'on aperçoit avant que le train ne pénètre sous le tunnel. Ce mouchoir de coton définissait chaque chose et j'ignorais alors qu'il allait pour moi définir toutes choses. Je ne pouvais le deviner et j'admirais la grâce instinctive de cette femme qui réussissait avec son seul mouchoir à rester vêtue et à me fournir, à moi qui l'observais, le prétexte d'une description.
Lorsqu'elle se mit debout et commença à se laver le ventre et les jambes, je vis qu'elle était très jeune; mais ses mouvements, dont je ne pouvais attribuer la nonchalance qu'à l'accablement qui naissait de cette chaude journée, étaient ceux d'une femme mûre.
Puis, je m'aperçus qu'elle était belle; elle m'apparut même trop belle; peut-être la solitude m'imposait-elle sans choix ce jugement? Mais non, c'était vraiment une de ces beautés que l'on accepte avec crainte, qui vous ramènent aux temps lointains dont le souvenir subsiste, encore estompé, ou que l'on retrouve dans les rêves, sans savoir si elles appartiennent au passé ou au futur, car la prudence nous conseille de ne pas exclure cette deuxième possibilité. Je ne rêvais pas.
J'étais éveillé et la femme se lavait à quelques pas de moi avec une savonnette de l'armée. Je voyais sa peau claire et splendide, vivifiée par un sang lourd, "un sang habitué à la mélancolie de cette terre", pensais-je.


Traduit en France en 1951 sous le titre "Le chemin de traverse" chez Gallimard.
Heureusement, ré-édité sous le titre "Un temps pour tuer" Editions Le Promeneur (2009)
(1) Introduction à la littérature italienne  in Le promeneur amoureux (Plon 1980)   

mardi 21 mai 2013

E


E comme Ellroy (James)




Oui, je sais, nous avons déjà beaucoup parlé de James Ellroy. De plus, il y a encore tant à dire!
En achevant  The Hilliker Curse (la Malédiction Hilliker) je me suis dit qu'il fallait absolument écrire quelque chose sur les histoires d'amour qui sont, à n'en pas douter, à l'origine et à la conclusion des romans du Maître.
Je reproduis ici l'article où il est question de la "filiation" Ellroy/Schmidt.


Style pugilistique (2)



Oui : excédé de veilles !
Dans la bouche creuse de la maison
pendaient des grappes de femelles grises ;
se tordaient aux croisées ; l'une monta,
franchit toutes les marches d'un pas frétillé.
Continuer de travailler. La lucarne;
le matin terne ridé ;  ensuite le soleil
se répandit des ravines grises de nuages,
flottard filtré au plomb.
Savez-vous: ce livre est pour
Werner Murawski;
né le 29.11.1924
à Wiesa près de Greiffenberg à la montagne ;
tombé le 17.11.43 devant Smolensk;
calculez, ce n'est pas difficile,
il n'avait pas encore 19 ans. Et lui,
l'unique frère de ma femme,
le dernier
avec lequel je fus jeune: Oh :
sur le miroir de la rivière naissaient
causettes et éclats de rires; un ciel griffonné de nuages;
dans le canot au fil de l'eau des airs à la vogue fanfaronnaient doucement.
Retour : Senor Vent du Soir ; derrière la lune pointue,
et nous 3 les uns autour des autres : Toi hélas, Alice et moi -
il aurait vingt-sept-ans aujourd'hui .-
Et déjà tous les partis en sont à reparler de conscription obligatoire : Quoi ?? !!- Valets
des chambres des finances  ;  kobold et chouette ; que ne vous débarrassez-vous d'un coup de griffe
de ces arrogants;
Werner dort.
Arno Schmidt 
préface de Miroirs noirs (1951)

Cinquante années plus tard le style de Schmidt  dépoli (ou repoli?) ressuscite.
C'est l'ellipse qui frappe la première. Puis, vient l'action  uppercut. Les règles  sont toutes balancées au tapis:   ponctuation , majuscules et autres typos ; jugez plutôt :

 Poussière, moisissures, toiles d'araignées, souris. Bidons d'huile, batteries hors d'usage, un carter de moteur fêlé. Quarante contre-façons d'une batte de base-ball signée par Sandy Koufax.
Le garage d'Arnie Moffett, dans le quartier de Mar Vista.
Des ordonnances vierges volées. La collection complète du mensuel Food service. Une photo de Marlon Brando avec une bite dans la boucheQuatre carabines à air comprimé, deux tondeuses à gazon hors d'usage, un squelette de chat.
Crutch se mit au travail. Il déblaya une couche de crottes de rat pour accéder à une pile de cartons. Il parvint à la première rangée.
Le C.V d'Arnie s'enrichit de plusieurs lignes.
Il vendait des capotes qui titillent, des chapelets, le Rallongeur de Bite Bob le Bourricot. Il vendait des faux billets pour les matchs de football. Il était président du Debra Paget Fan Club. Il vendait par correspondance des poupée à l'effigie de JFK et de Jackie. Il livrait en personne des poppers de nitrite d'amyle dans les bars homos. Il dirigeait une agence d'intérim pour les immigrés sans papiers qu'il plaçait en tant que commis de cuisine.///
///Crutch parcourut la liste par ordre alphabétique. Les noms et les adresses n'évoquaient rien pour lui. Il parvint à la dernière page : de "T" à "Z". Il tomba en arrêt devant : "Weiss, Charles. 1482 North Roxbury, Beverley Hills."
Chick : avocat spécialisé dans les divorces. Chick : acoquiné avec les chauffeurs. Chick le meilleur pote de Phil Irwin. Phil : embauché et viré par le Dr Fred Hiltz- trouvez-moi Gretchen Farr.
Chick : drogué notoire et amateur de bois d'ébène.
Et...
Voici...
Le...
DECLIC
Le bureau de Chick. Une conférence pour piéger une épouse volage. La statue aux trois phallus. La déesse noire qui écarte les cuisses. Bibelots importés- tous salement vaudou.
James Ellroy 
Blood's A rover

Ps : vous pourrez également découvrir la rencontre Ellroy/Oates dans le prochain numéro de l'Indic, en vente dans toutes les bonnes librairies.

lundi 20 mai 2013

D

D comme Davis (Miles)


Pause musicale. Souvenir d'un concert à l'époque de l'album We want Miles.
Le maître a dû passer plus de temps en coulisses que sur la scène. Lorsqu'il  revenait, c'était pour nous tourner le dos.
Et puis, une certitude ; je sais que je pourrais toujours écouter A kind of blue .
Bref, Miles me fait penser à une phrase de Cassavetes  : il ne faut jamais couper dans l'émotion.

dimanche 19 mai 2013

C



C comme Cann (Colum Mc Cann )


Pas mal d'articles sur Colum Mc Cann dans ce blog. J'ai choisi celui qui suit peut-être parce qu'il m'émeut encore beaucoup après tant de lectures. Vous pouvez aussi rechercher l'entretien Mc Cann / Jim Harrisson qui n'est pas mal non plus.


"J'avais la pointe du couteau sur le coeur, mais que pouvais-je faire? Combien de petites trahisons m'attendaient-elles encore? Qui finirait un jour par clamer la vérité, aussi compliquée soit-elle? Ce sont les lois, pas les miroirs, qui nous volent nos âmes."
 Dans son roman  Zoli,  Colum Mc Cann nous raconte l'histoire d'une poétesse Rom à la voix de feu.
L'histoire est écrite comme le découpage d'un film  . La narration à plusieurs voix permet évidemment de retrouver plusieurs point of view mais aussi, comme dans l'art cinématographique, des ellipses temporelles. Les scènes commencent toujours par des plans d'ensemble et finissent par des close-up.
Mais, l'auteur  a un avantage certain sur le scénariste; il a la possibilité de relater les états-d'âme de son personnage principal. Et il ne s'en prive pas, tant mieux pour nous ! Heureusement, la littérature n'est pas le cinéma. Sur la page, aucun fumiste et prétendu auteur ne peut réussir à émouvoir sans sincérité et talent.
Nous suivons donc Zoli  enfant, en Tchécoslovaquie,  après la mort de ses parents, exécutés par les hommes d'une milice pro-nazi . Puis adulte, victime à son tour d'un  autre régime totalitaire, qui a décidé que les camarades Roms  deviendraient sédentaires.  A cette époque , Zoli  est convaincue d'écrire les poésies qui lui tournent dans la tête, par un vieil écrivain et son jeune assistant. Un recueil sera publié et il causera sa perte.
Pourquoi, comment? Vous le saurez en lisant le bouquin.
 Si Colum Mc cann parle bien des minorités (de toutes les minorités) exploitées et sans cesse pourchassées, il parle aussi des lois et des frontières :
"Elle sait que la prochaine démarcation entre Est  et Ouest , se présentera dans quelques jours à peine, il lui vient à l'esprit en marchant, que si l'on accorde autant  d'importance aux frontières, comme à la haine, c'est précisément parce qu'elles disparaîtraient si on ne le faisait pas."
Et Zoli à elle seule symbolise bien la liberté. Elle fait sans cesse des choix, même si les puissants semblent lui en imposer d'autres. Parabole sur l'exil, éloge de la différence( comme il est écrit sur la quatrième de couverture) oui, mais il y a aussi la place et la fonction de l'artiste. Son art lui souffle la liberté mais le souffle est trop fort.
Heureusement, la flamme que porte  Zoli en elle  vacillera mais ne s'éteindra pas.
Julius Marx
Colum Mc Cann (Zoli) 10/18
Sur le site de l'auteur aux éditions Belfond, lire aussi résumés et commentaires des lecteurs.
ITW de l'auteur à propos de Zoli sur le site Rue 89
La photo qui illustre cet article est sur le site "Fauteuses de troubles"
(Si après ça, vous passez un mauvais Week-end, c'est à n'y rien comprendre!)

samedi 18 mai 2013

B



B  comme Ed Mc Bain

Mc Bain, c'est quelqu'un de ma famille, un type que j'aime à retrouver, et pas seulement pour les enterrements.



Ci-dessous un article paru il y a au moins un an.


Isola, c'est la ville d'Ed Mc Bain. Une ville imaginaire, certes, mais si réelle pourtant.
Dans cette ville, l'auteur s'intéresse plus particulièrement au commissariat du 87ème district et à ses inspecteurs. Et il fait beaucoup plus que de s'y intéresser, il les passe au grill, ses petits poulets!
Mc Bain accorde une part plus importante aux personnages qu'à l'intrigue ( il n'y a que les télé-cinéastes pour penser que l'intrigue seule est largement suffisante... les pauvres! Abandonnons-les à leur triste sort.)
Nous vivons avec les inspecteurs du 87 ème et l'enquête est le plus souvent prétexte à détailler, à analyser soigneusement, les flics et les habitants d'Isola. La radioscopie de Mc Bain fait mal ! Ainsi, dans The killer's choice (Victime au choix-1958) nous découvrons le patron d'un magasin de spiritueux beaucoup plus préoccupé par son stock d'alcool que par son employée qui vient d'être assassinée. Mais aussi dans Killer's Payoff (Crédit illimité- 1958)  le gérant d'un magazine populaire qui apprend la première phrase des grands romans  classiques par coeur etc..
Mais, revenons à notre basse-cour. Avec une habileté diabolique, Mc Bain nous fait découvrir ( plus efficacement que les instituts de sondage) une sorte de panel représentatif de cette société. S'il "donne" dans chaque roman son heure de gloire à chaque flic, c'est bien l'inspecteur Steve Carella (l'italo-américain) le médiateur et le modérateur du groupe. Un Mc Bain sans Carella (il en existe) c'est comme des pâtes sans parmesan. Les autres inspecteurs , vous les découvrirez seuls, petits veinards. Voyez maintenant comme Mc Bain nous présente Arthur Brown.
"Arthur Brown n'était pas un homme patient. Il avait eu la malchance de venir au monde avec la peau noire et un nom qui insistait encore sur sa couleur. Les racistes avaient vraiment de quoi s'amuser. Parfois, il se disait qu'il pourrait peut-être changer son nom et se faire appeler Goldstein, pour faire plaisir auxdits racistes qui s'en donneraient alors à coeur joie. Son impatience était née d'une attente perpétuelle. Arthur Brown regardait un homme et savait instantanément si sa couleur de peau allait ou non devenir une barrière infranchissable. Sachant cela, il attendait l'inévitable, avec impatience. Il était comme un homme assis sur un baril de poudre, une mèche allumée à la main, allumée par les hasards de la naissance et de la pigmentation."
Killer's Payoff (Crédit illimité) 1958

Bon, vous l'avez compris, il faut lire (ou re-lire) Mc Bain pour découvrir Isola, cette ville-femme comme il l'appelle lui-même dans The mugger(Le Voleur-1956)
"La ville ne peut être qu'une femme...
Vous l'avez connue, reposée après le sommeil, pure, avec ses rues vides..
Vous l'avez connue brûlante et irritable, frémissante d'amour ou de haine, provocante, soumise,cruelle, injuste, douce et poignante.
Elle est vaste et s'étale, parfois vautrée dans la crasse, et parfois elle pousse des cris de douleur et parfois aussi des râles d'extase.."

vendredi 17 mai 2013

Alphabet personnel

Je vis  mon dernier mois de quinquagénaire. C'est ainsi, inutile de se lamenter. Je pense plutôt à ceux qui n'ont pas eu cette chance. Vingt-six jours avant la date fatidique ! Tiens, vingt-six comme le nombre de lettres de l'alphabet. Il m'est donc venu une petite idée ( pas vraiment géniale, certes, mais bon.) Je vais simplement tenter d'énumérer vingt-six petits plaisirs, de ceux qui vous  enchante, vous aide et vous guide tout au long des années. Forcément, beaucoup manqueront à l'appel, mais inutile de m'en tenir responsable. Vous oseriez contrarier un presque sexagénaire?

A comme Amarcord



On peut traduire Amarcord par "je me souviens". C'est donc tout naturellement que je le place en tête de mon alphabet personnel.
Dans les années quatre-vingt, j'achète le script de ce film (novelisé, ou romancé comme il vous plaira de le qualifier) chez un bouquiniste (lui-même l'ayant récupéré dans le stock au rebut de la bibliothèque de Grenoble. C'est un détail important car j'ai aussi racheté, quelques années plus tard, un exemplaire de Bagatelles pour un massacre de Céline qui provenait lui-aussi de cet établissement. A cette époque, on ne pouvait se procurer ce livre que sous le manteau. Si vous tenez absolument à savoir pourquoi j'ai tenu à acheter cet immonde bouquin, attendez la lettre C. Bref, je ne louerai  jamais assez la place importante qu'a tenu la bibliothèque de prêt de Grenoble dans ma vie de lecteur.)
Le script d'Amarcord est de Fellini et Tonino Guerra. Autant le dire tout de suite c'est une pure merveille de poésie, d'humour et de nostalgie. Lisez ci-dessous l'introduction:

Je sais, je sais, je sais,
Un homme, à cinquante ans,
a toujours les mains propres.
Et moi je me les lave deux ou trois fois par jour.
Mais quand je les vois sales
Alors je me souviens
du temps où j'étais gosse.

Bien sur, il y a dans ce film un nombre incalculable  de scènes inoubliables. Mais, celle qui me fait encore rire aujourd'hui et qui m'émeut aussi, pour l'avoir tant de fois "joué" avec un qui n'est plus, c'est la scène de l'oncle de Bobo perché dans l'arbre et qui crie : "je veux une femme !"



Beaucoup plus tard encore, je suis allé pendant plusieurs années en vacances sur une plage de l'Adriatique. Pendant ces séjours, j'ai vraiment compris le véritable génie de Fellini qui a su mettre en scène et magnifier ce peuple si poétique.
Je termine avec un article écrit il y a quelques temps et qui raconte une de ces scènes de vie.

Comment j'ai rencontré le chien de Fellini 

Août 2003. Rosetto Degli Abruzzi. Italie.
Incontestablement, le ciel est de couleur bleu azur.
Après un bon café au bar Delle Rose, une visite au marché, je rejoins notre place réservée sur cette longue plage de sable fin de l'Adriatique.
Rangée numéro trois : deux parasols et quatre transats.
Ce village et ses habitants vous donne une petite idée du Paradis. Au Bar de plage de l'hôtel voisin, on vous sert le Campari avec des olives, du fromage et une assiette de friture, sans aucun supplément de prix, même le sourire est toujours compris.
J'ai emporté  Nouvelles pour une année de Pirandello. Les 247 nouvelles qui composent le bouquin naissent dans les 3600 pages du livre et s'achèvent devant mes yeux, sur le sable, parmi les familiers de la chaise-longue.
Pour que débute cette histoire, il faut attendre 17 heures. Laissons donc le temps s'étirer lentement entre les rires lointains des enfants, la musique au tempo saccadé venant de la piscine de l'hôtel poussée sans ménagement par la brise marine entre les branches des palmiers, le cri du marchand ambulant de noix de coco et la voix sourde, noyée dans le grésillement familier du haut-parleur fixé sur le toit d'une voiture, qui annonce le spectacle de cirque de la soirée, l'élection d'une Miss ou le grand film projeté dans les jardins de la Mairie.
Juste le temps d'achever la nouvelle intitulée Rien et voici qu'arrive le héros de cette fin d'après-midi.
Comme chaque jour à la même heure, il redescend tranquillement l'allée centrale de notre plage.
 A son passage, les occupants de la rangée quatre se relèvent. Un papy de la rangée deux réveille sa compagne qui dormait avec un journal sur le visage. Quelques enfants courent derrière lui en chantant ses louanges. Et puis, les baigneurs l'accueillent chaleureusement comme l'un des leurs. Il plonge dans l'eau claire et batifole sous les acclamations, les applaudissements, les rires. Notre héros n'est pas un héros comme les autres. Court sur pattes, le noir et le blanc se disputent la suprématie de son pelage. On retrouve également cette pacifique bataille autour de ses yeux : le gauche est entouré de noir et le droit de poils blancs. Personne ne prend le risque d'annoncer son appartenance à une race quelconque, mais à quoi bon? Cette singularité le classe illico dans la grande famille des chiens de cirque ou de cinéma.
Son bain quotidien achevé, il s'ébroue au milieu d'un cercle d'enfants qui piaillent de joie.
Maintenant, il a quelque chose de très important à faire, le temps du jeux et du divertissement est terminé. Là-haut, sur la longue route droite qui souligne la plage, quelqu'un l'attend.
Sur les conseils de notre maître-nageur je décide de le suivre.
Comme le ferait un promeneur nonchalant, il remonte la route en accordant, çà et là, ses faveurs à quelques jolis troncs de palmiers.
Celle qui l'attend est une femme. Elle est vêtue d'une large blouse fleurie. Cette blouse, c'est le véritable uniforme des femmes des Abruzzes d'un certain âge. Le touriste égaré la pendrait par mégarde pour la femme de ménage de l'hôtel mais, il devrait très vite réviser son jugement hâtif car c'est en fait la patronne très autoritaire de l'hôtel Bella Vista.
Les deux mains posées sur ses hanches généreuses, le regard droit, fixé sur l'interminable rangée de palmiers, elle attend son intrus, son malotru de 17 heures.
L'indésirable, c'est bien entendu notre héros. Pour l'instant, il se fait oublier, caché derrière le tronc imposant d'un arbre.
La matrone jette un regard circulaire, frappe du pied sur le trottoir et décide de retourner à ses affaires. Aussitôt, le chien sort de sa cachette et trottine jusqu'à l'endroit précis où se trouvait la femme quelques secondes auparavant.
Tranquillement, il dépose un joli colombin, devant la belle entrée de ce prestigieux hôtel.
Il décide de ne pas rester plus longtemps sur les lieux de son forfait. Et il a bien raison. La femme resurgit telle une furie, en criant. Mais, notre héros a déjà disparu.
La patronne de l'hôtel Bella Vista jette sa savate en direction du fugitif et lève les yeux en implorant le ciel.
Cette singulière histoire a débuté avec Pirandello et s'achève donc avec Fellini.
Pendant que la patronne de l'hôtel s'occupe de la pièce à conviction abandonnée par ce sacripant de la gente canine, la voiture de l'animation revient à notre hauteur. Elle annonce un magnifique et impressionnant défilé de mode pour le soir-même suivi d'un concert de l'harmonie Municipale.
Ah ! Bien, encore du spectacle.
Julius Marx