mercredi 29 décembre 2010

Rupture


Quand j'entre dans l'atelier, Aurore est assise sur son lit, le menton dans ses mains, les coudes sur les genoux joints. Elle ne tourne pas la tête vers moi, j'avance droit vers elle, dans la direction de ses yeux, mais son regard me transperce et reste fixé au mur. Je mets mes mains sur ses épaules: elle trésaille.
-Laissez-moi. Laissez-moi. Je ne veux plus vous voir. Partez.
Je m'assois.
-Partez.
Je me lève.
Elle s'adoucit et me tend la main.
-Asseyez-vous. Je voulais seulement vous dire qu'il vaut mieux me laisser seule désormais. Vous m'êtes inutile.Je ne veux pas dire plus.
Elle passe l'extrémité de son parapluie entre les lanières de ses sandales.
-Je commençais à recueillir les fruits de tout mon volontaire labeur. Je ne suis pas une nonne. Je dois à la fois inventer la règle et l'observer. Et le renoncement n'est pas facile pour l'être sauvage que je suis. Vous qui n'avez pas assisté à ce long effort ne pouvez pas comprendre... Les soirées comme celle d'hier n'arrangent pas les choses...
Des larmes coulent le long de ses joues. Je voudrais dire... Mais elle m'interrompt en se levant et se couvre d'un voile violet.
De grands nuages de zinc ébrèchent les rayons du couchant. Il tonne. Les taxis passent, fous.
Dès que nous sommes hors de son quartier, les gens se retournent. Aurore s'arrête, pose sa main sur la mienne. Il y a entre nous l'épaisseur de ce voile, si sec.
Aurore tremble.
-Me pardonnez-vous, Aurore?
Geste vague d'Aurore que  j'interprète:
-Ce n'est pas votre faute.
Elle fait un signe. L'autobus n° 19 vient se ranger à ses pieds, docile, au bord du trottoir. Elle monte sur l'impériale comme le long d'une frise déroulée.
L'écriteau dit qu'elle peut aller jusqu'à Islington . Je suis bien triste. Je sens que je n'aurai vraiment du chagrin qu'après  dîner.


Paul Morand 
Aurore- in Tendres Stocks
(Gallimard -L'imaginaire)
Je trouve ce texte écrit en 1916 d'un modernisme évident (sens de l'ellipse, mots "simples" qui claquent comme des coups de fouet et adjectifs justes.)
L'adjectif juste est un travail nécessaire. D'après Borgès" l'adjectif surprenant est une erreur."
Pour l'ellipse cette phrase de Montesquieu "Sauter les idées intermédiaires, c'est l'art de bien écrire."

mardi 28 décembre 2010

Amour (s)


Une dame m'apparut en manteau vert et robe couleur de flamme ardente, et mon esprit (...) , par une vertu secrète qui émanait d'elle, sentit la force irrésistible de son ancien amour. Aussitôt me frappa (.....) la haute vertu qui m'avait déjà blessé avant que je ne fusse sorti de l'enfance.
Dante 
La Divine Comédie "Le purgatoire" Chant 31






Roméo
Oh! elle apprend aux flambeaux à illuminer!
Sa beauté est suspendue à la face de la nuit
Comme un riche joyau à l'oreille d'une Ethiopienne
Beauté trop précieuse pour la possession, trop exquise pour la terre!
William Shakespeare 
Roméo et Juliette
Acte Premier ( scène 5)





Ce fut comme une apparition: Elle était assise, au milieu du banc, toute seule; ou du moins il ne distingua personne dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête; il fléchit  involontairement les épaules; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.(....) Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.
Gustave Flaubert
L'Education sentimentale




Roxanne- Aujourd'hui.../ Vos mots sont hésitants. Pourquoi?
Cyrano- parlant à mi-voix comme Christian . C'est qu'il fait nuit, dans cette ombre , à tâtons, ils cherchent votre oreille.
Roxanne- Les miens n'éprouvent pas difficultés pareille.
Cyrano- Ils trouvent tout de suite ? oh! Cela va de soi , puisque c'est dans mon coeur  que je les reçois; or moi, j'ai le coeur grand vous l'oreille petite.
D'ailleurs vos mots à vous descendent: ils vont vite, les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps!
Edmond Rostand
Cyrano de Bergerac / Acte III scène 13

lundi 27 décembre 2010

Dybbuk


Nous vidâmes la bouteille. J'étais toujours assis sur le bord du lit et Zosia en face de moi, sur le fauteuil.
Elle croisa les jambes et, un fragment de seconde, je vis qu'elle était nue sous sa belle chemise de nuit.
J'attendais que l'ivresse me montât de l'estomac au cerveau - mais c'était le contraire qui se produisait, elle descendait de mon cerveau dans mon estomac. Je restais tendu, rebelle à toute espèce d'ivresse, attentif à la moindre variation de mes humeurs érotiques. J'entendis Zosia qui disait : " Je n'ai rien lu de vous mais voilà, je crois en votre talent. L'ennui c'est que personne ne saura jamais décrire ce qu'est réellement  un être humain.
C'est quoi, une être humain, hein?" Je ne répondis pas. Un instant je crus ne pas avoir entendu la question. Mon esprit restait totalement vide. Puis je compris ce qu'elle avait dit et je répondis: " Une caricature de Dieu, une parodie de l'esprit, la seule entité de la Création qu'on pourrait appeler un mensonge." Le maître de la dérision, comme j'appelle l'adversaire particulier des ébats amoureux, n'en faisait qu'à sa tête. La première moitié de la nuit, Zosia  voulait bien, mais moi j'étais impuissant . Après avoir abandonné  tout espoir, je dormis une heure et toutes mes forces  me revinrent mais alors, Zosia sembla possédée par un dybbuk. Elle serra fortement ses jambes l'une contre l'autre et mes genoux pointus ne parvenaient pas à les écarter. Je lui reprochai les contradictions de sa conduite et elle me dit: "Je ne peux pas m'en empêcher."
Isaac Bashevis Singer
Perdu en Amérique
(Stock)
"Fragments d'une autobiographie que je n'avais jamais eu l'intention d'écrire" C'est avec ces mots que Isaac Bashevis Singer  sous-titrait le premier roman "Un jeune homme à la recherche de l'amour".
En  ce qui concerne le Dybbuk, sa vie, son oeuvre et bien d'autres choses encore.. Je conseille l'excellent  film des Frères Coen " A serious man".

samedi 25 décembre 2010

Haut-parleurs



Cet après-midi, deux hommes sont montés en haut du minaret de la mosquée.
Les haut-parleurs ont grésillé encore une fois, comme un feu qui ne veut pas mourir.
Ensuite, on n'a plus rien entendu.
Nous savions bien qu'il se passait quelque chose. Chaque matin et chaque soir, depuis maintenant une semaine, pendant les appels à la prière, parasites, sifflements et grondements se livraient une lutte sans merci. Alors, il fallait agir.
Les deux hommes sont redescendus du minaret.
Déjà le soleil déclinait et la terre refroidissait; ces deux-là s'entendent toujours lorsqu'il s'agit de compliquer la tâche des hommes qui ont des choses importantes à régler.
Les deux hommes portaient chacun un haut-parleur, enveloppé dans une grosse couverture comme de drôles de nouveaux-nés, sans bras ni jambe.
Ils ont posés leurs bébés sur le trottoir, puis, ont allumés une cigarette. Ils ont rejeté la fumée là-haut vers le minaret, où un petit croissant de lune semblait les épier.
Alors, les deux hommes ont déposés les deux vieux haut-parleurs dans la benne de leur
camionnette. Lorsqu'ils ont sorti de la même benne deux haut-parleurs neufs, un petit groupe de badauds s'est formé autour d'eux.
Il semblait important que tout le monde donne son avis sur les magnifiques haut-parleurs qui allaient changer la vie de notre communauté.
Moi, j'ai remarqué qu'ils étaient de fabrication américaine.
Cachée derrière la pointe de son minaret, la lune m'a fait un clin d'oeil.

Alexandre Outis

vendredi 24 décembre 2010

Festins


Mme Angelina entra.
-C'est prêt.
Les tinnirume, feuilles et fleurs de cucuzzedra, la courgette sicilienne longue et lisse, d'un blanc à peine troublé de vert, avaient été cuites à point; elles étaient devenues d'une tendreté, d'une délicatesse que Montalbano trouva carrément émouvantes.
A chaque bouchée, il sentait son estomac se nettoyer, devenir impeccable comme il avait vu faire à certains fakirs à la télévision.
-Comment les trouvez-vous? Demanda Mme Angelina.
-Belles, dit Montalbano et, à la grande surprise des deux vieux, il rougit, s'expliqua : Pardonnez-moi, certaines fois, je souffre d'imperfections adjectivales.
Les rougets de roche, bouillis et assaisonnés d'huile, de citron et de persil avaient la même légèreté que les tinnirume. Ce n'est qu'au moment des fruits que le proviseur
reprit la question que lui avait posée Montalbano, mais pas avant d'avoir parlé du problème de l'école, de la réforme que le ministre du nouveau gouvernement avait décidé de lancer, en abolissant entre autres le lycée.
Andrea Camilleri
Chien de faïence - Traduction Serge Quadruppani
(Fleuve Noir)





L'homme ramasse sa hotte et suit la jeune femme. Patricia fait toujours visiter la cuisine aux nouveaux venus, car elle en a conçu l'aménagement dans les moindres détails. Le plan de travail central, recouvert de carreaux de céramique multicolore provoque toujours des commentaires flatteurs. Elle s'y adosse pour faire face à l'homme. L'odeur appétissante de la dinde aux marrons en train de cuire dans le four autonettoyant empli la pièce. Il a ressorti l'arme et la lui pointe sur le ventre.
-Je vous en prie, dit-elle très vite tandis qu'il s'approche d'elle. Ne faites pas de mal à mes enfants. Mon mari fera ce que vous...
Elle s'interrompt. L'homme vient de reglisser le pistolet dans sa ceinture, d'une main il rapproche la hotte et de l'autre lui soulève la jupe. Les yeux de Patricia fouillent les alentours. Au-dessus de la cuisinière à table de cuisson en vitrocéramique, la batterie de cuisine en cuivre décoratif est trop loin pour que ces casseroles puissent servir d'arme. Après avoir lancé la cuisson de la dinde, Patricia a soigneusement nettoyé et rangé les ustensiles. Les couteaux aux formes variées ont été disposés dans leurs tiroirs de plastique bleu transparent.
Autour de Patricia tout est lisse et propre et vide. Elle ferme les yeux.
Elle sent la main de l'homme sur sa cuisse. Il a les doigts glacés.
Serge Quadruppani
La nuit de la dinde
(Métailié -suites)








Aussi, quand trois domestiques en vert, or et poudre entrèrent portant chacun un plat démesuré en argent contenant une timbale de macaronis en forme de tour, seules quatre personnes sur vingts s'abstinrent de manifester une joyeuse surprise : le Prince et la Princesse parce qu'ils s'y attendaient , Angelica par affectation et Concetta par manque d'appétit. Tous les autres (y compris Tancredi il est regrettable de la dire) manifestèrent leur soulagement de différentes manières, allant des grognements extatiques et flûtés du notaire au petit cri aigu de Francesco Paolo. Le regard circulaire menaçant du maître de maison coupa court d'ailleurs tout de suite à ces manifestations inconvenantes.
Bonnes manières à part, cependant, l'aspect de ces gratins babeliens était bien digne d'appeler les frémissements d'admiration. L'or bruni qui les enveloppait, le parfum de sucre et de cannelle qui s'en dégageait n'étaient que le prélude de la sensation de délice qui émanait de l'intérieur quand le couteau déchirait la croûte: il en jaillissait d'abord une vapeur gorgée d'arômes,on découvrait ensuite les foies de volaille, les oeufs durs, les émincés de jambon, de poulet et de truffes pris dans la masse onctueuse, très chaude, des petits macaronis auxquels le fumet de viande conférait une précieuse couleur chamois.

Giuseppe Tomasi Di Lampedusa
Il Gattopardo
(Seuil )
Bon appétit à tous..

jeudi 23 décembre 2010

Noël !




Noël est une naissance, un retour spontané à la vie intérieure d'où repartent vers un avenir de concorde et de douceur nos idées les plus simples et les plus blanches....
La neige serrée autour de la taille de la terre, les sapins en marche à la rencontre des enfants, les joues des lanternes qui s'en reviennent des messes de minuit, les victuailles fumantes- même lorsque les éléments ou les circonstances nous refusent ces images légendaires, les cartes postales des magasins nous les dispensent en des milliers de clichés. La fête robuste, saine et joyeuse ne saurait être niée par les hommes. Elle ne saurait être non plus contournée par les imaginations. Le décor même de la planète une fois sauvée et toujours sauvée, son comportement et son imperceptible destin supposent Noël.
C'est le moment ou les êtres sont le plus près de leur véritable angoisse, du prochain, et de l'acceptation chrétienne....
... C'est dans le calendrier, comme une belle fenêtre ouverte sur la vie, toute sonore de fleurs fragiles, ornée d'oiseaux bleus, au milieu de laquelle apparaissent des visages de femmes et d'enfants...
Noël est aussi une fresque de volailles dorées, de foies gras, de champagne et de vin chaud, un moment de réjouissance assurément conventionnelles par le tour que les hommes leur ont donné, mais au plus fort de l'abondance et du plaisir, on devine que ces mêmes hommes y honorent des idées d'espérance et de répit.
La loi obscure est de se défaire des inquiétudes, de s'alléger, de se soustraire au mouvement désordonné du monde , afin d'entendre la voix de l'enchantement et de retrouver dans la paix un peu d'équilibre avant d'ouvrir la porte d'une nouvelle année de convoitises et de danger.
Léon-Paul Fargue Pour servir à une histoire de Noël in Etc..
(Gallimard)
Si la version peut aujourd'hui apparaître légèrement désuète (au même titre, peut-être, que l'écriture) elle demeure celle d'un homme qui espère encore dans le genre humain et c'est bien çà l'essentiel.

mercredi 22 décembre 2010

En famille




L'herbe était d'un vert très foncé, les oies du blanc le plus pur. Un psychiatre m'a un jour conseillé de me concentrer sur l'univers physique quand un tourbillon vertigineux s'emparait ainsi de mon esprit. Ma femme a divorcé parce que je ne pouvais pas m'arrêter. Point.
Je dois éviter la littérature et le cinéma, car ils mettent ce mécanisme en branle. J'ai appris à doser mes sympathies afin de minimiser l'étendue de mes déceptions. Ce psychiatre m'a fait une ordonnance de lithium, mais les effets soporifiques de ce médicament m'ont empêchés de terminer ma thèse. Quant à mon mariage, il s'est achevé sur un voyage de deux jours en voiture à destination de Seattle pour rendre visite aux parents de ma femme. Je venais de lire un livre intitulé Incroyables illusions populaires et folie des foules, et j'en ai parlé sans interruption pendant qu'elle conduisait. J'avais mal à la mâchoire, mais impossible de m'arrêter. J'ai même continué de parler après qu'elle est descendue de voiture à Seattle avec notre fille. Je me rappelle que j'ai alors allumé la radio pour avoir quelqu'un à qui m'adresser! Je me considère comme guéri à quatre-vingt-dix-neuf pour cent , même si l'emploi de l'alcool comme sédatif a parfois des effets inverses au but recherché. Je dois m'arrêter. J'ai décidé de chasser les oies pour les regarder voler, mais de toute évidence ces oies ne sont pas de l'espèce volante.

Jim Harrison-  Dalva 
(Christian Bourgois)
Les personnages de Jim Harrison sont tous de notre famille. Certains sont difficiles à supporter,d'autres savent se faire aimer passionnément,  d'autres encore ne se manifestent que dans de très rares occasions, mais, après tout, c'est ça une famille, non? 

lundi 20 décembre 2010

Tempête



La plus petite tempête de neige jamais recensée
Il y a une heure de ça, dans le jardin de derrière chez moi, s'est produite la plus petite tempête de neige jamais recensée. Elle a dû faire dans les deux flocons. Moi, j'ai attendu qu'il en tombe d'autres mais ça n'a pas été plus loin. Deux flocons: voilà tout ce qu'a été ma tempête. Ils sont tombés du ciel avec tout le poignant dérisoire d'un film de Laurel et Hardy: même qu'à y songer, ils leur ressemblaient bien. Que tout s'est passé comme si nos deux compères s'étaient transformés en flocons de neige pour jouer à la plus petite tempête de neige jamais recensée dans l'histoire du monde.
Avec leur tarte à la crème sur la gueule, mes deux flocons ont paru mettre un temps fou à tomber du ciel. Ils ont fait des efforts désespérément comiques pour tenter de garder leur dignité dans un monde qui voulait leur enlever parce que lui, le monde, il avait l'habitude de tempêtes beaucoup plus vastes (genre soixante centimètres par terre et plus) et que deux flocons, y a de quoi froncer le sourcil.
Et puis, ils ont fait un joli atterrissage: sur les restes de tempêtes précédentes (cet hiver, nous en avons déjà eu une douzaine.)
Et après ça, il y a eut un moment d'attente (dont j'ai profité pour lever les yeux au ciel, histoire de voir si ça allait continuer.) Avant d 'enfin comprendre que mes deux flocons, c'était côté tempête aussi complet qu'un Laurel et Hardy.
Alors, je suis sorti et j'ai essayé de les retrouver: le courage qu'ils avaient mis à rester eux-mêmes en dépit de tout, j'admirais. Et tout en les cherchant , je m'inventai des manières de les installer dans le congélateur: afin qu'ils se sentent bien; qu'on puisse leur accorder toute l'attention , toute l'admiration, qu'on puisse leur donner les accolades qu'ils mettaient tant de grâce à mériter.
Sauf que vous, vous avez déjà essayé de retrouver deux flocons dans un paysage d'hiver que la neige recouvre depuis des mois?
Je me suis propulsé dans la direction de leur point de chute. Et voilà: moi, j'étais là , à chercher deux flocons de neige dans un univers où il y en avait des milliards. Sans parler de la crainte de leur marcher dessus: çà n'aurait pas été une bonne idée.
J'ai mis assez peu de temps avant de comprendre tout ce que ma tentative avait de désespéré. De constater que la plus petite tempête de neige jamais recensée était perdue à jamais. Qu'il n'y avait aucun moyen de la distinguer de tout le reste.
Il me plaît néanmoins de songer qu'unique en son genre, le courage de cette tempête à deux flocons survit, Dieu sait comment, dans un monde ou semblable qualité n'est pas toujours appréciée.
Je suis rentré à la maison.
Derrière moi, j'ai laissé Laurel et Hardy se perdre dans la neige.
Richard Brautigan -Tokyo-Montana Express-
(Christian Bourgois)
Pour Richard Brautigan, il faut se garder de faire (encore moins d'écrire) le moindre commentaire. Il suffit d'apprécier, c'est tout. Il y a bien assez d'auteurs qui demandent un joli petit article avec de beaux adjectifs et une analyse bien pensée.Laissons leur ce plaisir.

Haro !




-Tu me flattes, dit Gohar. Les affaires vont bien?
-Dieu est grand! répondit le mendiant. Mais, qu'importe les affaires.
Il y a tant de joies dans l'existence. Tu ne connais pas l'histoire des élections?
-Non, je ne lis jamais les journaux.
-Celle-là , n'était pas dans les journaux. C'est quelqu'un qui me l'a racontée.
-Alors, je t'écoute.
-Eh bien, cela s'est passé il y a quelques temps dans un petit village de Basse-Egypte, pendant les élections pour le maire. Quand les employés du gouvernement ouvrirent les urnes, ils s'aperçurent que la majorité des bulletins de vote portaient le nom de Barghout. Les employés du gouvernement ne connaissaient pas ce nom là; il n'était sur la liste d'aucun parti. Affolés, ils allèrent aux renseignements et furent sidérés d'apprendre que Barghout était le nom d'un âne très estimé pour sa sagesse dans tout le village. Presque tous les habitants avaient voté pour lui. Qu'est-ce que tu penses de cette histoire?
Gohar respira avec allégresse; il était ravi. "Ils sont ignorant et illettrés, pensa-t-il, pourtant ils viennent de faire la chose la plus intelligente que le monde ait connue depuis qu'il y a des élections." Le comportement de ces paysans perdus au fond de leur village était le témoignage réconfortant sans lequel la vie deviendrait impossible. Gohar était anéanti d'admiration. La nature de sa joie était si pénétrante qu'il resta un moment épouvanté, à regarder le mendiant. Un milan vint se poser sur la chaussée, à quelques pas d'eux, fureta du bec à la recherche de quelque pourriture, ne trouva rien et reprit son vol.
-Admirable! s'exclama Gohar. Et comment se termine l'histoire?
-Certainement, il ne fut pas élu. tu penses bien, un âne à quatre pattes! Ce qu'ils voulaient, en haut lieu, c'était un âne à deux pattes.

Albert Cossery - Mendiants et orgueilleux -1955
(Julliard)
Bienheureux celui ( riche ou mendiant) qui n'a pas encore lu Albert Cossery!
Le royaume des cieux lui appartient. Aucune calamité n'aura le pouvoir de le plonger dans la tristesse et un étrange sourire doux et ascétique éclairera son visage.

dimanche 19 décembre 2010

Les parfums islamiques


La route était maintenant légèrement en pente et on voyait Palerme très proche dans l'obscurité la plus complète. Ses maisons basses et serrées étaient accablées par la masse démesurée des couvents; de ceux-là, il y en avait des dizaines, tous immenses, souvent associés par groupe de deux ou trois , couvents d'hommes et de femmes, couvents riches et couvents pauvres, couvent nobles et couvents plébéiens, couvents de Jésuites, de Bénédictins, de Franciscains, de Capucins, de Carmes,de Rédemptoristes, d'Augustiniens...
Des coupoles émaciées, aux courbes incertaines, pareilles à des seins vidés de leur lait, se dressaient encore plus haut, mais c'étaient ces couvents qui conféraient à la ville son air sombre et son caractère, son décorum joint au sentiment de mort que même la frénétique lumière sicilienne ne parvenait jamais à dissiper.
A cette heure là, en outre, la nuit presque tombée, ils devenaient les despotes du panorama
Et c'était contre eux, en réalité, que les feux sur les montagnes étaient allumés, attisés d'ailleurs par des hommes entièrement semblables à ceux qui vivaient dans les couvents, tout aussi fanatiques, tout aussi fermés, tout aussi avides de pouvoir, c'est à dire, comme de coutume, d'oisiveté.....//

...A présent, en effet, la route traversait les orangeraies fleuries et l'arôme nuptial des fleurs d'oranger annulait toute chose comme la pleine lune annule un paysage: l'odeur de transpiration des chevaux, l'odeur de cuir des capitonnages, l'odeur du Prince et l'odeur du Jésuite, tout était effacé par cette odeur islamique évoquant houris et outre-tombe charnels.



Giuseppe Tomasi Di Lampedusa " Il Gattopardo" 1958
(Editions du Seuil 2007 Nelle Trad.)
Je vous souhaite de tout coeur d'avoir déjà ressenti l'impression d'être le despote du panorama.
Pour les houris et outre-tombe charnels, je ne peux que vous proposer cette version toute "hollywoodienne" mais, quelle beauté!

vendredi 17 décembre 2010

Uppercut



Kemper entendit des bruits de pas et de clé.
Il se dirigea vers l'interrupteur et vissa le silencieux sur son calibre.
Lenny entra.
-Ce n'est pas terminé, dit Kemper.
Un sac à provision tomba au sol. Avec un bruit de verre cassé.
-Tu ne parles plus à Laura ni à Litell.
-Non,dit Lenny.
Kemper appuya sur l'interrupteur. Le salon s'illumina, surchargé d'antiquités, et très, très efféminé.
Lenny cligna des yeux.
Kemper fit feu et sectionna les pieds d'une armoire. Dont l'effondrement fit voler en éclat porcelaine fine et cristal.
Il mitrailla une bibliothèque. Il transforma un canapé LouisXIV en boulettes de capiton et éclats de bois. Il mitrailla une garde-robe Chippendale peinte à la main.
Sciure et fumée du canon tourbillonnaient. Kemper sortit un nouveau chargeur.
-Oui, dit Lenny.

James Ellroy / American Tabloïd
(Rivages Noir)
Chez Ellroy, l'ellipse dispose et s'impose. C'est une succession d'instantanés scintillants.
Une bonne baffe à chaque page, un pruneau dans le buffet ! Pourquoi se plaindre, on l'a bien cherché non?

jeudi 16 décembre 2010

L'or de Naples


Vous avez eu de la chance, charmantes fillettes, de réussir à émigrer avec "le roi du bois" nouillorquais. Avant la guerre, petites filles, vous ne compreniez pas grand chose. Quand vous avez commencé à comprendre, l'argent s'est mis à pleuvoir sur Naples. Elles ne sauront jamais qu'après leur départ, le grand cadavre nommé "Défaite", que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer en 1943, empuantit l'air, et que quiconque respire ces miasmes se transforme en chômeur, joueur de hasard, mendiant. Les rues sont à nouveau pleines de misérables allongés par terre, entre les pieds des passants, des passant qui pour rien au monde ne s'imaginent que ces mendiants sont des Italiens.
C'est comme lorsque passe un cercueil: nous adressons au mort un salut plein de commisération, nous nous souvenons de lui:
-Mais quel dommage! Quel dommage!


Comme si nous étions immortels, comme si entre nous et le mendiant s'élevait une digue et non un billet de mille lires.
A certaines heures de l'après-midi, quand le soleil se noie dans des voiles blanchâtres et que la lumière devient brumeuse, tous semblent frappés par la peste. On a honte de pénétrer dans les ruelles. Les seuils sont encombrés d'hommes qui semblent abattus par la foudre. Les filles ondulent des hanches avec abandon, comme des vagues qui vont et viennent, et elles songent à tout autre chose qu'à l'amour. Elles marchent comme si devant elles flottait encore une illusion; mais elles
ne rencontrent qu'une impitoyable déception, le lugubre passé de toujours, le passé de Naples que le soleil révèle en relief.
Domenica Rea - 1948 / Brève histoire de la contrebande/ in Jésus, fais la lumière !
(Actes-Sud- 1989)
La citation de Carlo Poerio qui préface le texte est : " Entre le peuple qui crie, le roi qui nous ment et les ministres qui ne savent ce qu'ils font, un honnête homme en a plus qu'assez."

mercredi 15 décembre 2010

Parole


Leur anxiété, leur regard fixe, leurs lèvres serrées, cette immobilité intérieure et cet étonnement de qui croit courir, mais qui est seulement entraîné par quelque chose qui est en dehors de lui, et qui est la seule chose à courir, sur un rythme démesuré, et cependant sans bruit ni souffle qui en trahiraient sa présence, vous donneront pendant un instant l'exacte perception de ce qu'est la réalité de notre temps: rétrécissement progressif de la personnalité, automatisme, fin de la parole.
Anna Maria Ortese / Le silence de Milan (Actes-Sud)

morte pour la beauté


Je suis morte pour la beauté, mais à peine étais-je installée dans tombe, qu'un qui était mort pour la vérité fut couché dans une niche adjacente.
Il demanda doucement pourquoi j'avais péri?
-Pour la beauté, répondis-je.
-Et moi pour la vérité, les deux ne font qu'un; nous sommes frères, dit-il.
Et de la sorte, tels des parents se rencontrant la nuit, nous parlâmes d'une niche à l'autre, jusqu'à ce que la mousse ait atteint nos lèvres et recouvert nos noms.
Emily Dickinson

La légende de celle qui incarne la poésie raconte qu'elle n'a rien publié de son vivant (seulement une dizaine de poèmes révisés et modifiés "pour la bonne cause")
Borgès cite même cette phrase " La publication n'est pas la partie essentielle du destin d'un écrivain."
Lu encore cette phrase dans le dernier livre de Jim Harrison
"La vie est si étonnante qu'elle laisse peu de place pour autre chose."

Raymond et les lâches





Perce-oreilles

Ton très appétissant gâteau au rhum, recouvert d'amandes,
a été déposé à ma porte ce matin.
Le chauffeur s'est garé au pied de la colline, et a grimpé l'abrupt sentier.
Rien d'autre ne bougeait dans le paysage gelé.
Il faisait froid dedans et dehors. J'ai signé, je lai remercié, je suis rentré.
J'ai déchiré le scotch épais, arraché les agrafes du sac, et dedans j'ai trouvé,
la boite où tu avais posé le gâteau.
J'ai gratté le scotch sur le couvercle.
Je l'ai forcé, j'ai déplié le papier aluminium.
Et respiré la première bouffée de cette douceur!

C'est alors que le perce-oreille a surgi des profondeurs humides.
Un perce-oreille gorgé de ton gâteau. Enivré de lui.
Il a descendu le côté de la boite.
A traversé à folle allure la table pour trouver refuge dans la coupe à fruits.
Je ne l'ai pas tué.
Pas à ce moment là. Animé que j'étais de sentiments contradictoires.
Du dégoût, bien sur. Mais de la stupeur. Et même de l'admiration.
Cette créature avait voyagé toute la nuit en avion, parcourant 5000 kilomètres,
Entourée de gâteau, d'amandes effilées, et de l'odeur irrésistible du rhum.
Emportée ensuite en camion sur une route de montagne et hissée par un temps glacial
jusqu'à une maison surplombant l'océan Pacifique.
Un perce-oreille. Je vais le laisser en vie, pensais-je.
Un de plus, un de moins, quelle différence?
Peut-être que celui-là est spécial. Qu'il a été béni.

J'ai soulevé le gâteau de son emballage
Et trois autres perce-oreilles ont détalés sur le côté de la boite!
Je suis resté interdit pendant une minute, ne sachant pas si je devais les tuer, ou quoi.
Puis, la rage m'a saisi et je les ai aplatis. Ecrasant leur vie
Avant qu'ils ne réussissent à s'échapper. C'était un massacre.
Dans le feu de l'action, j'ai cherché le premier et je l'ai anéanti complétement.
Je venais de m'y mettre que déjà tout était fini.
Je t'assure que j'aurais pu continuer à les exterminer.
S'il est exact que l'homme est un loup pour l'homme,
que peuvent espérer des perce-oreilles quand la soif de sang est absolue?

Je me suis assis, essayant de retrouver mon calme.
L'air se précipitait hors de mes narines.
J'ai inspecté la table du regard, lentement. Prêt à tout.
Mona, je suis désolé de dire ça, mais j'étais incapable de goûter ton gâteau.
Je l'ai mis de côté pour plus tard, peut-être.
Enfin, merci. Tu es gentille de penser à moi, ici, cet hiver.
Vivant seul.
Comme un animal, je crois.

Raymond Carver- La foudroyante vitesse du passé ( Editions de l'Olivier)
Quelquefois, il m'arrive de croiser un des personnages de Raymond. Si je ne me lance pas tout de suite à ses trousses (comme le personnage principal de la nouvelle d'Edgard Pöe L'homme des foules) c'est uniquement par lâcheté.
Un bien pénible sentiment que Raymond n'a dû éprouver qu'à de très rares instants.

mardi 14 décembre 2010

Jack


                                     

Je suis né dans la classe ouvrière. J'ai découvert de bonne heure l'enthousiasme, l'ambition, les idéaux; et les satisfaire devint le problème de ma vie d'enfant. Mon environnement était primitif, dur et fruste. Je n'avais pas de vue sur l'extérieur mais seulement sur ce qui se trouvait au-dessus. Ma place dans la société était tout à fait au bas de l'échelle. A ce niveau la vie n'offrait rien que de sordide et misérable, aussi bien pour la chair que pour l'esprit; car la chair et l'esprit y étaient pareillement affamés et torturés.
   Au-dessus de moi s'élevait l'édifice colossal de la société, et à mes yeux le seul moyen de m'en sortir, c'était d'y accéder. C'est donc dans cet édifice que j'ai résolu de bonne heure de monter. Aux étages supérieurs, les hommes portaient des vêtements noirs et des chemises amidonnées, les femmes des robes magnifiques. Il y avait également de bonnes choses à manger, et à profusion. Cela pour la chair. Maintenant, il y avait les choses de l'esprit. Loin au-dessus de moi, je le savais; régnaient les générosités de l'esprit, la pensée nette et noble, une vive intellectualité. Je savais tout cela parce que je lisais les romans de la « Seaside Library » dans lesquels, à l'exception des chenapans et des aventurières, tous les hommes et toutes les femmes n'avaient que de belles pensées, parlaient une belle langue et accomplissaient des actions magnifiques. Bref, j'admettais comme une chose évidente qu'au-dessus de moi tout était beau, noble, aimable, qu'il y avait tout ce qui donne de la respectabilité et de la dignité à la vie, tout ce qui fait que la vie mérite d'être vécue, tout ce qui vous paie de vos efforts et vous console de vos malheurs.
   Mais cette ascension n'est pas particulièrement facile pour celui qui appartient à la classe ouvrière - en particulier s'il est handicapé par ses idéaux et ses illusions. Je vivais en Californie sur un ranch et je me mis énergiquement à chercher un endroit où appuyer mon échelle. De bonne heure, je me renseignai sur le taux d'intérêt de l'argent, et torturai mon cerveau d'enfant à essayer de comprendre les vertus et l'excellence de cette remarquable invention de l'homme, les intérêts composés. De plus, je m'informai des taux courants de salaires pour les travailleurs de tous les âges, et du coût de la vie. En partant de ces données, j'arrivai à la conclusion que si je me mettais sur-le-champ à travailler et à économiser jusqu'à l'âge de trente ans, je pourrais alors m'arrêter de travailler et me mettre à participer dans une large mesure aux délices et aux bienfaits qui s'offriraient à moi à un échelon plus élevé de la société. Naturellement, j'étais fermement décidé à ne pas me marier, tandis que j'oubliais complètement d'envisager ce terrible écueil générateur de désastre pour la classe laborieuse : la maladie.
   Mais la vitalité qu'il y avait en moi exigeait plus qu'une existence mesquine d'économie sordide, de parcimonie. Si bien qu'à l'âge de dix ans, je devins marchand de journaux dans les rues d'une ville, et me retrouvai avec une façon nouvelle de regarder les choses qui se trouvaient au-dessus de moi. J'étais toujours entouré des mêmes choses sordides et misérables, et au-dessus de moi se trouvait toujours le même paradis attendant que j'y monte; mais l'échelle y donnant accès n'était plus la même. C'était désormais l'échelle des affaires. Pourquoi mettre de l'argent de côté et investir mes économies en fonds d'État lorsque, en achetant deux journaux pour cinq cents, je pouvais, en un tour de main, les revendre dix cents et doubler ainsi mon capital? L'échelle des affaires était l'échelle qui me convenait, et je me voyais déjà devenu un prince du commerce, chauve et arrivé.
   Tant pis pour ces visions d'avenir! A l'âge de seize ans je méritais déjà le titre de « prince ». Mais il m'avait été décerné par un gang de coupe-jarrets et de voleurs, qui m'appelaient « Le prince des pilleurs d'huîtres ». Dès cet instant, j'avais gravi le premier échelon de l'échelle des affaires. J'étais un capitaliste. J'étais propriétaire d'un bateau et d'un matériel complet de pilleur d'huîtres. J'avais commencé à exploiter mes semblables. J'avais un équipage d'un homme. En ma qualité de capitaine et de propriétaire je prenais les deux tiers du butin, j'en donnais à l'équipage un tiers, bien que cet équipage ait travaillé exactement aussi durement que moi et ait tout autant risqué sa vie et sa liberté.
   Je ne gravis pas plus haut que ce degré unique l'échelle des affaires. Une nuit j'ai effectué un raid sur les pêcheurs chinois. Les cordages et les filets valaient des dollars et des cents. C'était du vol, je le reconnais, mais c'était précisément l'esprit du capitalisme. Le capitaliste s'empare des possessions de ses semblables au moyen d'un rabais, d'un abus de confiance ou bien en achetant des sénateurs et des juges devant la Cour suprême. Seulement je n'y mettais pas de formes. C'était la seule différence. Je me servais d'un revolver.
   Mais cette nuit-là mon équipage était composé de ces hommes inefficaces contre lesquels le capitaliste a coutume de fulminer parce que, en vérité, ils augmentent les dépenses et diminuent les dividendes. Mon équipage avait les deux défauts. Quant à son absence de soin, elle était telle qu'il mit le feu à la grand voile qui fut complètement détruite. Il n'y eut pas le moindre dividende cette nuit-là et les pêcheurs chinois s'enrichirent des filets et des cordages que nous n'avons pas pris. J'étais en faillite, car j'étais absolument incapable de payer les soixante-cinq dollars qui auraient été nécessaires à l'achat d'une voile neuve. Je laissai mon bateau à l'ancre et partis à bord d'un bateau pirate de la baie opérer un raid sur le Sacremento. Pendant ce voyage, un autre gang de pirates de la baie fit un raid sur mon bateau. Ils s'emparèrent de tout, même des ancres; et par la suite, quand je récupérai la coque, partie à la dérive, je la vendis pour vingt dollars. J'avais glissé de l'unique échelon que j'avais réussi à gravir, et je n'ai jamais plus essayé de monter à l'échelle.
   A partir de ce moment j'ai été exploité sans merci par d'autres capitalistes. J'avais les muscles, ils en tiraient de l'argent tandis que je n'en tirais moi-même que des moyens d'existence très médiocres. J'étais matelot devant le mât, débardeur, manoeuvre. Je travaillais dans des usines de conserves, des fabriques, des blanchisseries; je tondais des gazons, nettoyais des tapis, lavais des vitres. Et je n'obtenais Jamais le produit intégral de mon labeur. Je regardais la fille du propriétaire de l'usine de conserves, dans sa voilure, et je savais que c'était en partie mes muscles qui contribuaient à faire avancer cette voiture sur ses roues caoutchoutées. Je regardais le fils du propriétaire de la fabrique, qui se rendait à l'université, et je savais que c'étaient mes muscles qui contribuaient, en partie, à payer le vin qu'il buvait et les distractions qu'il prenait avec ses camarades.
   Mais cela ne m'inspirait aucune rancoeur. Tout cela faisait partie du jeu. Ils étaient les gens forts. Très bien, j'étais fort. Je me fraierais un chemin pour trouver une place parmi eux et tirer de l'argent des muscles des autres hommes. Le travail ne me faisait pas peur. J'adorais le travail pénible. Je m'y plongerais et travaillerais plus dur que jamais, et je ne tarderais pas à devenir l'un des piliers de la société.
   Et à ce moment précis, comme par chance, je trouvai un employeur qui était dans le même état d'esprit. Je désirais travailler, et il allait plus loin encore que de désirer me faire travailler. Je croyais que j'apprenais un métier. En réalité j'avais remplacé deux hommes. Je croyais qu'il était en train de faire de moi un électricien; en fait, je lui faisais gagner cinquante dollars par mois. Les deux hommes que j'avais remplacés recevaient chacun quarante dollars par mois; je faisais leur travail à tous les deux pour trente dollars par mois. 
   Cet employeur m'a presque tué de travail. Un homme peut aimer les huîtres, mais trop d'huîtres le détourneront de ce régime particulier. De même avec moi. Trop de travail m'écoeurait. Je ne voulais plus entendre parler de travail. Je fuyai mon emploi. Je devins un vagabond, je mendiai de porte en porte le moyen de continuer mon chemin, j'errai dans tous les États-Unis, en suant sang et eau dans les taudis et les prisons.
   J'étais né dans la classe laborieuse et à l'âge de dix-huit ans, je me trouvais en dessous de mon point de départ. J'étais dans la cave de la société, dans les profondeurs souterraines de la misère dont il n'est ni plaisant ni convenable de parler. J'étais dans la fosse, les abîmes, la fosse d'aisance humaine, les abattoirs et le charnier de notre civilisation. C'était la partie de l'édifice de la société que la société choisit d'ignorer. Le manque de place m'oblige ici à l'ignorer aussi, mais je dirai seulement que ce que j'ai vu là m'a causé une peur terrible.
   J'avais peur de penser. Je voyais à nu les éléments simples de la civilisation compliquée dans laquelle je vivais. La vie est une question de nourriture et d'abri. Afin d'obtenir de la nourriture et un abri, l'homme vend des choses. Le marchand vend des souliers, le politicien vend son universalité, le représentant du peuple, avec naturellement des exceptions, vend la confiance qu'il inspire; en même temps, presque tous vendent également leur honneur. Les femmes, également, soit dans la rue, soit par les liens sacrés du mariage, ont tendance à vendre leur chair. Toutes les choses sont des marchandises, tout le monde achète et vend. La seule marchandise que le travailleur a à vendre, ce sont ses muscles. Le travailleur a des muscles, et rien que des muscles, à vendre.
   Mais il y a une différence, une différence vitale. Les souliers, la confiance, l'honneur, ont une façon de se renouveler. Ce sont des stocks impérissables. Par contre, les muscles ne se renouvellent pas. A mesure que le marchand vend ses souliers, il renouvelle son stock. Mais il n'y a pas de moyen de renouveler le stock de force musculaire du travailleur. Plus il en vend, moins il lui en reste. C'est sa seule marchandise, et chaque jour, son stock diminue. A la fin, s'il n'est pas mort auparavant, il n'a plus rien à vendre, et il plie boutique. C'est un failli du muscle, il ne lui reste plus qu'à descendre dans la cave de la société pour y mourir misérablement.  
   J'ai appris, ensuite, que le cerveau était également une marchandise. Lui aussi est différent du muscle. Un vendeur de cerveau est encore dans sa prime jeunesse quand il n'a que cinquante ou soixante ans, et ses salaires atteignent des taux plus élevés que jamais. Mais un travailleur est épuisé ou rompu à quarante-cinq ou cinquante ans. Je suis allé dans la cave de la société, et je n'aime pas cet endroit pour y habiter. Les tuyaux d'arrivée d'eau et de vidange ne sont pas en bon état, l'air n'est pas sain à respirer. Si je ne peux pas vivre à l'étage de la réception de la société, je peux, en tout cas, essayer le grenier. C'est vrai, là, le régime est peu abondant, mais, au moins, l'air est pur. Si bien que j'ai décidé de ne plus vendre de muscle et de devenir marchand de cerveau.  
   Alors commença une poursuite frénétique du savoir. Je suis retourné en Californie pour ouvrir les livres. Tandis que je m'équipais ainsi pour devenir marchand de cerveau, il était inévitable que je me mette à fouiller la sociologie. J'ai trouvé là, exprimés d'une manière scientifique, dans une certaine catégorie de livres, les concepts sociologiques simples que j'avais déjà découverts moi-même. Avant ma naissance d'autres esprits, plus développés que le mien, avaient exprimé tout ce que je pensais, et bien davantage. J'ai découvert que j'étais socialiste.
   Les socialistes étaient révolutionnaires, dans la mesure où ils luttaient pour renverser la société telle qu'elle existe actuellement, et avec des matériaux, construire la société de l'avenir. Moi aussi, j'étais socialiste et révolutionnaire. J'ai adhéré aux groupes de révolutionnaires ouvriers et intellectuels, j'ai pris pour la première fois contact avec la vie intellectuelle. J'ai trouvé là des intelligences pénétrantes et de brillants esprits, car j'ai fait la connaissance de membres de la classe ouvrière qui, bien qu'ayant les mains calleuses, avaient un cerveau solide et alerte; des prédicateurs défroqués ayant une conception trop large du christianisme pour faire partie d'aucune congrégation d'adorateurs de Mammon; des professeurs victimes de l'asservissement de l'université à la classe dirigeante et chassés parce qu'ils se hâtaient trop d'étendre leurs connaissances en essayant de les appliquer aux affaires de l'humanité.
   J'ai aussi trouvé là une foi chaleureuse dans l'idéalisme humain et rayonnant, les douceurs de l'altruisme, du renoncement et du martyre - tout ce qu'il y a de splendide et de stimulant dans l'esprit. Là, la vie était propre, noble et en mouvement. Là, la vie se réhabilitait, devenait merveilleuse et glorieuse; et j'étais heureux d'être vivant. J'étais en contact avec de grandes âmes qui mettaient la chair et l'esprit bien au-dessus des dollars et des cents et pour qui le faible cri plaintif de l'enfant des faubourgs mourant de faim avait plus d'importance que tous les ambitieux problèmes de l'expansion commerciale et de la suprématie mondiale. Autour de moi, il n'était question que de buts nobles à atteindre, d'efforts courageux, mes journées et mes nuits n'étaient que soleil et lumière des étoiles, feu et rosée, avec, devant mes yeux, brûlant et rayonnant sans cesse, le saint Graal, le Graal du Christ, l'humanité chaude, depuis longtemps souffrante et maltraitée, qu'il convenait de secourir et finalement de sauver.
   Et moi, pauvre fou, je prenais tout cela comme un simple avant-goût des délices que je trouverais plus haut, au-dessus de moi, dans la société. J'avais perdu bien des illusions depuis l'époque où je lisais les romans de la « Seaside Library » dans un ranch de Californie. Je devais en perdre encore beaucoup parmi celles que j'avais conservées.
   Comme marchand de cerveau, j'ai remporté du succès. La société m'ouvrit ses portes toutes grandes. J'entrai directement à l'étage du salon, et mes désillusions firent de rapides progrès. Je dînai avec les maîtres de la société, avec les épouses et les filles de ces maîtres de la société. Les femmes étaient magnifiquement habillées, je le reconnais; mais je fus naïvement surpris de m'apercevoir qu'elles étaient faites de la même argile que toutes les autres femmes que j'avais connues tout en bas de l'échelle, dans la cave. « L'épouse du colonel et Judy O'Grady étaient soeurs sous leurs peaux » - et leurs robes.
   Ce n'était pas cela, toutefois, autant que leur matérialisme, qui me choquait. C'est exact, ces femmes magnifiques, magnifiquement habillées, jacassaient sur des charmants petits idéaux et de chers petits problèmes moraux; mais en dépit de ces bavardages, la note dominante de leur vie était matérialiste. Et elles étaient si sentimentalement égoïstes! Elles participaient à toutes sortes de charmantes petites oeuvres de charité, elles le faisaient savoir à tout le monde, alors que ce qu'elles mangeaient et les magnifiques robes qu'elles portaient, était payé par des dividendes tachés de sang versé par la main-d'oeuvre enfantine, fruit du travail intensif, et même de la prostitution. Lorsque j'énonçais ces faits, croyant dans mon innocence que ces soeurs de Judy O'Grady allaient sur-le-champ se dépouiller de leurs soieries et de leurs bijoux souillés de sang, elles s'énervaient au contraire, s'irritaient, et me lisaient des prêches sur l'absence d'esprit d'économie, la boisson, et la dépravation innée qui sont à l'origine de tous les malheurs dans la cave de la société. Quand je répondais que je voyais très bien comment l'absence d'esprit d'économie, l'intempérance et la dépravation d'un enfant de six ans à moitié mort de faim le faisaient travailler toutes les nuits pendant douze heures dans une filature de coton des États du sud, ces soeurs de Judy O'Grady se sont attaquées à ma vie privée et m'ont traité d'« agitateur », comme si, en vérité, cela avait mis fin à la discussion.
   Et je ne m'en suis pas mieux tiré avec les maîtres en personne. Je m'attendais à trouver des hommes propres, nobles, vivants, avec des idéaux propres, nobles, vivants. Je me suis trouvé parmi des hommes occupant des postes élevés - prédicateurs, politiciens, gens d'affaires, professeurs, journalistes. J'ai mangé de la viande, bu du vin, avec eux, été avec eux en automobile, et je les ai étudiés. C'est vrai, j'en ai trouvé beaucoup qui étaient propres et nobles; mais à part quelques rares exceptions, ils n'étaient pas vivants. Je crois vraiment pouvoir compter ces exceptions sur les doigts de mes deux mains. Là où ils n'étaient pas vivants parce que pourris, vivant d'une vie malpropre, ils étaient simplement des morts non enterrés, - propres et nobles, comme des momies bien conservées, mais pas vraiment vivants. Dans cet ordre d'idées je peux faire spécialement mention des professeurs que j'ai rencontrés, des hommes qui réalisent cet idéal de l'université décadente, «la poursuite sans passion de l'intelligence sans passion ».
   J'ai connu des hommes qui invoquaient le nom du Prince de la paix dans leurs diatribes contre la guerre, et qui mettaient des fusils dans les mains de détectives privés pour qu'ils s'en servent pour descendre les grévistes dans leurs propres usines. J'ai connu des hommes bouleversés d'indignation devant la brutalité des matches de boxe, qui participaient à la falsification des aliments qui tuent chaque année plus d'enfants que le sanglant Hérode lui-même.
   J'ai parlé dans des hôtels, des clubs, des maisons particulières, des compartiments de chemins de fer, sur le pont de paquebots avec des capitaines d'industrie et je me suis étonné du peu de chemin qu'ils avaient parcouru dans le royaume de l'intellect. Par contre, j'ai découvert que leur intellect, pour ce qui est du sens des affaires, était anormalement développé. J'ai également découvert que leur moralité, quand il s'agissait d'affaires, était nulle.
   Ce gentleman délicat, au physique aristocratique, était un directeur homme de paille, un jouet entre les mains de sociétés qui volaient secrètement les veuves et les orphelins. Ce monsieur, qui collectionnait les belles éditions, qui était un mécène littéraire, subissait le chantage du patron mafflu et aux épais sourcils noirs d'un groupement faisant de la politique municipale. Cet homme publiait un journal insérant de la publicité pour des spécialités pharmaceutiques, il n'osait pas imprimer ta vérité sur ces produits par crainte de perdre ses recettes. Il m'a traité de chenapan démagogue parce que je lui avais dit que son économie politique datait de l'Antiquité et sa biologie de Pline.
   Ce sénateur était le Jouet, l'esclave, du chef d'un important groupement politique, sans aucune éducation, une marionnette entre ses mains. Ce gouverneur et ce juge à la Cour suprême se trouvaient dans le même cas. Et tous les trois voyageaient en chemin de fer avec des titres de transport gratuits. Cet homme, qui parlait avec sobriété et sérieux des beautés de l'idéalisme et de la bonté de Dieu, venait à peine de trahir ses camarades dans la conclusion d'une affaire. Cet homme, pilier de l'Église et important soutien des missions étrangères, faisait travailler dix heures par jour ses demoiselles de magasins pour un salaire de famine, et, de ce fait, encourageait la prostitution. Cet homme, qui subventionnait des chaires dans des universités, se parjura devant les tribunaux pour une question de dollars et de cents. Et ce magnat des chemins de fer a trahi sa parole de gentleman et de chrétien en accordant un rabais à un capitaine d'industrie qui était engagé avec un autre capitaine d'industrie dans une lutte à mort.
   C'est la même chose partout, crime et trahison, trahison et crime - des hommes qui sont vivants, mais qui ne sont ni propres ni nobles, des hommes qui sont propres et nobles mais qui ne sont pas vivants. Il y a maintenant la grande masse sans espoir, qui n'est ni noble ni vivante, mais simplement propre. Elle ne pèche pas activement ni délibérément. Mais elle pèche par passivité et ignorance en acceptant l'immoralité générale et en en profitant. Si elle était noble et vivante, elle ne serait pas ignorante, et elle refuserait de prendre sa part des profits de la trahison et du crime.
   Je me suis aperçu que cela ne me plaisait pas de vivre à l'étage du salon dans la société. Intellectuellement j'étais excédé. Moralement et spirituellement, j'étais écoeuré. Je me rappelais mes intellectuels et mes idéalistes, mes prédicateurs défroqués, mes professeurs congédiés, et les travailleurs à l'esprit clair, ayant la conscience de classe. Je me rappelais mes jours de soleil et mes nuits de lumière des étoiles, où la vie était une merveille sauvage et douée, un paradis spirituel d'aventure altruiste et de romanesque moral. Et je vis devant moi toujours brûlant et étincelant, le saint Graal.
   Si bien que je suis retourné à la classe ouvrière, dans laquelle je suis né, à laquelle j'appartiens. Je ne me soucie plus de monter. L'imposant édifice de la société qui s'élève au-dessus de ma tête ne recèle pour moi rien de délectable. C'est la fondation de cet édifice qui m'intéresse. Là je me contente de travailler, le levier à la main, au coude à coude avec les intellectuels, les idéalistes, les travailleurs ayant la conscience de leur classe, en prenant de temps à autre une prise solide pour secouer tout l'édifice. Un jour, lorsque nous aurons pour travailler quelques mains et quelques leviers de plus, nous le renverserons, en même temps que tous ces vivants pourris et ces morts sans sépulture, son égoïsme monstrueux et son matérialisme sordide. Alors, nous nettoierons la cave et nous construirons une nouvelle habitation pour l'humanité, dans laquelle il n'y aura pas d'étage de salon, où toutes les pièces seront claires et aérées, et où l'air qu'on y respire sera propre, noble et vivant.  Telles sont mes perspectives. J'aspire à l'avènement d'une époque où l'homme réalisera des progrès d'une plus grande valeur et plus élevés que son ventre, où il y aura pour pousser les hommes à l'action un stimulant plus noble que le stimulant actuel, qui est celui de leur estomac. Je garde intacte ma confiance dans la noblesse et l'excellence de l'espèce humaine. Je crois que la délicatesse spirituelle et l'altruisme triompheront de la gloutonnerie grossière qui règne aujourd'hui. Et en dernier lieu, ma confiance va à la classe ouvrière. Comme a dit un Français : « L'escalier du temps résonne sans cesse du bruit des sabots qui montent, et des souliers vernis qui descendent. »

CE QUE LA VIE SIGNIFIE POUR MOI (Jack London-1906)
Sans doute le plus beau, le plus souvent reproduit, traduit ou cité, de tous les textes socialistes de Jack London. Paru en mars 1906 dans la rubrique « What Life Means to Me », ouverte chaque mois par le magazine Cosmopolitan à des personnalités de la politique, des lettres et des arts. Recueilli aussitôt sous forme de brochure, il a été diffusé de façon massive par The Intercollegiate Socialist Society (organisation chargée de la propagande socia­liste dans les universités) dont London était le président et, avec U. Sinclair, le co-fondateur. (Introduction de Francis Lacassin - Jack London - Tome VI de la collection "Bouquins" chez Robert Laffont - 1990)
Grâce soit rendu à Mr Lacassin pour son travail extraordinaire sur le grand Jack.

lundi 13 décembre 2010

The Lady



Nous arrivâmes à Bryson Tower. Un palais en stuc blanc, avec des lanternes ciselées dans la cour et de grands palmiers dattiers. L'entrée était en forme de L avec une arcade mauresque, des marches en marbre et un hall trop grand garni d'un tapis trop bleu. De grandes jarres bleues style Ali Baba se dressaient çà et là, assez vastes pour y faire cuire des tigres. Il y avait un bureau et un veilleur de nuit muni d'une de ces moustaches qui se prennent sous vos ongles....
....Enfin, nous arrivâmes à une porte avec un 716 en numéros dorés dans un cercle de feuilles dorées.
Il y avait un bouton d'ivoire à côté de la porte. Degarmo le pressa et un carillon retentit à l'intérieur. La porte s'ouvrit.
Melle Fromsett portait une robe de chambre de piqué bleu par-dessus son pyjama. Elle avait au pieds des petites mules avec des pompons et des hauts talons. Ses cheveux étaient joliment  flous, elle avait enlevé son cold-cream et s'était un peu maquillée......
........
-Je n'ai pas vu l'homme, quand je suis revenu à moi, on l'avait assassinée?
-Assassinée?
-Oui.
Elle ferma ses beaux yeux et les coins de sa jolie bouche s'abaissèrent. Puis elle se leva, avec un rapide frisson, et se dirigea vers une petite table à dessus de marbre aux pieds fins comme des aiguilles. Elle prit une cigarette dans une petite boite d'argent repoussé, l'alluma, regardant fixement la table. Elle agita l'allumette de plus en plus lentement, puis la jeta encore allumée dans un cendrier. Elle se retourna et s'adossa à la table.
-Je suppose que je devrais hurler ou quelque chose comme ça, dit-elle. J'ai l'impression que ça ne me fait absolument aucun effet.

Raymond Chandler "The Lady in the Lake" traduction  Boris et Michèle Vian 
Gallimard Série Noire N° 8.
Une grande leçon pour ceux qui font profession  d'écrire. Ponctuation, description et état d'esprit des personnages. Béhaviorisme triomphant.

Femme de Gondar


Pour se laver, la femme avait ramassé ses cheveux dans une espèce de turban blanc.
Accordez-moi un instant de réflexion: ce turban blanc affirmait une existence que, sans cela, j'aurais considéré comme un aspect du paysage, celui qu'on aperçoit avant que le train ne pénètre sous le tunnel. Ce mouchoir de coton définissait chaque chose et j'ignorais alors qu'il allait pour moi définir toutes choses. Je ne pouvais le deviner et j'admirais la grâce instinctive de cette femme qui réussissait avec son seul mouchoir à rester vêtue et à me fournir, à moi qui l'observais, le prétexte d'une description.
Lorsqu'elle se mit debout et commença à se laver le ventre et les jambes, je vis qu'elle était très jeune; mais ses mouvements, dont je ne pouvais attribuer la nonchalance qu'à l'accablement qui naissait de cette chaude journée, étaient ceux d'une femme mûre.
Puis, je m'aperçus qu'elle était belle; elle m'apparut même trop belle; peut-être la solitude m'imposait-elle sans choix ce jugement? Mais non, c'était vraiment une de ces beautés que l'on accepte avec crainte, qui vous ramènent aux temps lointains dont le souvenir subsiste, encore estompé, ou que l'on retrouve dans les rêves, sans savoir si elles appartiennent au passé ou au futur, car la prudence nous conseille de ne pas exclure cette deuxième possibilité. Je ne rêvais pas.
J'étais éveillé et la femme se lavait à quelques pas de moi avec une savonnette de l'armée. Je voyais sa peau claire et splendide, vivifiée par un sang lourd, "un sang habitué à la mélancolie de cette terre", pensais-je.

Extrait du livre mythique et totalement envoûtant  de Ennio Flaiano  "Tempo di Uccidere"
Traduit en France en 1951 sous le titre "Le chemin de traverse" chez Gallimard.
Heureusement, ré-édité sous le titre "Un temps pour tuer" Editions Le Promeneur (2009)   

dimanche 12 décembre 2010

Richard


Au fil de l'autoroute
J'avais oublié comme les rues de San Francisco allaient jusqu'à l'autoroute.
A vrai dire, j'avais oublié que San Francisco allait.

Son corps
Son corps était très sensuel et il donnait des idées de luxure tandis que son visage était du Boticelli et vous donnait envie de voyager dans l'éther.

l'opération
D'un geste désinvolte et tranquille, elle m'a fait signe de traverser la salle d'opération comme si ç'avait été un jardin de roses. Le docteur était en train de stériliser ses instruments chirurgicaux dans une longue flamme bleue. Il a levé ses yeux de ses instruments en feu et il a dit : "Tout c'est bien passé. J'ai promis pas de douleur, tout très propre."

Le bus pour Tijuana
Je n'aime pas San Diego. Nous sommes allés à pied jusqu'à la gare de Greyhound qui se trouvait à quelques rues de là. Il y avait des paniers de fleurs suspendus aux lampadaires.
Il y avait comme une atmosphère de petite ville à San Diego ce matin là, mis à part les marins fatigués d'une nuit d'insomnie ou les marins sur le départ qui se promenaient dans les rues.
La gare de Greyhound était bourrée de gens et de jeux et de machines à sous et il y avait plus de Mexicains dans la gare routière que dans les rues de San Diego.
On aurait presque dit que la gare routière était le quartier mexicain de la ville.
Le corps de Vida, son visage parfait et sa longue chevelure illuminée d'éclairs commirent leurs actes coutumiers parmi les hommes de la gare.
On était presque au bord de la panique.
"Eh bien ", dis-je.
(quatre petits fragments de "l'avortement" de Richard Brautigan , livre mystérieux où l'on peux lire cette magnifique phrase de l'auteur en couverture :
"J'ai voulu raconter comment c'est d'être dans ma peau").

L'art et Isadora



On continue avec ce merveilleux texte de Dos Passos sur Isadora Duncan extrait de la trilogie "USA"
composée du "42 éme parallèle " de "1919" et de  "La grosse Galette". L'ensemble publié dans la collection Quarto chez Gallimard.
L'art et Isadora

A San Francisco en 1878 Mrs Isadora O'Gorman Duncan, femme pleine d'entrain ayant du goût pour le piano, intenta une action en divorce contre son mari, l'éminent Mr Duncan, dont la conduite, ainsi que nous pouvons le supposer, avait été grossière-
ment indélicate; tout cela, déclara-t-elle à ses enfants, l'avait rendue tellement nerveuse qu'elle ne pouvait rien garder dans l'estomac hormis un peu de champagne et des huîtres; au milieu des amertumes et récriminations de cette querelle familiale,
dans un monde de pensions de famille éclairées au gaz et tenues par des beautés du Sud ruinées, dans un monde de magnats des chemins de fer et de portes à tambour et d'hommes à moustaches mâchonnant des clous de girofles pour masquer leur haleine chargée de whisky; de crachoirs en cuivre et de cabs et de bustiers et de corsages ajustés, et de robes à traînes ruchées (un monde où les salles de conférence et de concerts sous la tutelle de grandes dames cultivées étaient au centre de la vie intellectuelle )
Elle mit au monde une fille qu'elle nomma comme elle Isadora.
La rupture avec Mr Duncan et la découverte de sa duplicité firent de Mrs Duncan une féministe enragée ainsi qu'une athée et une adepte passionnée des conférences et écrits de Bob Ingersoll; Dieu c'est la nature ; le devoir c'est la beauté, et seul l'homme est vil.
Mrs Duncan se donna beaucoup de mal pour élever ses enfants dans l'amour du beau, la haine du corset, des conventions et des lois faites par l'homme. Elle donnait des leçons de piano , elle faisait de la broderie et tricotait des écharpes et des mitaines.
Les Duncan étaient perpétuellement endettés.
Le loyer était toujours en retard.
Les premiers souvenirs d'Isadora furent faits des grâces qu'il lui fallait déployer pour amadouer épicier, bouchers et propriétaires, ainsi que des ventes au porte à porte des petits objets fabriqués par sa mère,
sans oublier les valises qu'elle devait passer par les fenêtres de derrière chaque fois que la famille déménageait à la cloche de bois d'une minable et prétentieuse pension de famille à une autre dans les faubourgs d'Oakland et de San Francisco.
Les petits Duncan et leur mère formaient un clan; c'était les Duncan contre le monde inhospitalier et sordide. Les Duncan n'étaient plus ni catholiques ni presbytériens ni quakers ni baptistes; ils étaient artistes.
Les enfants étaient encore très jeunes quand ils réussirent à éveiller l'intérêt de leurs voisins en organisant des représentations théâtrales dans une grange; l'aînée des filles, Elizabeth, se mit à enseigner les danses mondaines; ils étaient des gens de l'Ouest, la vie était une ruée vers l'or; cela ne les gênait pas du tout de se donner en
spectacle. Isadora avait les yeux verts, des cheveux roux, un cou et des bras merveilleusement gracieux. Faute de pouvoir se payer des cours de danse classique, elle s'inventait des danses pour elle-même.
Ils partirent pour Chicago. Isadora décrocha un contrat pour danser au rythme de la marche du Washington Post dans le jardin en terrasse du temple maçonnique pour 50 dollars par semaine. Elle dansait dans des clubs. Elle alla voir Augustin Daly et lui annonça qu'elle venait de découvrir
la Danse
après quoi elle partit pour NewYork où elle parut en fée vêtue d'étamine dans le Songe d'une nuit d'été aux côtés d'Ada Rehan.
Le reste de la famille la suivit à New York . Ils louèrent une grande pièce dans le Carnegie Hall, installèrent des matelas dans les coins, tendirent des draperies sur les murs et inventèrent le premier studio de Greenwich Village.
Ils n'étaient jamais plus d'un pas en avance sur les huissiers, ils amadouaient toujours les commerçants pour ne pas avoir à payer leurs notes, refaisaient les propriétaires de leur loyer, savaient s'y prendre pour obtenir des dons des riches philistins.
Isadora organisa des récitals avec Ethelbert Nevin,
dansa sur des vers d'Omar Khayam pour des dames de la haute société de Newport. Lors de l'incendie de l'hôtel Windsor, ils perdirent leurs malles ainsi que d'interminables factures impayées et embarquèrent pour Londres sur un transport de bétail pour échapper au matérialisme de leur Amérique natale.
A Londres au British Museum
ils découvrirent les Grecs;
la Danse était grecque.
Sous les cheminées fumeuses de Londres, dans les squares noircis de suie, ils dansèrent en tunique de mousseline, copièrent les poses des vases grecs, allèrent à des conférences, dans des galeries d'art, aux concerts, au théâtre, se gorgèrent en un hiver de cinquante années de culture victorienne.
Puis, ils retournèrent aux Grecs.
Chaque fois qu'on les mettait à la porte pour défaut de paiement du loyer, Isadora les emmenaient dans le meilleur hôtel, louait une suite et faisait cavaler les garçons en quête de homards, de champagne et de fruits hors saison; rien n'était trop beau pour les Artistes, les Duncan, les Grecs ;
et le Londres des années 1890 aima son culot.
A Kensington et même à Mayfair elle dansa dans des réceptions mondaines privées,
les Britanniques , y compris le prince de Galles,
furent transportés par sa beauté préraphaélite,
sa vigoureuse innocence américaine,
son accent californien.
Après Londres ce fut le Paris de la grande exposition de 1900.
Elle dansa avec Loïe Fuller. Toujours vierge elle se montra trop timide pour répondre aux avances de Rodin le grand maître, et complètement déroutée par la conduite extravagante des beautés loufoques et inverties du clan Loïe Fuller. Les Duncan étaient végétariens, se méfiaient de la vulgarité, des hommes et du matérialisme.
Raymond fabriquait les sandales de toute la bande.
Isadora, sa mère et son frère Raymond parcoururent toute l'Europe en sandales vêtus de tuniques et coiffés à la grecque,
descendant dans les meilleurs hôtels, menant la vie naturelle des Grecs dans un tourbillon de notes impayées.
Isadora donna son premier récital en solo dans un théâtre de Budapest;
après quoi elle fut la diva, eut une liaison avec un grand acteur;
à Munich les étudiants dételèrent les chevaux de sa voiture. Partout c'était des fleurs
des applaudissements et des soupers au champagne. Elle fut la coqueluche de Berlin.
Avec l'argent qu'elle avait gagné au cours de sa tournée en Allemagne, elle emmena tous les Duncan en Grèce. Ils débarquèrent d'Ithaque à bord d'un bateau de pêche. Ils posèrent pour les photographes devant le Parthénon, dansèrent au théâtre de Dionysos, apprirent à une bande de gamins à chanter le choeur antique des suppliantes, se construisirent un temple sur une colline qui surplombait les ruines de l'ancienne Athènes pour y habiter, mais il n'y avait pas d'eau sur la colline et l'argent fut épuisé avant que le temple fût achevé,
force leur fut donc de loger à l'hôtel d'Angleterre et d'y vivre à crédit.
Une fois ce crédit épuisé, ils ramenèrent leur choeur à Berlin et donnèrent les
Suppliantes en grec classique. Rencontrant Isadora qui traversait en péplum le
Tiergarten à la tête de ses petits Grecs marchant à la queue leu leu en tuniques grecques, le cheval de la Kaiserin se cabra,
et sa Majesté fut désarçonnée.
Isadora était en vogue.
Elle arriva à Saint-Pétersbourg à temps pour assister aux obsèques nocturnes des manifestants fusillés devant le Palais d'Hiver en 1905. Cela la blessa. Elle était américaine comme Walt Whitman; les assassins couronnés n'étaient pas de son sang;
les manifestants eux, si; les artistes ne pouvaient pas être du côté des mitrailleuses ;
elle était une américaine en tunique grecque; elle était pour le peuple.
A Saint-Pétersbourg, encore sous le charme des ballets XVIIIe de la Cour du Roi-Soleil, les autorités jugèrent sa danse dangereuse.
En Allemagne, elle fonda une école avec sa soeur Elisabeth qui se chargea de l'organisation, et elle eut un enfant de Gordon Craig.
Son retour en Amérique fut un triomphe conforme à ce qu'elle avait toujours projeté et la tournée qu'elle fit donna bien du soucis aux philistins du pays; ses adeptes étaient sans cesse appréhendés pour port de tuniques grecques; elle estima qu'aucune liberté n'était laissée à l'art en Amérique.
Son retour à Paris fut son apogée; l'art n'avait qu'un nom: Isadora.
Aux obsèques su prince de Polignac elle rencontra le milliardaire dont rêve chaque femme (le roi de la machine à coudre) qui allait être son soutien et devait financer son école. Elle partit avec lui sur son yacht (quoi que fit Isadora c'était de l'Art)
pour danser dans le temple de Paestum
pour lui seul,
mais il plut et les musiciens étaient trempés. Ils se contentèrent donc de se saouler.
L'Art c'était la vie de milliardaire. L'Art, c'était tout ce que faisait Isadora. Au grand dam des vieilles habituées de club et des vieilles filles passionnées d'art, elle portait l'enfant de son milliardaire quand elle dansa lors de sa seconde tournée en Amérique;
elle se mit à boire avec excès, à s'avancer jusqu'à la rampe pour prendre à partie les occupants des loges.
Isadora était à l'apogée de sa gloire, du scandale, du pouvoir et de la fortune, son école prospérait, son milliardaire allait lui faire construire un théâtre à Paris, les Duncan étaient les grands prêtres d'un culte (l'Art c'était tout ce que faisait Isadora),
lorsqu'un jour la voiture qui ramenait ses deux enfants chez elle à l'autre bout de Paris cala sur un pont de la Seine. Oubliant qu'il n'avait pas serré le frein, le chauffeur descendit pour remettre le moteur en marche. La voiture démarra, renversa le chauffeur, plongea par-dessus le parapet dans la Seine.
Les enfants et leur nurse furent noyés.

Le restant de sa vie se déroula tristement
parmi les clabaudages de langues scandalisées, les visages ironiques de reporters, les menaces des huissiers, les remontrances des directeurs de palaces apportant leurs notes trop longtemps impayées.
Isadora buvait trop, elle se sentait irrésistiblement attirée par les jeunes gens élégants, ses cheveux passèrent par toutes les nuances du rouge vif, elle ne se donnait jamais la peine de se farder convenablement,elle était désordonnée dans sa toilette, n'ayant que faire de garder sa ligne, ne cherchait jamais à savoir ce que devenait son argent,
mais un grand souffle vivifiant
emplissait les salles
quand cette femme en forme de poire aux bras immenses et magnifiques descendait lentement du fond de la scène.
Elle n'avait peur de rien; elle était une grande danseuse.
Dans sa propre ville de San Francisco, les politiciens ne voulurent pas la laisser danser dans le théâtre grec qu'en raison de son influence ils avaient fait construire.
Partout où elle allait elle offensait les philistins. A la déclaration de la guerre elle dansa La Marseillaise, mais cela fut jugé irrespectueux et elle se mit l'opinion à dos
en refusant d'abandonner Wagner ou d'exprimer les sentiments convenables
de satisfaction face à cette boucherie.

Au cours de sa tournée en Amérique du Sud
elle ramassa des hommes un peu partout,
un peintre espagnol, un couple de boxeurs, un soutier sur le paquebot, un poète brésilien,
se bagarra dans les dancings à tango, engueula les Argentins depuis la scène en les traitant de nègres, triompha magistralement à Montevideo et au Brésil; quand elle avait de l'argent, elle ne pouvait s'empêcher de le dépenser scandaleusement en danseurs de tango, en cadeaux, en soupers fins après le théâtre, le geste généreux,non, mettez tout sur ma note. Les directeurs l'escroquaient. Elle n'avait peur de rien, n'avait jamais honte devant l'opinion publiques des clabaudages de langues scandalisées, des manchettes des journaux du soir.
Quand Octobre fit craquer l'écorce du vieux continent, elle se souvint de Saint-Pétersbourg, des cercueils défilant à travers les rues silencieuses, des visages blêmes, des poings serrés cette nuit-là à Saint-Pétersbourg et elle dansa la Marche Slave
en agitant un chiffon d'étamine rouge sous le nez des vieilles rombières de Boston au Symphony Hall,
mais quand elle se rendit en Russie pleine d'espoir à la pensée d'y fonder une école, avide d'une nouvelle vie dans la liberté, elle s'aperçut que tout était trop énorme, trop difficile: le froid la vodka, les poux, le manque de service dans les hôtels, le nouveau et l'ancien entassés pêle-mêle, la graine qui germe à côté du tas de ferraille, elle n'eut pas la patience d'attendre, sa vie avait été trop facile;
elle ramassa un poète aux cheveux jaunes
et le ramena
en Europe et dans les palaces.
Essenine mit à sac tout un étage de l'Aldon à Berlin au cours d'une beuverie, il saccagea une suite au Continental à Paris. Quand il rentra en Russie, il se suicida.
Tout était trop énorme, trop difficile.
Quand il ne fut plus possible de trouver de l'argent pour l'Art, pour les foules de gens qu'elle nourrissait et abreuvait dans les suites des palaces, pour louer des Rolls Royces et loger ses élèves et ses disciples,
Isadora émigra sur la côte d'azur afin d'écrire ses mémoires et soutirer un peu d'argent au public américain qui, sitôt la guerre terminée, avait pris conscience de la stupidité du matérialisme , de la beauté des grecs, des scandales et de l'Art, et qui avait encore des dollars à dépenser.
Elle prit un studio à Nice, mais elle ne put jamais payer le loyer.
Elle s'était fâché avec son milliardaire . Ses bijoux, la fameuse émeraude, le manteau d'hermine, les oeuvres d'art que lui avaient offertes les artistes , tout était parti chez les prêteurs sur gage ou avait été saisi par les directeurs d 'hôtel. Il ne lui restait plus que les draperies bleues qui avaient vu ses triomphes d'antan, un sac de cuir rouge et un vieux manteau de fourrure déchiré dans le dos.
Elle ne pouvait s'empêcher de boire ni de nouer ses bras autour du cou du premier jeune homme venu; quand elle avait de l'argent, elle organisait une fête ou le distribuait.
Elle tenta de se noyer mais un officier de marine anglais la tira de la Méditerranée un soir au clair de lune.


Un jour, dans un petit restaurant de golfe Juan , elle ramassa un gigolo de belle allure qui tenait un garage et possédait une Bugatti de course.
Sous prétexte qu'elle lui achèterait peut-être sa voiture, elle le fit venir à son studio pour qu'il lui fasse faire un petit tour;
ses amis ne voulaient pas la laisser partir, protestaient qu'il n'était qu'un mécano; elle insista, elle avait bu quelques verres (plus rien ne l'intéressait sur terre que quelques verres et un beau jeune homme) ;
elle monta à côté de lui et
elle jeta son écharpe à lourdes franges autour de son cou en un grand geste qui lui était coutumier et
se retourna et dit,
avec le rude accent californien que son français n'avait jamais perdu :
Adieu, mes amis, je vais à la gloire.
Le mécano mit le moteur en marche et démarra.
Sa lourde écharpe qui flottait se prit dans dans une roue, se tendit fortement. Sa tête fut projetée contre le rebord de la voiture. La voiture s'arrêta instantanément; le cou était brisé,le nez écrasé, Isadora était morte.

Ponctuation et espaces sont à l'origine. Pour tenter de comprendre, bref pour entrer dans ce monde, se référer à la préface de Philippe Roger dans la trilogie "USA" (collection Quarto-Gallimard)
L'expérience de lire quelques passages du texte (les plus allégoriques) à voix haute est surprenante. On s'aperçoit que les espaces et les ponctuations si particulières donne une vie , une force et une vigueur incomparables.
Bref, la modernité avant l'heure pour ce texte écrit en 1936.